‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 32 sur 238 · A M. LE COMTE DE SE.NFFT · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE SE.NFFT

Le 19 août 1829.

J'ai reçu hier, mon excellent ami, votre lettre du 9 août, dans laquelle vous me parlez du plan de finances auquel vous vous êtes arrêté. Je crois qu'il peut et doit réussir, si M. Maury y met de l'habileté et de la persévérance. Vous désirez que je vous indique quelqu'un qui puisse l'aider dans l'absence de M. de Haller. Je ne connais personne phis propre à diriger une affaire de ce genre que Berryer, et comme il a de nombreuses relations, il indiquerait au moins quelqu'un capable de le remplacer, si ses nombreuses occupations ne lui permettaient pas d'y donner tous les soins qu'elle exige. Il demeure rue Neuve-des-Petits-Champs, n° 58; je lui écrirai si vous le voulez.

Je ne doutais pas du plaisir que vous ferait le livre de Tabbé Gerbet : il a été généralement admiré, connue il mérite de l'être; toutefois, les coteries gallicanes et cartésiennes en disent pis que pendre. Ces gens-là manquent d'âme, comme ils manquent d'esprit. Un J écrivait dernièrement à une personne de ma connaissance ces propres mots : « Il n'y a rien « de bon, dans cet ouvrage, qui ne se trouve dans tous les « cahiers de théologie ; le reste n'est qu'un tissu d'absurdités « et d'erreurs dangereuses. » A propos des J..,.. ., Picot triomphe delà réélection du P. Rosav., et du renvoi du P. Brz. Il revient, à ce sujet, sur les circulaires de l'ancien Général, et attaque même le P. Veniura. Au fond, malgré les lumières personnelles du P. R., je crois que rien ne changera dans la conduitç de l'Ordre. Du reste, nous verrons.

Le roi et le dauphin, effrayés de la marche des choses, et convaincus qu'on attaquait décidément le trône, ont voulu enfin s'opposer aux trames ourdies contre eux ; de là le nouveau ministère; mais comme, avant sa formation, on n'avait rien arrêté, rien préparé, on a perdu l'occasion d'agir, et, avec elle, toute force morale. Quelque chose qu'on voulût,

il fnllait lo. dire, et le faire, dans les vingt-quatre heures : c'est ce (ju'oii n'a pas conçu. Il ne reste désormais qu'à se jeter dans le système du peu à peu, qui est celui de M. de la Bourdonnaie ; mais ces tentatives partielles et mesquines ne feront qu'accroître la puissance de l'ofiposition, qui s'est organisée soudainement. Il y a longtcm[>s que je n'avais vu les passions si exaltées. Les libéiaux, dans les provinces, parlent hautement de prendre les armes ; chose possible, s'il arrivait quelque défection dans l'armée. Or on a irrité l'armée elle-même par l'imprudente nomination de M. de Hourmont, laquelle a été imposée par M. de la Bourdonnaie*. Il y a lieu de croire que le ministère, ne voulant point s'écarter de l'ordre légal, ne tentera rien d'important avant la session prochaine. II essayera alors d'obtenir une modification de la loi d'élection et de la loi de la presse, et il est au moins fort douteux qu'il l'obtienne. Dans tous les cas, il n'en résulterait rien, parce que la force qu'il veut combattre, et qui croît tous les jours, est déjà trop grande pour être arrêtée par de si faibles moyens. En résultat, mon avis est que celte révolution ministérielle n'aura d autre effet que de concentrer dans une unité formidable les partis révolutionnaires qui se divisaient ; d'augmenter leur puissance et leur activité; de les séparer à jamais des Bourbons, qu'ils soupçonneront toujours de nourrir contre eux des desseins secrets ; de hâter, enfin, le moment de la crise, et de la rendre plus terrible. Le malade s'en allait doucement ; il périra dans les convulsions : voilà tout.

Adieu, cher ami ; vous savez comme je suis à vous et à tout ce qui est à vous.

Permettez que je vous recommande la lettre incluse.

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