A M. LE COMTE DE SENFFT
Le 6 juillet 1829.
Je ne puis vous exprimer, cher ami, combien je suis touché de votre dernière lettre, si pleine de tendresse et de bonté; elle ne touchera pas moins mon frère, que j'atlends dans une quinzaine de jours, et qui voyage maintenant dans le diocèse de Nantes, pour visiter ses établissements; ses forces se soutiennent assez, mais les miennes s'en vont. Le pauvre abbé Gerbet a aussi une snnté en désarroi : vous avez dû recevoir son livre, et je ne doute pas que vous n'en ayez été très-con-
tenl; c'est, à mon avis, un des ouvrages les plus remarquables qui aient paru depuis beaucoup d'années. Que de choses on ferait sans le découragement qui s'empare peu à peu des âmes ! Les ennemis de la Ileligion lisent, comprennent, et approuvent, connue ils peuvent approuver, en reconnaissant la force des choses dites, et leur vérité dans l'hypothèse générale du christianisme. L'opposition vient tout entière de la part de ceux dont on devrait être soutenu. Voici qui est plus effrayant encore : le monde est agité par les discussions les plus vives, discussions qui ne tendent à rien moins qu'à établir ou à renverser les fondements de la foi et les fondements de l'Église; ces questions, dont tous les esprits sentent la souveraine importance, remuent les peuples et bouleversent la Société de fond en comble; et pour la première fois, depuis dix-huit siècles, l'autorité instituée spécialement pour guider les inteUigences se tait et abandonne les hommes, — dans le sein même de l'Église, sur les points les plus essentiels* — à un véritable protestantisme de fait. 11 y a plus : entre toutes les doctrines fausses, il y en avait une qu'elle redoutait particulièrement; on la combat avec des armes nouvelles, on la ruine, en quelques années,* au point que personne n'ose plus la défendre, au moins dans sa plus grande partie; et cette victo're inespérée devient un sujet d'inquiétude, de mécontentement et peut-être de plainte pour ceux qu'on a défendus. Certes, quelque chose doit sortir de là. Dieu ne permet pas pour rien un aveuglement si surnaturel. On m'a écrit de H... de longs détails sur les intrigues qui s'y ourdissent contre moi; je sais quels en sont les agents les plus actifs, et chaque jour me fait faire de prodigieux progrès. dans une connaissance bien triste, celle de la bassesse «t de la fourberie humaines. Le Maitre du S. P. ^ tient ferme contre toutes les sollicitations; mais on espérait le vaincre par le P. Sab., qui a fait circuler je ne sais quel écrit (peut-être celui dont vous m'aviez parlé et que je n'ai point reçu). Les amb. - aussi s'en mêlent; et, quant au P. % il s'est
' Le Maître du Sacré Palais.
* IjCS ambassadeurs. Le Pape.
jusqu'ici renfermé dans un silence al)Solu. .lésais bien qu'il n'est pas à craindre qu'aucun acte du Sainl-Siége coinpronriette jamais la Foi ; mais, hors de celle limite, tout me partit possible dans le temps où nous vivons. Il était facile de finir une longue et dangereuse querelle par une décision que tout le monde désirait, que tout le monde appelait, qui n'aurait Irouvé dans le sein du clergé aucune opposition; l'erreur eût été proscrite à jamais : on ne l'a pas voulu, et je prévois que les causes actuelles continuant d'agir, et toujo'irs avec plus de force, les dispositions des esprits seront bien différentes, avant qu'il s'écoule beaucoup d'années. Le principe de foi, déjà si affaibli, s'affaiblira chaque jour davantage, par l'influence naturelle de cette sorte de protestantisme pratique dont Je parlais tout à l'heure; et alors il ne restera que l'ambition, l'intérêt et toutes les passions viles qui se jetteront nécessairement du côté du schisme. Que Dieu nous soit en aide! je n'espère qu'en Lui.
Tout à vous, cher ami, du fond de mon cœur.