A M, LE MARQUIS DE CORIOLIS
A la Chênaie, le 19 août 1829.
Je n'ai reçu, monsieur le marquis, aucune lettre de vous, depuis que je vous ai écrit moi-même, et cela ne me surprend pas du tout, attendu que l'esprit, la grâce et le bon sens se perdent de plus en plus dans ce mondée Mes lettres, à moi, auraient couru moins de risque; mais je n'ai guère été en état d'en écrire. Des perles cruelles qui se sont succédé dans ma famille, d'autres chagrins encore, et de nombreux soucis ont achevé de ruiner ma santé. La faiblesse que j'éprouve habituellement est extrême, et il s'y joint un abattement que je n'ai pu surmonter jusqu'ici. Vous jugez bien qu'en cet état je ne songe guère à un voyage de Paris, quelque heureux que je fusse de vous revoir, vous et un très-petit nombre d'autres personnes que j'aime tendrement et qui m'honorent aussi de quelque bienveillance, et je nommerai en premier lieu madame de Vitrolles et madame de Talaru.
Quant aux événements politiques, il suffit, et au delà, de les voir de loin. Je ne suis pas de ceux qui espèrent beaucoup. Parmi nos nouveaux ministres^, il y a certainement des hom-
* Allusion à une lettre égarée.
, ^ Le ministère Polignac, formé le 8 août. Avec le nouveau chef de l'administration étaient entrés, dès l'origine, MM. de Bourmont, dala Bourdonnaie, Courvoisier, Chabrol et Monlbel. Sur le refus de M. de Rigny, M. d'Ilausscz, préfet de la Gironde, fut nommé, le 25 août, ministre de la marine.
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mes de mérite et d(! coura^a* ; mais s'ils ne veulent rien faire, pourquoi sont-ils là? et s'ils voulnient faire quelque chose, pourquoi ik; l'ont-ils pas fait déjà? Il iïdiait, sous p(îiiie d'échouer, tout faii'e à la fois, et tout faire eu viii^^t-quatre heures. Le moment est passé, et ils sont dé-ormnis condamnés au />eM à peUy en présence de la révolution furieuse et qui a serré ses rangs. La résistance de détail qu'ils lui opposeront n'aura d'autre effet, à mon avis, que d'augmenter ses forces en les concentrant, et de précipiter son triomphe. Dieu veuille que je me trompe! mais voilà va* que je prévois. On se représente difficilement l'exaltation du lihéralisme dans les provinces; il ne parle de rien moins que de « prendre les armes. » Les troupes elles-mêmes sont mécontentes, j'entends les officiers; ce sentiment n'est pas, j'espère, général parmi eux; mais je doute qu'en un moment de crise on fut à l'abri d'une défection partielle, et ce noyau, servant de point d'appui au libéralisme soulevé, pourrait devenir d'nn danger extrême. J'incline néanmoins à penser que la nouvelle administration sera renversée moins violemment, mais d'une manière, au fond, tont aussi funeste pour le trône. Elle a perdu l'occasion d'agir avec des chances de succès, et cette faute est irréparable. De toutes les conséquences de ce qu'on a fait, la plus claire est que, désormais, il y a guerre à mort entre le libéralisme et les Bourbons. Cela n'est pas rassurant pour l'avenir.
Toutes les fois que mon frère vient me voir, il ne manque jamais de me demander de vos nouvelles ; ainsi je suis plus qu'autorisé à vous offrir ses hommages et ses compliments. Permettez (jue, de ma p?irt, j'y joigne mille respects pour madame de Coriolis; je serais bien heureux d'apprendre qu'elle est plus contente de sa santé ; on m'a dit que celle de votre voisin^ n'était pas très-bonne, et qu'il avait beaucoup vieilh. Pour moi, je trouverais que, dans ces temps-ci, vieillir est la première des consolations, si votre amitié, monsieur le marquis, n'en était une plus douce; veuillez donc me la continuer, et croire que j'en sens trop le prix pour ne pas la mériter un peu.
* Ces mots désignent constamment le Nonce Apostolique, logé dans le môme hôtel que M. de Coriolis.