‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 234 sur 238 · FIN DE LA CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

FIN DE LA CORRESPONDANCE

Le lOaoût 1847,— on notera la date,— le R. P. Ventura, qui venait d'écrire YOraison funèbre d'OXonnel, l'adressait à Lamennais avec la lettre suivante :

« Mon très-cher ami et frère,

« Le livre que je vous envoie vous appartient. C'est le résumé de ces grandes et magnitiques doctrines que vos anciens écrits ont développées dans mon esprit. De malheureuses circonstances ont pu faire croire que vous avez oublié ces doctrines qui ont fait votre gloire et votre bonheur, ainsi qu'elles font encore le mien. Mais rien n'a pu me persuader qu'elles se soient efiacées de votre noble cœur. La preuve de cela est que vous n'êtes pas, à ce qu'on me dit, si heureux que je veux que vous le soyez, et que vous méritez tant de l'être.

« J'ai aussi une ambassade à vous faire : c'est de la part de l'Ange que le ciel nous a envoyé, de Pie IX, que j'ai vu ce matin. 11 m'a chargé devons dire « qu'il vous bénit et vous attend pour vous embrasser. » C'est le .bon Pasteur qui cherche sa brebis, c'est le père qui va à la recherche de son enfant, .\ussi je ne désespère pas de vous voir revenir à l'ancien drapeau pour coniballre ensemble, comme, nous l'avons fait déjà, à la gloire de la Religion et au bonheur de la pauvre Humanité. Dans cet espoir, que je vous prie de ne pas ébranler en moi, je suis pour la vie votre très-afl'ectionné ami et frère. »

Lamennais répondit, trois mois plus tard, en ces termes :

« Paris, 8 novembre I8V7.

« Comme, après les preuves si nombreuses que vous m'en avez données, mon cher ami, je n'ai jamais douté un seul instant de vos sentiments à mon égard, vous ne pouvez non plus douter de ceux que je vous ai voués depuis si longtemps et qui ne s'éteindront qu'avec moi. Mais, toujours unis par le cœur, nous avons cessé de l'être complètement par les convictions de l'esprit. Celles que vous savez être les miennes, — et que vous ne pouvez partager, j e le comprends, — sont mon être même, ma foi, ma conscience, et j'y trouve

plus de paix et de bonheur que je n'en goûtai jamais en aucun temps de ma vie. Elles me consolent des maux présents par l'espérance, certaine à mes yeux, de l'avenir digne de lui, de sa puissance et de sa bonté, que Dieu prépare au monde. Il s'agite et se transforme sous sa main. Nous assistons à une grande mort et à une grande naissance : seulement, nous voyons la tombe, et le berceau est encore voilé.

« Je prie, de tout mon cœur, Celui qui dispose souverainement des choses humaines de bénir les desseins qu'il inspire lui-même au Pontife vénérable dont les peuples, en ce moment, encouragent les efforts par leurs acclamations unanimes. La mission que la Providence a confiée à son zèle est immense. Il ne marchera point en arrière; il marchera jusqu'au bout avec fermeté dans la route glorieuse ouverte devant lui. Veuillez mettre à ses pieds mes vœux et mes respects.

« Le petit livre qu'on m'a remis de votre part mérite toutes les louanges qu'il a reçues universellement. Je garderai le portrait * comme un souvenir précieux de l'ami tendre à qui je suis heureux de redire avec quelle sincère et vive affection je lui serai toujours dévoué. »

M. A. Blaize, détenteur de ces deux lettres, voulut les annexer à V Essai biographique qu'il a publié depuis. Il en demanda Tautorisation au R. P. Ventura, qui la lui accorda, mais en lui conseillant de ne pas se servir de ces documents, — comme il avait déclaré le vouloir faire, — « afin de montrer quelle paixintérieure, quelle sécurité d'âme avait laissées chez Lamennais sa renonciation aux dogmes du catholicisme, et qu'il en avait joui jusqu'à la fin de sa vie. »

Ce charitable conseil n'ayant pas été suivi, le R. P. Ventura s'est cru obligé de protester, à sa manière, contre les inductions du travail de M. A. Blaize, et c'est à cette occasion, ou sous ce prétexte, qu'a paru, dans les Aîinales de philosophie chrétienne, une lettre adressée au neveu de Lamennais, lettre dont certains journaux monarchiques et religieux se sont emparés avec un empressement qui fait plus d'honneur à la persistance de leurs rancunes qu'à la délicatesse de leur goût. Ce document a ainsi reçu d'eux une publicité aux inconvénients de laquelle son mérite intrinsèque ne le condamnait certes pas, et nous nous trouvons réduit à relever quelques-unes des erreurs, — involontaires, il le faut croire, — dans lesquelles est tombé le R. P. Théatin.

Nos rectifications ne porteront pas sur le point principal qu'a traité l'auteur de la lettre, à savoir si Lamennais a vécu en paix ou en guerre avec lui-même pendant la dernière période de sa vie inlellectuelle. 11 est, en vérité, par trop étrange de discuter là-dessus, et il est presque impossible de répondre sérieusement au R. P. Ventura

* Le portrait de Pic IX.

qimnd il veut prouver, en forme, qup Lainennnis, séparé de TÉglise romaine, n'a pu, dés lors, ^(tûtcr aucun re[)Os d'esprit; qu'il a éJé nécessairement malheureux, torturé, dévoré de remords, de doutes et de soucis ; et enfin, et pour p.irier comme le P. Ventura, qu'uil n'a plus joui de la paix de convictions sincères. »

Dans ces assertions d'une si audacieuse naïveté, Lamennais luimême n'a pas vu sujet à controverse, car il ne juL,^ea pas nécessaire de répondre à une lettre que son ancien ami assure lui avoir écrite en réponse à la dernière qu'on a lue, lettre dont il donne la substance en ces termes :

« Je crains, très-cher ami, que vous ne vous fassiez illusion sur l'état de voire âme. Dans la position que vous avez prise, il me paraît impossible que vous n'éprouviez pas des troubles intérieurs capables de vous rendre le plus malheureux de tous les hommes; et, si vous ne les éprouviez pas, vous seriez, à mon avis, le plus malheureux de tous les pécheurs *. »

Il n'y a pas plus à lutter contre certains partis pris et certaines formes de raisonnement, qu'à vouloir atteindre une tortue réfugiée sous sa carapace. Laissonsdonc oùelle en est cette question, que chacun résoudra selon le sens dont la nature l'a pourvu. Mais il nous faut arrêter court le R. P. Ventura, lorsqu'il se permet d'administrer, à l'appui de ses opinions plus ou moins raisonnables, des preuves comme celle-ci :

« Dans une entrevue que j'eus avec lui (Lamennais) en 1851, chez M. le baron de Vitrolles, et en présence de ce dernier, il s'exprima dans les termes du plus profond mépris contre les malheureux à qui il avait fait partager ses nouvelles opinions touchant la foi. »

11 y a ici nécessairement, pour ne rien dire de pis, erreur matérielle et absolue, Si, par impossible, Lamennais se fût démenti luimême à plaisir, s'il eût avoué hautement une imposture, une hypocrisie comme celles qu'on lui attribue avec tant d'assurance, celui qui écrit ces lignes l'aurait ignoré moins que personne. M. de Vitrolles, témoin stupéfait de cette palinodie, ne la lui eût pas cachée un instant. Ceci est certain; et ce qui l'est mille fois plus, c'est que, de ce jour, ni Lamennais ni M. de Vitrolles n'eussent pu se supporter en face l'un de l'autre. 11 n'est pas probable que les amis du P. Ventura soient tentés de nous demander pourquoi.

* «... A celte manife^^tation de ma douleur fraternelle, je ne reçus aucune r«>ponse, ajoute le P. V., ce qui, pour moi, fut une preuve que mon langage avait été compris. »

Dans une autre conférence — à laquelle M. de Vitrolles n'assistait pas, malheureusement, — Tauteurde la lettre qui nous occupe affirme qu'il a entendu, trois quarts d'heure durant, sortir de la bouche de Lamennais «< cette bouche autrefois si éloquente » des extravagances, des absurdités, des niaiseries, qu'il lui serait impossible de redire. Puis, sur une simple remarque faite par le R. P. « du ton le plus doux et le plus compatissant, » Lamennais serait entré « dans une so'^te de fureur » et aurait « éclaté contre Dieu en de tels blasphèmes» que, nous dit le R. P. « fen frissonnai de terreur *. »

Cette terreur, poussée jusqu'au frisson, n'aurait-elle pas quelque peu troublé l'entendement et la mémoire du révérend Théatin?... Nous inclinons à regarder ceci comme très-probable. Placés entre la douloureuse nécessité de rabattre quelque chose de ses étonnantes affirmations, ou celle de croire que Lamennais fut, certain jour de sa vie, un niais absurde, un extravagant blasphémateur, — et nous rappelant d'ailleurs le compte rendu de l'entrevue à laquelle assista M. de Vitrolles, — nous optons, sans hésiter, pour la première de ces deux alternatives.

Et comment hésiterions-nous, du reste, en voyant travestir de la façon la plus bizarre, par l'auteur de la lettre à M. Blaize, les faits qui sont à notre connaissance personnelle, ceux dont nous pourrions porter témoignage, la main levée, devant tout jury d'honnêtes gens?

Le R. P. Ventura, prévenu par M. de Vitrolles, s'est présenté chez Lamennais mourant. On l'a pohment éconduit, les instructions formelles du malade s'opposant à ce qu'on pût radineltre. Nous avons dit, dans les ISotes et Souvenirs placés en tète de cette Correspondance, quelles minutieuses précautions avaient été prises pour con-

* Le passage textuel est trop caractéristique pour être omis :

« Mais voici encore quelque chose de plus saillant.

« Dans une seconde rencontre, ménagée entre votre oncle et moi par M. Martin de Noirlieu, présentement curé de Saint-Louis d'Anlin, à Paris, noire ami commun, je crus devoir, par un sentiment de réserve que vous saurez aisément apprécier, m'abstenir d'aborder aucune question religieuse.

« Il se chargea de le faire lui-même, et, pendant trois quarts d'heure, je l'écoutai sans l'interrompre.

« Vous dire, monsieur, les extravagances, les absurdités, les niaiseries qui sortirent de cette bouche autrefois si éloquente, cest chose impossible... Profondément aUrislé devoir un esprit, naguère si grand, tomber si bas, je lui fis remarquer, du ton le plus doux et le plus compali-sant, etc.... Il entra toutefois dans une sorte de fureur, et éclata en de tels blasphèmes contre Dieu que j'en frissonnai de terreur. »

Que penscra-t-on maintenant du P. Ventura se plaignant amèrement de ce que Lamennais a méconnu en lui un ami, parce qu'il se présentait sous la robe du prêtre?

stater, par-devant témoins non-suspects, — et entre autres, par-devant M. de Vitrolles lui-niAme, — que telle était bien la volonté de Lamennais. Nimporte ; il en sera de cette volonté suprême comme de la paix intérieure du prêtre affranchi. Le \\. V. la niera hardiment, ou s'il se voit forcé de l'admettre, il niera « l'état lucide j» de celui qui l'a exprimée. — Catholique ou insensé, pas de milieu. Le giron de l'Église ou un cabanon de Bicétre ! — Ces choses-là, M faut les aller dire... à Rome. Eu France, elles n'ont plus cours depuis longtemps. Aussi nous accusera-t-oii, très-évidemment, d'exagérer. Une dernière citation devient donc indispensable.

« M. do Lamennais ne revint jamais pour moi à un état lucide. Je fus donc contraint de me retirer, navré de n'avoir pas vu, pour une dernière fois, mon ancien ami.

« Or, de deux choses l'une : les malheureux qui ont recueilli ses derniers soupirs en ont a^'i ainsi avec moi, ou de leur propre mouvement, ou en vertu d'une consigne de leur malheureux maîlre.

« Dans le premier cas, ils auraient renouvelé l'infernale comédie qu'ont jouée les disciples de Voltaire à l'égard de ce coryphée de l'impiété, en éloignant de lui tout prêtre, de peur, selon leur propre expression, qu' « il ne fit le plongeon. »

« Mais, s'il en fut ainsi, il est évident que ses tristes amis ne comptaient pas beaucoup sur Vinébranlabilité, si je puis m'exprimer ainsi, des convictions qu'il leur avait fait partager.

« Dans le second cas, M. de Lamennais auraitprouvé qu'il haïssait le ministre sacré au point de méconnaître un ami sous sa robe.

« Si ce qu'on a dit de ses derniers moments est exact, il aurait fait éconduire de sa chambre, dans les termes les plus amers, madame votre sœur, cet ange de bonté et de dévouement que Dieu lui avait envoyé pour le ramener à lui, mais qui eut la douleur de voir ses efforls chrétiens se briser devant les efforts infernaux de gens qui, au point de vue des qualités du cœur et de l'esprit, ne valaient ni la nièce, ni même loncle.

(.< C'est, a-t-on dit, parce qu'il voulait mourir tranquille; mais, encore une fois, sa tranquillité n'était donc pas bien imperturbable, puisqu'ils craignaient de la voir compromise par la présence d'une grande chrétienne ou d'un prèlre *. »

Les « tristes amis » de Lamennais n'ont pas besoin de prolester contre les interprélalions et appréciations si bénignes du révérend Théatin. Aucun d'eux, que je sache, n'a pris encore la peine de lui répondre que, dans ce qu'on vient de lire, pas un détail n'est exact) — que jamais Lamennais n'a été un seul instant isolé des inlluences

* Lrllre à M. lildize, signée du W. P. Vciilura ilc Haulica, mort depui> peu, mais qui M'a point maintenu, q\ie nous sacliioiif-, après la publication première des Correspondances de Lamennais, les étranges assertions de la lettre à M. lilaize.

religieuses par une autre volonté que la sienne; — que sa nièce et un( amie de sa nièce ont passé auprès de son lit les dernières heures qui ait vécues; — que si elles n'ont pas assisté à son agonie, c est que, volontairement, après toute une nuit de veille et de fatigue, ellee avaient quitté la chambre mortuaire.

Et pourquoi toutes ces inexactitudes, ces circonstances dénaturées, ces blessantes hypothèses n'ont-elles pas été relevées? C'est d'abord qu'elles avaient, sous la plume aggressive et légère du révérend Théatin, moins de sérieux et d'autorité qu'on ne serait porté à le croire; . — mais c'est surtout parce que les faits vrais, patents, incontestés, incontestables, étaient depuis longtemps relatés dans un procès- verbal authentique, signé de noms qui portent avec eux leur garantie.

En voici la teneur littérale :

« Le dimanche 26 février 4854, Joseph Montanelli et Armand Lévy, qui avaient passé la nuit chez M. Lamennais, et Henri Martin, qui était venu le malin de bonne heure, se trouvaient tous les trois dans la chambre, près le salon, quand, sur les une heure et demie de raprès-midi, Auguste Barbet, sortant de la chambre du malade, les appela et les y fit rentrer avant lui.

« M. Lamennais, préoccupé des tentatives qui avaient été faites durant sa maladie pour l'amener à rétractation, et craignant qu'on n'exerçât une pression sur sa légataire universelle, en éveillant des scrupules de conscience de nature à empêcher l'exécution de sa volonté, avait voulu écrire quelques lignes à la suite de son testament. Ke l'ayant pu, il les dicta. Henri Mai lin les lui relut. Il dit : « Le commencement est bien, » indiqua une correction de style dans le milieu, puis approuva le tout *. Henri Martin les recopia, les lui relut, et il persista. Sur la demande que lui firent Auguste Barbet et Henri Martin, «s'il voulait qu'on appelât un olficier public pour donner à cette disposition une forme authentique, » M. Lamennais dit que c'était inutile, que pour sa nièce une obligation, même purement morale, suffisait. Il prit sa plume, se souleva, pria Henri Martin de tenir le carton, et signa. En entrant dans la chambre, Auguste Barbet s'était placé debout au pied du lit, Henri

* Voici la pièce dont il s'agit :

« Ayant essayé de porter sur mon testament la disposition présente, et n'ayant pas pu. je prie MM. Auguste Barhet et Henri Marliri de recevoir ma déclaralion pour en faire lusa;::».' opportun qui sera bon; et cette déclaralion est que ma volonté est que si ma légataire universelle, sans le consenloiiiont de laquelle aucun des livres que je lui ai alloués ne peut être imprimé, venait à refuser te consenlement, pour l'impression d'aucun d'eux, mes exécuteurs testamentaires auront droit de la contraindre, et je leur en impose le devoir.

Paris, ce 12 février 185 V.

Au bas est écrit :

« Certilions d'honneur avoir entendu M. Lamennais exprimer la volonté ci-dessus, et la dicter à M. Henri Martin qui l'a écrite, et après lecture, M. Lamennais a signé.

Armand Léw, Joseph Montanelli.

AI'PKNDICE. 5U:i

Martin s't'liiil assis à la U'ie, Armand I.<';vy àcoU'; dHiMiri Martin, prèsde la porte (lu salon ouverte, et, derrière Armand I.i';vy, Joseph Montanelli, île façon à ne point voiler la lumière de la croisse unique qui éclairait la chambre et l'alcôve.

« Nous retournâmes lou» les quatre dans la chambre du fond, alin que le malade pût reposer un peu. Vers les trois heures, le docteur Jallat nous dit (pi'il trouvait M. Lamennais très-mal. Aussilôt Auguste Harbel envoya chercher la nièce de M. Lamennais à l'Abliaye-aux-Ijois par M. de Ceux *. Nous entrâmes dans la chambre du n)alade ; la respiration était dilHcile. Nous étions depuis (juelques instants ai^enouillésprès de son lit, quand tout à coup attachant sur nous un regard fixe et Ion;:, et, picssant les mains aux deux plus proches, il dit : (le sont les bona moments. L'un di? nous lui dit : « Nous serons toujours unis avec vous. » II répondit en faisant im sijrne de la tête: C'est bien, nous nous retrouver.... David d'Angers) arriva et resta quelques instants. Puis survint Carnot, qui avait pas^é toute la nuit précédente chez M. Lamennais, et presque en même temj)s la nièce dn malade.

« Sa première parole lut : « Féli, veux-tu un prêtre? lu veux un prêtre, n'est-ce pas? » Lamennais répondit : Non. La nièce reprit : « Je l'en supplie ! » Mais il dit d'une voix plus forte : Non, non, non, qu on me laisse en paix! Un peu après, la nièce sélant approchée du lit et ayant dit : « N'avez-vous besoin de rien?» il dit d'un ton mécontent; Je n\ii besoin de rien du tout ; qu'on ?ue laisse en paix ! Xynui dit : Madame! la nièce crut qu'on l'appelait, il dit : Non. Sur sa demande si c'est la garde qu'il voulait, il dit : Oui. Henri Martin et Carnot rentrèrent dans le ( abincl de travail. Quand vint M"® de Grandville, elle s'upprotha du lit et dit : « Je suis Antoinette, me reconnaissez-vous? » Il dit : Parfaitement; je suis bien aise de vous voir... Mais j'ai affaire avec nus amis. La nièce et son amie ayant promis de ne plus faire de lentalivcs, elles restèrent au bout du canapé à prier. M. Lamennais se sentait mourir; il dit à l'un de nous : Ce sera paur cette nuit ou la prochaine.

« A cinq heures moins un (juart, Armand Lévy étant près du lit, Lamennais lui dit : // faudrait aller trouver M. Emile For gués, rue deTournon, 2, pour lui dire de venir me voir demain matin, ou plutôt ce soir. Armand Lévy ré[)éla cette parole à Auguste barbet, et Carnot partit pour la rue de Touruon avec Henri Martin, et revint avec Emile Forgues sur les cinq heures et demie. Auguste Barbet ayant prévenu le malade de l'arrivée de M. Forgues, celui-ci entra, se pencha près du malade; M. Lamennais lui parla de la [lublicalion de ses Œuvre», dont il le chargeait par ses testaments et codicille, et dit entre autres choses : Soijez- ferme! on essaiera de vous circonvenir; publiez tout, sans changer ni retrancher! Forgues dit : t Vos volontés seront exécutées complélomenl, sans qu'il y soit changé un point ou une virgule, je vous le jure! » Alors se ictournant vers nous, et rentrant dans le cabinet

' M. lie l'.oux est uiort récemniciil ; mais il vivait encore quand la pièce qUe nous insérons ici fui publiée, à l'occasion du procès relatif à la Coiicspomlance do Lauii'unaià, par la presse loulciUiore, M. de Ceux était un légilinii>le, un catlio> lique fervent. (Juo signilia son ?ilcncc, si ce n'est qu'il reconnaissait la vérité de tous les détails consignes dans le liocunicnl où son nom élail in^clil, cl son tt'^ moignage, parla même, indirectement invoqué?

de travail de M. Lamennais, près de la cheminée. Forgues répéta : — « M. Lamennais m'a dit : « Soyez ferme! on essaiera de vous circonvenir. » Je l'ai juré, je publierai tout ce que je trouverai. »

« Dans la soirée, Armand Lévy s'approcha de la nièce de M. Lamennais et de M"*" de Grandville, qui étaient au salon. Elles lui dirent: «Il est bien triste devoir mourir, et mourir comme cela. C^r, entin, ajouta la nièce, c'est lui qui m'a faite chrétienne. » Armand Lévy répondit : « La chose première, c'est que la volonté du mourant soit respectée. » La nièce dit : « C'est vrai, et sa volonté est malheureusement trop évidente. » Il ajouta : « Si M. Lamennais eût voulu un prêtre, nous eussions été le chercher aussi vite que nous avons couru chez M. Forgues. » La nièce paraissait touchée de l'empressement qu'avait mis M. Barbet à la faire prévenir, et elle le disait. Cette conversation fut répétée à l'instant aux personnes qui étaient dans l'autre pièce.

« La lucidité de M. Lamennais fut parfaite toute cette journée du dimanche. Sa main conserva longtemps de la force A dix heures du soir, il buvait avec nne cuiller sans renverser, s'impatientanlsi on voulait soutenir sa main. Le docteur Jallat, qui, le matin, était venu sur les huit heures et demie et était reparti, re vint sur les deux heures et resta jusqu'au soir. La garde-maladequi veilla M. Lamennais depuis lejeudi 25 février jusqu'à la lin, l'autre garde étant tombée malade, estM™^ Valleton; elle ne le quitta pas. Tout le dimanche soir, chaque personnequi se présentait put entrer; il entra même une personne qui n'avait jamais vu M. Lamennais. Entre autres personnes qui vinrent ce soir-làétaient M. Benoît-Champy, l'un des exécuteurs testamentaires, le nonce polonais Carrowski, le général Ulloa. Carnet revint le soir ainsi que Henri Martin et Jean Keynaud. Ce qui s'était passé en leur absence leur lut redit textuellement alors; ils partirent à dix heures du soir tous le» trois, et, en même temps qu'eux, Armand Lévy. Restèrent pendant la nuit Auguste Barbet, Monlanelli, Forgues, M"'^ de Grandville et la nièce de M. Lamennais.

« Le lendemain matin, M. Lamennais expira à neuf heures trente-trois minutes, peu d'instants après le départ de sa nièce et de Monlanelli. (On pensait qu'il passerait encore la journée, tant il conserva de force jusqu'au dernier moment.) M. Lamennais était en ce moment entouré de quelques-uns de ses anciens comme de ses nouveaux amis. M. Barbet lui ferma les yeux. Henri Martin était arrivé quelques instants auparavant; Armand Lévy quelques instants après.

« Toutes lesquelles choses nous avons cru devoir consigner, maintenant que notre mémoire e^t encore toute fraîche, pensant utile et nécessaire d'indiquer nettement au milieu de quelles circonstances avait eu lieu l'expression de la volonté de M. Lamennais sur la publication et la réimpression de ses ouvrages, alin qu'on puisse au besoin mieux apprécier pourquoi il le lit, comme aussi de faire connaître ses derniers moments, pour qu'il soit bien constaté quelles furent, jusqu'à la fin, son indépendance, sa lucidité, son énergie d'esprit et sa ferme volonté.

« Paris, le 15 mai 1854.

« Ont signé

« Giu^eppe Mont.vnelli, Armand Lfîvy.

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