A MADEMOISELLE ANGÉLIQUE DE TRÉMEUEUC
A la Chênaie, le 16 juillet 1829.
Que vous dirai-je, mon excellente amie, sinon ce que vous me disiez vous-même, il y a quehpie temps? Nous n'avons, pour nous consoler dans ce misérable monde, que la pensée et l'espérance de celui qui le suivra. Et quand tout nous assure que ceux des nôtres qui s'en sont allés devant jouissent déjà du bonheur que nous pouvons perdre encore, comment ne pas louer Dieu et bénir ses miséricordes, de ce qu'il a daigné rappeler à lui sa pauvre créature qui n'était sur la terre que pour mériter la paix, la paix éternelle, inénarrable, (jui ne lui sera plus ravie? Pleurez peu sur le mort, parce qu'il repose j dit l'Esprit-Saint. Il y a pourtant dans la nature un grand fond d'angoisses pour ces séparations apparentes; mais il faut que la foi en triomphe. Et nous aussi, bientôt, on pleurera sur nous; II. 4
et pourtant, si nous sommes trouvés fidèles, ce sera le moment où nos pleurs seront à jamais taris; tant sont vaines nos pensé,es et vains nos sentiments même! J'ai quelquefois pensé qu'au lieu de se féliciter sur la bonne santé, au lieu de dire : « Je suis charmé de vous voir bien portant ; » on devrait, au contraire, en marquer de la peine, et réserver ses compliments pour la maladie qui annonce la délivrance. Mais les hommes veulent la terre, et ne veulent qu'elle. Ils tiendraient Dieu quitte de toutes ses promesses, s'il consentait à prolonger perpétuellement leur vie ici-bas. Cette complaisance les ravirait bien plus que le don de lui-même, et ils l'aimeraient detout leur cœur, s'ils étaient sûrs de ne le voir jamais. Ditesmoi quels sont vos projets d'avenir. Irez-vous rejoindre nos bonnes amies et vous fixer près d'elles? Il me semble que c'était votre dessein. Vous n'avez plus de motifs si pressants pour multiplier vos voyages, et le séjour de Saint-Brieuc ne doit pas, par lui-même, avoir pour vous beaucoup d'attrait, surtout loin des personnes avec lesquelles vous avez une si longue habitude de vivre. Il me tarde bien de vous revoir; mais quand sera-ce? Dieu le sait. Je suis enchaîné par mes obligations. Toutefois, il est assez probable que j'irai, l'année prochaine, à Paris.
L'abbé Gerbet vous offre ses hommages les plus affectueux. Nous prierons l'un et l'autre pour celle qui, j'espère, prie pour nous : il part, dans quinze jours, pour Paris, où il compte passer six semaines. Embrassez bien pour moi ma chère petite Clara, et dites-lui de se souvenir quelquefois de son pauvre oncle devant le bon Dieu. Ne m'oubliez pas non plus dans vos prières. Je suis si faible, si faible, en tout genre, que c'est une grande pitié. Adieu, chère bonne amie; je suis à vous de toute la tendresse de mon cœur.