‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 26 sur 238 · A M. Li: BUUJ.N DE VITROLLES · texte numérisé non relu

A M. Li: BUUJ.N DE VITROLLES

A la Chênaie, le 17 juillet 18-29.

J'attendais avec impatience cette bonne lettre, qni in'atTlige cependant par ce qne vous me dites de la santé toujours si faible de M""* Amélie, de votre œil qui ne se guérit point, et des difllcullés (ju'éprouvent vos affaires à Paris. Je ne sais, mais il me semble que nous vivons de plus en plus sous une sorte d'influence maligne qui s'étend partout, pénètre partout, et jusque dans les recoins de notre pauvre vie, pour la flétrir. Dans toutes les crises de la société, à l'approche des grandes catastrophes, il y a toujours eu dans les peuples un sentiment de souffrance inexprimable, et comme un profond gémissement de l'humanité. Vous dire à quel point j'éprouve cela, avec quelle peine et quels efforts je soulève le fardeau de l'avenir, c'est ce qui me serait impossible. Quelque chose d'en haut pèse sur nous connue une vengeance terrible, et quand ma raison ne me montrerait pas une révolution comme inévitable, je croirais encore, sans pouvoir expUquer pourquoi, à des événements tels que le monde n'en a point vus. Vous allez dire que je vous écris dans un accès d'humeur noire, et cela est vrai peut-être; mais ce qui est écrit est écrit.

Les Italiens en sont à peu près où nous en étions il y a cinquante ans : mêmes doctrines qu'alors, même apathie, même imprévoyance. Au fond, c'est la maladie protestante modifiée par le climat, le gouvernement, les mœurs; je l'ai observée dans le Piémont, où elle se propage chaque jour. La guerre constante que font les Papes aux sociétés secrètes prouve à quel point elles se font craindie, et que le pays est miné'.

* ... On parle beaucoup, ici, d'une nouvelle publication du Souverain Pontit'e contre les socitHés secrètes. Elle déplaît an niodi'ranlisme italien, et le voilà déjà cliissé parmi les « zéianti» qu'on avait surtout voulu éviter en sa personne. Je n'ai pas encore lu cet écrit, au(jucl on reliise, tant qu'on peut, la publicité. Un inquisiteur de Korii a lancé ce qu'on appelle ici un brûlot. On en a interdit la publication dans les paroisses toscanes dépendantes de l'évèché de Forli, et on a renouvelé, à ce sujet, les anciennes ordonnances qui in-

Reste à savoir si la défense est un moyen bien efficace pour arrêter le développement; on le croit, puisqu'on le fait; mais je voudrais joindre d'autres remèdes à celui-là. Quant aux Princes qui aujourd'hui s'en vont luttant contre l'autorité pontificale, qui s'imaginent n'être jamais assez en sûreté contre elle, je sais bien ce qui les attend, et où les conduit cette sage politique; ils le sauront aussi, mais il sera trop tard.

Je regrette vivement de n'être pas à Paris pendant le séjour qu'y fera M""^ de Yitrolles; elle y aura probablement le spectacle, peu nouveau, d'un changement dans le ministère; tout le monde dit qu'il ne peut désormais aller longtemps. M. Portails, à ce qu'on assure, s'est fait donner la présidence de la Cour de Cassation. Après lui, qui aurons-nous? on n'y pense même pas : je n'ai jamais vu pareille indifférence. On nommerait M. de Polignac, Benjamin Constant, ou ]ocko\ cela serait une se.ule et même chose; seulement, Jocko plairait plus généralement, je crois. La Chambre, à chaque session, descend plus bas dans l'opinion; on ne se fait pas d'idée du mépris qu'elle inspire; les libéraux mêmes en sont honteux; mais Pestime, qui s'éloigne d'elle, ne se rattache à rien, ce qui jette une partie de la nation dans l'indifférence, et Paulre dans le désir vague d'un état qui ressemble le moins possible à ce qui est. Toutes les existences particulières sont ébranlées par la mobilité de la législation et des systèmes administratifs. Personne ne peut compter sur rien. 11 en résulte un général et sourd mécontentement, un dégoût profond, une incertitude douloureuse, et aussi comme une sorte d'appauvrissement de

terdisenl, sous les peines les plus sévères (l'exil), toutes publications de ce genre, non autorisées par le gouvernement. En tout, on est ici plus gallican qu'en France On évite depuis longtemps de recevoir un nonce. Le voisinage des Étals Pontificaux explique l'inquiétude jalouse qui règne ici contre le Saint- Siège, hlle est autant politi'iue que religieuse; et puis les Iradiiions de Léopold 1" sont encore vivantes et servent encore de règle; et, ce que j'admire le plus, c'est la facilité avec laquelle tout cela s'accommode avec la plus grande piété, la dévotion la plus exacte, qui rognent à la cour et cliez le peuple. — M. de VitroUes à Lamennais, Florence, 29 juin 1829.

^ Jocko ét;iit le nom dun singe qui, lui-même, était le héros d'un mélodrame très en vogue joué à la Porte Sainl-Marlin. L'acteur qui représentait Jocko était un acrobate d'une extraordinaire agilité, nommé Mazurier.

la vifi pnl)lifîU(\ Sans les passions qui poussent au désordre, pas un pouls ne baUrail eu France. Voilà où nous en sommes. Je m'excepte pourtant du nouibre, car j'ai encore un cœur pour me rt'jouir des succès de noire cher Guillaume ', pour souffrir de vos peines, mon bon ann', et [)Our vous aimer avec une tendresse qui ne vi('i:lira jamais. Dites, je vous prie, à madame Amélie combien je suis occupé d'elle, et combien je me recommande à son souvenir et à ses prières. Elle sera sûrement bien aise d'apprendre que, malj^ré mille difficultés, l'affaire à laquelle elle s'intéresse va bien '. ,

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