‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 45 sur 238 · A M. LE COMTE DE SEiNFFT · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE SEiNFFT

Le 22 novembre 1829.

Je vous remercie infiniment, mon cher et respectable ami, de la communication que vous avez la bonté de me faire. Je ne puis, je crois, mieux répondre à votre confiance et à votre amitié qu'en vous exposant ma pensée tout enliére dans la plus parfaite sincérité de mon cœur. Vous ferez ensuite de ma lettre l'usage qui vous semblera le plus convenable et le plus utile.

J'aime et j'honore le P. R.*, en qui j'ai trouvé un esprit exempt de beaucoup de préjugés, de rares lumières, et de grandes vertus; cependant, quoiqu'il m'ait paru adopter personnellement les doctrines que je soutiens, je n'ai pas cru un seul moment que sa nomination dût changer, le moins du monde, la position de sa Compagnie à Tégard de ces doctrines;

' VAmi de la Heligion.

' Rome.

^ Sans doute le père Roollian, frénéral des. Jésuites.

cl cela pour plusieurs raisons qui ticiiiieiil à la nature in«*!me de la Compagnie : je ne me suis p;is lronii)ê dans ce jugement. Mais j'avoue que j'aurais espéré du V. W. qu'il aurait apprécié plus exactement l'état actuel de la Société, et qu'il aurait vu autre chose que de simples disputes d'honnnes à hommes, et de misérables tracasseries, dans les dissentiments qui l'affligent. La question, certes, est en elle-mêiTie d'un ordre bien autrement élevé. Il ne s'agit pas de querelles d'école, d'arguties de logique, mais des vérités fondamentales d'où dépendent et l'avenir de la Religion, et les futures destinées du monde politique. On n'a rien à se dire, absolument rien, quand on ne comprend pas cela. Qui voudrait perdre un quart d'heure à discuter quoi que ce soit dans le cercle où le I'. R. semble se placer? « En France, dit-il, on ne voit que M. de Lamennais pour ou contre. On croit que c'est de même ailleurs, et particulièrement dans la Compagnie. » Eh ! c'est le contraire, précisément. En France, on sait, on sent qu'aujourd'hui il n'y a plus d'hommes ; que leurs noms, quels qu'ils soient, ne sont que des formules abrégées pour désigner telle ou telle des doctrines qui remuent la Société entière ; et c'est là ce qu on ne croit pas assez ailleurs, et particulièrement dans la Compagnie.

Le monde se partage en trois grandes classes d'hommes : ceux qui veulent et qui travaillent à préparer le développement plein et complet des principes catholiques, dans tous les ordres sans exception ; ceux qui s'efforcent d'effectuer l'abolition absolue du catholicisme ou du christianisme sur la terre; ceux qui prétendent le conserver, en le modifiant dans le sens du gallicanisme ou du protestantisme.

De là trois partis politiques correspondant à ces trois classes d'honnnes : le parti révolutionnaire, qui pousse à l'anarchie; le parti gallican, qui tend au despotisme de l'ancien régime et à l'asservissement de l'Eglise ; le parti catholique, qui réclame toutes les libertés constitutives de l'ordre chrétien, comme dans la Belgique.

On voit que tout cela est autre chose qu'une question personnelle ou qu'une question de logique.

Examinons, maintenant, la position qu'ont prise les Jésuites au milieu de ces divers partis, et les conséquences qui en résultent nécessairement.

Ayant cru devoir chercher leur appui dans l'autorité publique, dont les doctrines, toujours mauvaises, varient perpétuellement, il leur a fallu, premièrement, demeurer étrangers à cette grande guerre du Christianisme contre les erreurs modernes, et par conséquent renoncer à toute influence véritable, c'est-à-dire à toute influence spirituelle; — secondement, flatter à quelque degré les opinions diverses, et par là, au fond, déplaire à toutes, en même temps qu'il en résultait pour eux une apparence de fausseté, et un obstacle, on doit le dire, funeste, au progrés de la vérité et de l'esprit catholique; — troisièmement, ménager, circonvenir le Pouvoir, ce qui n'a fourni que trop de prétextes au reproche général d'intrigue qu'on leur fait, et qu'on a trés-dangereusement étendu à tout le clergé.

Liés ainsi extérieurement au parti galHcan, séparés par le fait du parti catholique, dans le sens où il a été défini plus haut, — sans force aucune, dés lors, — ils devaient tomber au premier choc, et tomber sans gloire : c'est aussi ce qui est arrivé. Mais, de plus, la nécessité où ils se sont mis de flatter certains hommes attachés à des doctrines contraires, qu'ils n'ont pas cessé d'attaquer en secret, ainsi que les hommes qui les défendent, par toutes sortes de moyens détournés, cachés, et dés lors peu dignes de la loyauté qui est de devoir pour tous. Je suis en état de fournir de nombreuses preuves de ce fait, et le dernier Mémorial en contient une assez remarquable. Il faudrait évidemment renoncer à soutenir la cause catholique, si l'on ne parvenait à mettre un terme à cette guerre sourde, plus dangereuse que toute autre pour la vérité. Qu'on lise ce qui a été écrit de part et d'autre, on verra que jusqu'ici on s'est borné à dire : « Mes Pérès, de « grâce, n'attaquez pas, car nous serions obHgés de parler. » Je doute qu'on pût trouver un exemple d'une plus grande modération. Quant à l'article du Mémorial^ sur l'électicn des Assistants^ en vérité il n c^t rien au monde de plus indilférent

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pour nous autres Franriiis, cl il laudrait être élrangcinent fait pour se passionner pour ou contre le P. Ilosaven. Mais on a cm devoir repousser un outrage grossier fait à un lionnme vénérable, le l*. l>rzozo\vski.Ge ne serait pas, ce nie semble, aux Jésuites de s'en plaindre. Qu'ils conçoivent donc une fois pour toutes que l'on ne s'occupe point d'eux ; (jue l'on ne pense point à eux ; qu'à l'avenir, comme par le passé, jamais la paix ne sera troublée que par eux; et qu'il ne faut rien moins que le devoir pressant et rigoureux de défendre la vérité catholique dans toute son intégrité, pour que l'on surmonte le dégoût d<î discussions semblables à celles auxquelles ils ont doimé lieu jusqu'ici. En veut-on une preuve? Js pourrais nommer le grand-vicaire à qui le P. Barrât a écrit, pour sa régie et celle du diocèse, que « mon dernier ouvrage était rempli d'hérésies. » Qu'ai-je dit? et me suis-je seulement plaint?

Quant à mon opinion sur l'Ordre en lui-même, elle est fondée sur l'étude approfondie que j'en ai faite, ainsi que de son histoire. Je puis me tromper, trés-assurément, mais très-assurément aussi, si je me trompe, c'est avec une pleine bonne foi. 11 y a dans la Société des choses que j'admire; il y en a, en même temps, qui me paraissent fâcheuses, surtout dans les temps actuels. Je désirerais qu'elle pût se modifier en quelques points pour répondre mieux aux besoins présents; je suis même persuadé que son existence dépend de cela. Ne peut-on être dans cette persuasion, sans devenir, par cela même, un , ennemi de la Compagnie de Jésus? Qu'on lise ce que j'ai écrit du clergé en général. Serais-je donc aussi, par hasard, un ennemi de tout le clergé? Pourquoi faut-il qu'il y ait toujours, en ce qui regarde les Jésuites, des régies de jugement si particuHéres? Je ne veux, je n'aime que ce qui est vrai; je suis prêt à rendre compte de ce que je pense au monde entier. Si je me suis jusqu'à présent abstenu de développer mon opinion sur la Compagnie, \'erra-t-on, dans celle réserve, un esprit d'hostilité? Qu'elle dise un seul mot, mon silence cessera.

Voilà, mon digne ami, mes sentiments tels que Dieu les voit. Il y aurait sans doute mille et mille choses à ajouter; mais que peut-on dire dans une lettre? Hélas! qu'on regarde l'état du

monde, qu'on écarte le voile du passé, celui même du présent, et aussitôt tout apparaîtra sous un point de vue qui ne ressemble guère à celui qui préoccupe tant d'esprits, d'ailleurs distingués.

Je répondrai incessamment au bon et cher P. Manara, que j'aime d'une tendresse de frère. Vous connaissez, cher ami, celle que j'ai pour vous.

Dans le grand combat dont l'issue déterminera l'avenir du monde, je ne vois que quatre positions possibles pour les Jésuites : ou ils se joindront franchement aux défenseurs du Catholicisme, et alors on ne fera qu'un avec eux; ou ils resteront neutres, et alors ils seront trop nuls pour qu'on songe seulement à s'occuper d'eux en aucune façon; ou ils attaqueront loyalement les doctrines qu'on oppose aux philosophes et aux gaUicans, et alors on se fera une guerre noble, franche, chrétienne, et qui ne sera pas sans utilité; ou enfin ils continueront d'accuser, de décrier en secret, de frapper par derrière, de blesser dans la nuit, et alors, quoi qu'ils fassent, ils n'échapperont pointa la responsabihté de leurs paroles, et, traînés au grand jour, il faudra qu'ils soutiennent pubhquement leurs inculpations, ou qu'ils subissent l'opprobre justement dû à la lâche imposture et à la ténébreuse calomnie.

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