‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 23 sur 238 · A LA MEME · texte numérisé non relu

A LA MEME

Le 5 juillet 1829.

Je suis plus affligé que surpris des dispositions où l'on est là. Il faut qu'il en soit ainsi, pour que ce qui doit arriver arrive, et que l'épreuve comme la vengeance s'accomplisse pleinement. Levez les yeux sur Sinaï. Le sacré mont n'est plus recouvert du nuage enflammé que sillonnait l'éclair et où grondait la foudre ; un brouillard humide et sombre enveloppe sa tête, et, dans ce brouillard, un silence de mort. Aussi, entendez ce qu'ils disent : « Elle s'est éteinte, la voix qui effrayait les peuples. La dominatrice des nations n'est plus; son temps est passé, elle le sent; elle a perdu la foi dans sa force. » Et eux, parce qu'ils ont foi dans la leur, prévaudront ; car tout est possible à celui qui croit. Jamais, à beaucoup près, le monde chrétien ne fut frappé au même degré des deux fléaux de la faiblesse et de l'idiotisme. Chaque jour apporte un surcroît d'angoisse. Cela donne bien envie de s'en aller. Pour moi, je ne sais plus prendre intérêt à rien de la teire, et, dans ce corps qui s'use rapidement, mon âme est comme en un premier tombeau.

Je savais que le marquis P....0 était un des agents les plus actifs de la folle intrigue qui tourne tant de pauvres têtes. Les prophètes et les prophéties se multiphent ; et ce ne sont pas, cette fois, les fripons qui font des dupes, mais les dupes qui font des fripons. Il est difficile qu'avant longtemps il ne sorte pas de là quelque solennelle extravagance. Ainsi tout se réunit pour ébranler le christianisme dans les esprits : la suspension de fait de l'autorité destinée à maintenir l'ordre parmi les intelligences; les dissentiments et les eiTeurs qui naissent de cette suspension, laquelle produit, dans le sein de l'Église, une sorte de protestantisme, aussi de fait; les incroyables inepties d'une certaine classe de chrétiens stupides; leurs haines politiques, manifestées dans des vœux épouvantablement atroces; les doctrines de servitude d'une partie du clergé ; la fausse pro-

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lection des souverains qui mine sourdement toutes les bnses de l'indépendance; de i'E^ilise; le culte aveugle rendu à l'idole du pouvoii" humain par la sollise des uns et l'andjilion des autres; etc., etc. Quand tout cela [)roduira son fruit, — et le temps, certes, n'en est pas loin, — que verra-t-on '.' Il faut s'asseoir, comme le Prophète, mettre sa bouche dans la poussière, et se voiler la tête.

Vous ne m'avez pas dit si vous avez lu l'admirable livre de Rubichon sur V Influence du clergé dans les sociétés modernes. Il a, comme vous savez, permission de tout dire; et cette permission, il l'a bien payée. Dernièrement donc, étant au Château, Madame lui faisait l'honneur de lui parler de moi, et ce n'était pas la bienveillance qui dominait dans ses paroles ; il est vrai que je ne l'ai pas cherchée non plus. Quoi qu'il en soit, Bubichon lui dit : « Madame, voici ce que c'est que l'ouvrage de M. de Lamennais ; il a prouvé que vous perdiez la Monarchie et la Religion. Pour la Monarchie, cela lui est égal; mais il veut sauver la Religion. » Ce mot est bien de lui, et le peint tout entier.

J'exécuterai vos ordres pour Miss Troil. J'attends sous peu de temps M. Robertson, qui sera charmé que vous ayez pensé à lui en cette circonstance.

Mille vœux et mille respects.

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