‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 46 sur 238 · A M. LE BARON DE VITROLLES · texte numérisé non relu

A M. LE BARON DE VITROLLES

Le 25 novembre 1829.

Votre lettre, mon bon ami, m'attriste profondément. Il y a de cruelles époques dans la vie, et je l'éprouve doublement par votre expérience et par la mienne. Toutefois il faut prendre courage, et supporter en homme le sort commun de l'humanité. Indifférence, oubh, trahison, noirceur, ingratitude, voilà le monde; il est bien hideux, lorsqu'il se montre sans voile; aussi ne saurais-je vous exprimer le dégoût et l'horreur qu'il m'inspire ; c'est un des motifs qui me retiennent ici : au moins y ai-je quelque repos; au moins n'y suis-je pas exposé à rencontrer messieurs tels et tels, avec l'odieux cor-

luge des souvenirs qui se raltaclicnt à leurs noi/is. l'our vous, mon ami, d'autres (l(>voirs ne vous peririelleut pas cette vie de solitude, et vous avez d'ailleurs besoin de plus d'activité. Ce que je souhaite pour vous, avant tout, c'est que vos affaires personnelles s'arrangent de manière que vous soyez délivré d'embarras et d'iiiquiétudes de ce côté; après cela, la pairie, et un emploi qui vous occupe sans vous surcharger. Le reste me paraît peu désirable, et dans quelques mois M. de Polignac sera certainement de mon avis. Il préside le Conseil', mais je doute foit qu'il [)rési(le aux événements. Je ne vois pas une personne, quelle que soit son opinion politique, qui croie à la durée du ministère actuel : il n'inspire ni confiance, ni crainte, ni espérance; vrai mannequin de gouvernement qu'il faudrait peindre en tête du poëme de la Pitic. On avait parlé de la créalion de sous-secrétaires d'État; Berryer devait être du nombre; il paraît que ce projet a été abandonné; j'en suis bien aise pour notre ami, qui ne pouvait que perdre à ce changement de position. Le temps n'est pas venu où les honnêtes gens pourront se sacrifier utilement, et il ne faut pas qu'ils se laissent entraîner à fonder quelque espoir de salut sur de petites combinaisons d'hommes et d'étroites vues du moment. Ni le bien ni le mal ne sont où l'on croit les voir ; après tant de mécomptes, on devrait le savoir, et que racheter la rente, ce n'est pas racheter la société.

Mille hommages respectueux à M'"^ de VitroUes. Amitiés à Oswald et à Guillaume, et à vous, cher, tout ce qu'il y a de plus tendre au fond de mon cœur.

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