A M. m: marquis de CORIOLIS
Le '2 avril 1830.
Si je ne vous ai pas remercié pins tôt, monsieur le marquis, de votre spirituelle épîlre à. l'incomparable seigneur de Mono- Icgraud *, c'est que j'ai fait comme la Chambre, j'ai voyagé, et, comme elle, un peu malgré moi; mais nos destinées, par bonheur, ne sont pourtant pas semblables en tout, car me voilà de retour, et Dieu sait quand elle reviendra, ou si elle reviendra jamais. Pour moi, je crois très-fermement que non, et que la France va avoir encore une fois le plaisir de se donner des représentants de son goût, qu'on suppose assez variable, — moyennant, toutefois, certaines petites précautions administratives, — pour espérer que le ministère y trouvera son compte, ce que je lui souhaite: le voilà donc, du moins il s'en flatte, le voilà en possession de la bienheureuse majorité; que fera-t-il avec elle? C'est ce que je prendrais la liberté de lui demander, s'il « descendait à répondre, et prodiguait un mot ^. » Il changera la loi des élections; je le veux bien; mais changera-t-il l'opinion publique, qui, après tout, est la vraie puissance, et celle qui l'emporte tôt ou tard? N'avons-nous pas eu déjà une Chambre passablement docile? et qu'en est-il advenu? La difficulté est plus grande qu'ils ne croient. S'ils ont une Chambre indépendante, elle les renversera; si une Chambre servile, la Charte n'existe plus que de nom, et la France se retrouve de fait sous un despotisme de cour, qui, avant deux ans, sera devenu insupportable à tout le monde. L'arbitraire est aujourd'hui repoussé par un sentiment presque unanime; et hors de l'arbitraire, qu'y a-t-il que la Républiciue, ou ce qui y conduit directement? Car, entre deux, je défie de
* Petite épître a illustrissime, eminentissime, potentiss me, iniivitable, incomparable seigneur de Monolegrand (M. de Chalcnubriaiul). CeUe t'pître de 104 vers est tout enlière dans le recueil de la Correspondance entre M. de Coriolis et Lamennais, rais en ordre et copié, à part de tout autre, sous les yeux de ce dernier.
"^ Allusion à un vers de M. de Coriolis.
placer autre chose que le christianisme. Attendons-nous donc, quoi qu'il arrive, à un avenir dur, et souvenons-nous de ce que vit Panurge dans l'île des Lanternes : « Aultres faisoient « de nécessité vertu, et me sembloit Touvrage bien beau et à « propos. » Quant aux journaux, et surtout ceux qu'on appelle royalistes, je n'avais encore de ma vie rien vu de semblable, et je ne saurais me tirer de l'esprit qu'ils sont-écrits dans les caves de Charenton : c'est le délire de l'idiotisme; enfin autant cela qu'autre chose. Le spectacle en soi est curieux, y compris ^1. Madrolle et ses appréciateurs ^ Ce que personne n'apprécie autant que moi, monsieur le marquis, c'est le bonheur de vous lire, de causer avec vous, et d'avoir quelque part dans votre amitié; sur ce point, je n'entends à aucune révolution, et je ne ferai jamais de nécessité vertu.