A MADEMOISELLE CORiNULIER DE LUCINIÈRE
Le 5 décembre 1829.
Hélas ! ma chère bonne amie, que la vie est pleine d'inquiétudes et d'afflictions! Voilà une petite lettre pour M. Carissan, dont je ressens bien vivement la peine. Ne le laissez pas tomber dans l'abattement, qui serait dangereux à son âge; il a besoin, plus que jamais, de vos soins, de votre affection, et de cette gaieté aussi précieuse pour les autres que pour vousmême. Embrassez bien pour moi notre excellente Villiers, et faites en sorte qu'elle prenne plus de précautions que par le passé contre le retour de ce vilain érésipéle. Je crois qu'elle doit surtout éviter de s'exposer au froid.
Vos dames de Paris n'ont pas plus été mon fait que je ne suis le leur. Il leur faut de la tracasserie dévote et de la direction, deux choses qui ne me vont pas plus l'une que l'autre Quanta M""' de G.^, dont le caractère est, je crois, différent,
* Donnez-moi mon chocolat! — Allusion, qui s'est déjà retrouvée une fois sous la plurtic (le liameiinais, à une anecdote italienne assez connue. Un baron sicilien, au momeuL de déjeuner, apprend siiccessivenient que le gouverneur de IMdoruic, puis le vice-roi. puis le ministre dirigeant, puis le roi lui-niênie, sont morts l'un après l'autre. A cliaque nouvelle cat.\>troplie il se récrie avec désespoir et renvoie son déjeuner, linlin, se ravisant, même après la dernière : Date mi la cfiocolata! s'écrie ce pbilosopbe pratique.
'^ Évidemment M"" de Guerry.
si elle a au fond quelque bonne volonlé pour nous, elle la montrera plus tard. Mais il ne faut pas compter sur grand' chose en ce monde.
Je désire autant que vous 'de pouvoir écrire cette belle et sainte Vie^ Si j'avais les papiers, je profiterais du premier moment quej'aurais de libre; mais je n'ose les demander, car ce moment peut ne pas venir de sitôt. Nous avons à nous louer du nouvel évêque'; il est à même de faire beaucoup de bien. -Puisse l'esprit de son oncle descendre en lui !
Je regrette que le temps sépare ce qu'il avait si étroitement uni. Toutefois, si Angélique'" se fixait à Saint-Brieuc, elle ne laisserait pas, je pense, de vous aller voir souvent, et ne pourriez-vous pas aussi lui rendre quelquefois ses visites? Je ne sais quand je vous ferai la mienne : sera-ce avant, sera-ce aprèS'la prochaine révolution? Dieu le sait, pas moi.
L'abbé Gerbet vous offre ses hommages. J'embrasse ma petite Hélène, et la remercie de ses obligeantes prophéties. Amitiés à Adèle; souvenirs à vos bons domestiques. Ne prenez pas la peine d'affrancliir vos lettres; j'y perdrais peut-être.
Le jeune François de Pontbriand, qui est ici depuis quelques jours, désire que je vous présente ses respects : c'est un trèsbon petit enfant.
Tout à vous et à jamais, mon excellente amie.
2oô. — A M. LE COMTE DE SENFFT.
Le 15 décembre 1829.
Je ne puis, mon excellent ami, vous exprimer la joie que m'a causée votre lettre du 7, que je reçois à l'instant. Quoique je ne vous aie presque jamais parlé de vos affaires, je n'en étais pas moins perpéluellement préoccupé. Enfin la Providence a elle-même dénoué le nœud que l'habileté humaine ne
* La vie de l'abbé Carron.
- Le neveu de l'abbé Carron, promu à l'épiscopat, ainsi qn'il a été dit dans une des lettres précédentes.
^ M"" de Trcmereuc, fixée en Bretagne.
DE LAMENNAIS. iOi
savait par où saisir. Que le bon Dieu en soit béni ! Je me joindrai de tout mon cœur à vous pour le remercier.
Je suis trop sincère pour vous dire que- je partage vos espérances sur l'avenir de la C. '; mais du moms l'opinion spéculative que je puis m'en former n'aura point d'influence fâcheuse sur ma conduite à son égard; j'aime tendrement plusieurs des individus dont elle se compose, et ma règle avec le Corps sera d'agir selon qu'il agira lui-même. En France, il fait un mal infini; il est, avec les Sulpiciens, un des auxiliaires les plus actifs du parti Frayssinous, et, si cela dure, vous sentez bien qu'on ne pourra pas sacrifier à ce qu'il juge son intérêt les intérêts bien autrement graves et sacrés de la Religion. Je crois aussi que rien ne saurait l'affranchir des lois générales qui sont le fondement de toute société entre les hommes; et, par exemple, je ne conçois pas comment un jésuite pourrait, entant qu'individu, attaquer, inculper, toutes et quantes fois il lui semblerait bon, et puis, en tant que subordonné, être dispensé de rendre raison de ses inculpations et de ses attaques. Il faut, ou qu'ils se taisent, ou qu'ils portent, comme les autres hommes, la responsabiHté de leurs paroles; or, pour les ramener à cet ordre, qui ne souffre aucune exception, et pour les y maintenir, il n'existe d'autre moyen que celui qu'a employé l'abbé Gerbet, et je ne pense pas que la Compagnie veuille proclamer l'abolition du droit de défense contre elle.
Voici ce que m'écrit de Paris une personne très-capable de bien juger de l'état des choses : « Notre politique est dégoûtante. La violence des partis ennemis, c'est leur rôle; mais la tranquille impassibilité de nos gens, leur béatitude trop naïve, sont inexplicables. Ils croient qu'être inamovibles, c'est être immuables; ils comptent pour rien le temps qui les détruit; ils écoutent tout; ils accordent tout en principe; ils refusent tout en action. Et puis cette flatterie qui s'attache au pouvoir et dont il se chaige lui seul, même quand tout le monde la lui refuse! Ils demandent ingénument pourquoi on ne les trouverait pas aussi bons que d'autres? pourquoi les Chambres
* La Compagnie de Jésus.
ne leur donneraient pas la majorité? pourquoi les collèges électoraux ne leur enverraient pas une Chr.mLre aussi bénigne que celle qu'ils avaient accordée à M. de Yilléle? Que répondriez-vous à cela? Avec tout votre esprit, vous y seriez embarrassé. Je vous avoue que le spectacle serait curieux, si on ne jouait pas à ce jeu l'existence d'un empire, la direction de tout un avenir, et si, parmi les acteurs, il n'y avait pas des bourreaux et des victimes, et, dans les décorations, du sang et des échafauds. »
Veuillez faire agréer mes hommages à M'"'' Riccini, et la remercier pour moi de la lettre qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire; j'aurai celui de lui répondre incessamment.
Vous ne me dites rien de la santé de la comtesse Louise et de M'"*" de Senfft. Ménagez la vôtre, cher ami, et aimez-moi toujours comme je vous aime.