‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 4 sur 238 · A MADEMOISELLE CORNULIER DE LUCIÎSIÈRE · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE CORNULIER DE LUCIÎSIÈRE

L(î 15 février 1820.

Je serais mille et mille fois inexcusable, ma bien bonne amie, si ma santé toujours plus faible et mes occupations toujours plus nombreuses m'avaient laissé depuis trois mois un quart d'heure de loisir. Le fait est que je me suis reproché bien souvent mon silence, ce qui ne m'a mené à rien, conune vous voyez. D'auties n'auraient peut-èlre pas été fâchés que je l'eusse gardé ; et voilà connue on ne peut contenter tout le monde et son père. Vous avez maintenant entre les mains ce pauvre livre, dénoncé par ^L Genoude avant qu'il eût paru : le sera-t-il après? Dieu le sait, et je ne m'en inquiète guère. Cette question sera, au reste, prochainement décidée. S'il me

* On sait quo celle iiiiliale d('si<rne Rome.

faut aller à Paris, j'aurai du moins le plaisir de vous revoir plus tôt que je ne l'espérais, et ce sera certainement une douce compensation. Je m'attends aux cris ordinaires; pendant six mois, je ne serai pas bon à donner aux chiens; et puis, quand les faits viendront vérifier ce que j'annonce, on dira tranquillement : (( Il avait raison. » Ainsi va le monde; sot il est né, sot il mourra : passe, s'il n'était encore plus méchant qu'il n'est sot.

Je n'ai pas été, depuis mon retour, une seule fois à Trémigon; ainsi je ne saurais vous en donner de nouvelles : donnez-moi des vôtres, à tous. Gomment est la bonne ViUiers, Angélique, Adèle, Hélène, Clara, le cher père Carissan, vos bonnes domesliqucs, Mako, les tourterelles, les serins, les poules et les poussins en coque et hors de coque '? L'abbé Le Tourneur me paraît étroitement renfermé dans la sienne. Où est-il? que devient-il? que fait-il? que dit-il? il y a une éternité que je n'ai reçu de lui signe de vie. Le pauvre abbé^ est toujours tourmenté de son estomac; il vous offre ses hommages. Avez-vous reçu une lettre pour la Pologne, qu'il vous adressa vers la fin d'octobre ou le commencement de novembre?

Mon frère est en mission dans le pays de Basonges, près d'Antrain. Cette mission durera six semaines. C'est une grande fatigue pour lui. Je vous demande en grâce de ne pas reculer devant celle de me répondre. Un souvenir de vous me fait tant de bien! Si je ne me dérange ou n'avance mes projets, je vous reverrai l'automne prochain. Faites-moi le plaisir de faire remettre le billet inclus à M. Dailly.

Adieu, chère et bonne amie, je suis et serai toujours du fond du cœur tout à vous.

:20.i. — A M. LE BAUOiN DE VITUOLLES.

LaClieiiaio, le 10 lévrier 1829.

Je vois, mon bon ami, que vous vous accoutumez au séjour (le Florence. Vous avez, dans la raison et dans le caractère,

^ l.'abbé Gerliet.

une fiicilité heiirouse A tirer de chariue situation ce qu'elle peut fournir de doux et de tolérable. C'est mieux que la siinple patience, (|ui n'est pas si facih; déjà, coirune je le sens toutes les fois (pie j(> viens à penser à la distance qui nous sépare. Il me tardait d'apprendi'e que vous êtes plus satisfait de la santé de M'"" Amélie; vous me donnez cette joie dans votre dernière lettre; je prends part à celle que vous éprouverez en revoyant Osvvaltl ', et je regrette pour vous, pour M'"" de Yitrolles et M'"" Amélie, que le zélé, — si louable, d'ailleurs, — de Guillaume ', rende incomplète cette réunion de famille.

J'ai fait remettre à M. de Courchant un exemplaire de mon dernier ouvrage, en le priant de vous le faire passer: l'impression en a été très-lente, et au point que la critique, fatiguée d'attendre, a pris le parti de l'attaquer avant qu'il parût. Si vous lisez quelquefois la Galette, vous aurez pu y voir une dénonciation en bonne forme, d'après laquelle le public s'était persuadé que le livre serait saisi le jour même de la mise en vente. Il n'en a été rien, cependant, et je crois que les ministres ont bien fait en cela. Vous me trouverez encore trop rigoureux, trop gèomèlrique dans ma manière de juger la Société, et dans les conséquences que je tire de son état présent. Au Ibnd, cependant, nous ne différons pas autant qu'il le semble d'abord. Écartons, premièrement, l'iiypothèse de la fin du monde et du genre humain, sur laquelle, quant à l'époque, je ne sais rien non plus que persoime, et qui, par conséquent, n'entre pas dans le cercle de mes prévoyances ; établissons, en second lieu, que lorsque je parle de la ruine, de la mort d'un peuple, je n'entends pas du tout que ce peuple périsse physiquement : que restera-t-il, après cela, que la simple idée de la Révolution ? Ce sont donc des révolutions successives que j'annonce, comme on pouvait, sans être grand

* Fils aîné de M. de Vilrolles. Il était, en 1830, lieutenant-colonel dans la garde royale, el quitta le service.

- Second lils de M. de Yitrolles; officier de marine des plus distingués, il prit part à l'expédition d'Alger, et donna sa déniission peu de temps avant la tentative aventureuse de M"" la duchesse de Rerry.

prophète, en annoncer aux Florentins, du temps de leur République, de leurs factions et de leurs guerres civiles. La différence est que les effets de semblables crises sont bien autres dans un pays tel qu'est aujourd'hui la France, que dans une petite ville d'Italie. Il y a aussi à tenir compte, sous le même rapport, des causes particulières qui agissent en ce temps-ci, et qui renferment en elles-mêmes, pour une durée égale à celle de leur action, l'impossibilité absolue de l'ordre et de la paix partout où s'étendra leur influence. En un mot, je crois qu'aucun gouvernement n'est et ne peut être stable aujourd'hui, et je doute fort, cher ami, qu'en y réfléchissanl, vous ayez de meilleures espérances. Je sais qu'au milieu de ces bouleversements, la richesse se déplace plus qu'elle ne périt; mais ces déplacements soudains, ces familles, ces classes entières qui s'élèvent et tombent violemment, ces proscriptions, ces massacres qui remplissent l'histoire des Républiques du' Moyen-âge; tous ces crimes, tous ces désordres, reproduits sur une immense échelle et accompagnés encore de tout ce que la haine religieuse peut ajouter à la haine civile, n'est-ce pas là une perspective assez triste et dont on peut s'inquiéter à bon droit? Pour en venir à nos affaires du moment, le libéralisme jette les hauts cris sur la loi relative à l'administration communale et départementale, de manière que le sort de cette pauvre loi me paraît assez douteux ^ En toute franchise, je trouve que le libéralisme a raison; la loi qu'on lui propose est dérisoire au delà de toutes bornes; il était impossible qu'on

^ Le 9 février, M. de M;irti|2;nac av;iit déposé deux projets de loi sur Vorqanisalion des communes et sur Yorgauisalion des conseils d'arrondissement et de département. « Ces deux projets de loi, dit VauLibelle, uietlaienl enfin un ternie à cette orj^.misalion..., triste legs du despotisme impérial, et que l'ancien rétiime lui-même n'avait pas connue. Partout le principe de l'élection remplaçait l'action de l'autorité... » La gauche approuvait le principe de ces lois, mais s'efforçait de les améliorer par des amendements de détail. La droite les repoussait absolument. ISe pouvant ni donner salisfaclion aux exigences libérales, ni vaincre les répugnances royalistes, les ministres, après deux ou trois délaites consécutives, retirèrent, le 8 avril, les deux projets. Leur défaite rendit Charles X très-heureux en luioffr.int l'occision prochaine de les remphicer par le ministère qu'il rêvait dei)ui> quelque tem[is dé,à. 11 laissa finir la session, et, dès le lendeniain l"août. rappela de LondrosM.de Polignac, qui, le 0 du même mois, l'ut chargé de diriger les affaires.

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ne s'(Mi aperçût pas : pourquoi donc la proposer? pourquoi ne pas dire siricèrcnieiit : <i Ce que vous dcniand»'/ est iiieonipatible avec rexislencc du Irôue, qid ne se défend contre la démocratie politique (|ue par le despotisme admini^lralil; en conséquence, vous ne l'aurez pas. Si vous voulez de la démocratie dans les communes, mettez de la monarchie dans le gouvernement. )) Gela serait clair et raisonnable, et j aimerais, pour mon compte, mille lois jnieux cette bonne loi que la sotte et plate hypocrisie qui s'imagine tromper la France en deux cents articles.

Je viens do lire dans la Quotidienne l'annonce, encore incertaine pourtant, de la mort de M. de Saint-Auiaire '. Cette mort vous affligera, et par conséquent m'afflige aussi. Si peu de temps qu'on s'éloigne, on ne retrouve pas tout; et à propos de cela, puisque vous voulez que je vous parle de ma santé, je no saurais vous dire qu'elle est bonne. J'ai, depuis quelque temps, une petite fièvre qui m'affaiblit beaucoup. Les beaux join's me rétabliront, je pense. Malade ou bien portant, personne, cher ami, ne vous aimera jamais plus que moi : ce sentiment est ma vie même.

•20:;. — A M. LE COMTE DE SEiNFFT.

Le 21 février 1829.

l.a mort de Léon XII, que les journaux viennent de m'apprendre, mon respectable ami, m'afflige profondément. Quel sera son successeur'.' Où est l'homme que la Providence destine à conduire l'Église dans des circonstances si critiques? Je ne regarde l'avenir qu'en tremblant. L'esprit de vertige, comme cela devait être, augmente de jour en jour. La confusion de Babel n'est rien près du chaos moral dans lequel la France est plongée. Je ne crois pas m'ètre trompé dans mes tristes prévoyarices. Vous pouvez maintenant juger par vous-même

* Fausse nouvelle. M. de Sainl-Aulaire n'a été enlevé à sa famille que dans le courant de ces derniî'res années.

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le livre qui, depuis deux semaines, excite une si vive rumeur *; voici ce qu'on me mande de Paris à ce sujet :

« Les J.,... sont furieux; la cour frémit de rage; il n'y aurait {( pas de supplice a.ssez grand contre un pareil attentat. Les (( Yillélistes et quelques prêtres sont précisément ceux qui « attisent le feu; mais ils n'ont pas lu l'ouvrage, et ils se gar- (( deront bien de le lire. Quant aux libéraux, ils ne savent « comment prendre la chose. La Providence a voulu ce grand :< coup d'Élat sur le monde catholique, etc. »

La même lettre contient ce qui suit:

« La Belgique est sauvée. Le gouvernement a été tellement « effrayé de ce mouvement général des Belges, que les trois « nouveaux èvêques ont été nommés à leur gré. Le prince hé- « réditaire disait deinièrement au comte de Mérode qu'il voyait « bien tout le mal qu'on avait fait aux catholiques, et que, s'il « montait sur le trône, ils n'auraient pas à se plaindre de lui-. »

Nous n'avons rien à espérer ici que lorsque l'énergie se réveillera parmi les catholiques; mais il faut pour cela que les idées changent, et elles ne changeront pas prochainement. En Irlande, les catholiques sont parvenus à se faire écouter; toutefois, je ne crois pas que le moment de leur émancipation soit encore venu. On y mettra de telles conditions, qu'ils seront forcés de refuser, à moins que l'ambition politique ne prévale sur la foi religieuse, et alors ce sera un peuple perdu.

Je vous prie de vouloir bien donner quelque attention y la note incluse ^, qui vient de bonne part, et d'aider s'il vous

* Des Progrès de la Révolution, etc., etc.

'^ Ces passages sont extraits des lettres de M. ^\aille à Lamennais.

"' (( Notre ville de Cracovie est un bien petit point dans ce monde, cependant c'en est un immense pour le bien et pour le mal : c'est le point par où nous comnmuiquons, pour ainsi dire, avec ie reste de l'turope. C'est une porte par où tous les poisons entrent chez nous. Celle porte n'est j)as la seule, car la Prusse nous inonde d'un lorrenl, on peut le dire, d'horreurs. Il y a ici des choses si évidentes, comme possibilité de bien faire, que cela ne cesse de me IVappcr de phis en plus. Le consul d'Autriche ici, si on choisissait pour celle place un homme en Dieu, avec une tète où il y eût beauoou|) d'esprit, cet honmie, quand il ne resterait que quelques aimées ici, jnourrait opérer un bien si iumiense, si essentiel, si on pouvait un peu s'entendre avec lui, qu'en vérilé je ne saurais rendre ce qui m'apparait en cela

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osl possil)l(s au bien qu'on désire : je sais que vous l'aurez pailiculièrciuont à cœur.

J'ai tout à fait perdu mon temps en établissant l'As. cath. '; elle aurait pu faire beaucoup de bien; elle n'en fera aucun, et peut-être ferat-elle du mal. L'inlrigu(> est parveiuie à se servir de l'imbécillité pour l'exploiter comme une entreprise. Les voilà qui, quoi que j'aie pu dire, se mettent à publier un journal bebdomadaiie, dont le prospectus est un modèle d'insignifiance et de platitude. Ce journal représentera les idées étroites et les opinions méticuleuses d'une coterie que je n'ai pas besoin de vous désigner autrement, et si la crainte ne les retient pas, je serai bientôt contraint de séparer publiquement de leurs politiques ménagements et de leurs idiotes condescendances, la vraie cause catholique. Voilà où nous en sommes, et au milieu de quels obstacles il faut essayer de faire un peu de bien. Cependant, on doit dire aussi (jue les esprits s'éclairent progressivement et se familiarisent chaque jour avec des vérités qu'on n'eût pas même osé énoncer il y a qualie ans.

Les nouvelles de Rome vont devenir du plus haut intérêt. Si vous appreniez quelque chose qui pût être communiqué, vous me rendriez, mon cher ami, un vrai service de m'en faire part. Tout à vous du fond du cœur.

pour la gloire de Dieu; mais il faudrait que cet liomme lut à Dieu, et qu'il eût de ces caraclères sages et prudents el de ces intelligences Tories en bon sens, qui, la plupart du temps, obtiennent tout des autres. M. de Lamennais est l'ami du digne baron de Sentit, celui-ci de M. de Metlernicli ; peut-être, parce moyen, serait-ce une cliose laisable. M de Sentit doit connaître les hommes; il doit savoir si un Adam Mûllcr, ou tel autre, pourrait se dévouer ainsi. Quand ce ne serait que pour quelques années, coamje je le dis, rien ne saurait se comparer à toutes les possibilités de bien qui pourraient en découler. Jusqu'à présent, on ne met à cotte pbice que des gens ou mésestimables ou insignitiants, et toujours plus ou moins corrompus religieusement, et les conséquences que cela entraîne sont si luneslespourlalleligion, qu'elles font encore mieux apprécier le bien qui pourrait se faire, s'il en était autrement. »

* L'Association catholique.

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