‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 76 sur 238 · A MADAME LA COMTESSE DE SEiNFFT · texte numérisé non relu

A MADAME LA COMTESSE DE SEiNFFT

Le 24 mai 1830.

Je profite à la hâte d'un moment que j'ai de libre pour solliciter quelques mots de vous sur la santé de la comtesse Louise, sur la vôtre et sur celle de M. de Senfft. Il y a longtemps que je suis privé de vos nouvelles, et ce silence m'inquiéle. C'est comme la nuit où l'on craint tout. Je songe aux chaleurs de Turin, qui vont bientôt recommencer, à cet air mou, étouffant, que je n'ai respiré nulle part ailleurs, et je vous plains d'être exposés à son influence ; le nôtre est meilleur, mais on nous le gâte bien. Tout le pays est dans l'alarme; nous sommes entourés d'incendiaires ^ qui dévastent à la fois

^ Les incendies de 1850 comnnenccrent, dès le mois de mars, dans quelques contrées de la bisse Normandie; ils se multiplièrent, aux mois d'avril et de mai, dans les drpartements du Calvados et de la Manche, de manière à faire penser qu'il y fallait voir l'effet dune machination dont les partis se soupçonnaient et s'accusaient réciproquement. Les choses en vinrent au point que le rétablissement des Cours Prévotales fut agité en conseil des ministres. Plusieurs bataillons de troupes de ligne, des renforts do gendarmerie, même quelques escadrons de la ganle royale, furent envoyés dans les cantons ravagés, et y restèrent cantonnés jusqu'au mois d'août. On pressa les poursuites judiciaires, on prit plusieurs incendiaires qui se laissèrent condamner et subirent leur supplice sans donner la moindre lumièie sur la mystérieuse origine de ces désastres. On en est resté réduit, pour toute explication, à croire qu'une monomanie étrange s'était emparée tout à coup des paysannes de

la Normandie, la Picardie et la Bretagne : des villages entiers et plusieurs fermes ont été brûlés dans notre voisinage; l'une des nôtres n'a échappé que par un hasard heureux. Déjà, dans la nuit, deux incendiaires avaient pénétré dans le grenier à foin; un domestique, couché dans ce grenier, se réveille, demande qui est là; les incendiaires fuient, et on les poursuit vainement. Des lettres menaçantes pour la ville ont été jetées dans les rues de Dinan ; les autorités ne savent que faire : nul concert, nulle activité dans les mesures qu'on prend pour arrêter ce fléau et pour remonter à sa source. Ce qu'il y a de plus effrayant, c'est que les scélérats qui parcourent les campagnes ont nécessairement, presque en chaque lieu, des complices qui leur procurent des moyens de vivre et un asile ; ce qui prouve une grande organisation antérieurement formée : l'objet évident est d'agiter le peuple, de le soulever, et de lui mettre les armes à la main. En plusieurs endroits, on est parvenu à persuader aux paysans que ce sont les nobles qui font brûler leurs maisons. On ne sait comment cela finira. Malgré un grand nombre d'arrestations, il ne parait pas qu'on ait obtenu de révélations importantes. Nul incendiaire, du moins ici, n'a même été pris sur le fait, de sorte que la justice ne peut voir en eux que des vagabonds, qu'il faudra, après une détention plus ou moins courte, remettre dans la société. Pour un crime si nouveau, il faudrait des lois toutes nouvelles. Cependant voilà la Chambre définitivement dissoute *, et, comme ils disent, le grand combat électoral va recommencer: je doute que son issue soit favorable au ministère; il n'obtiendra du moins aucune majorité capable de l'affermir. Alors que fera-

certains districts. En effet, sur dix incendiaires surpris et jugés, on comptait huit tilles de campagne. — Voir les procès de Désirée Amand, Joséphine Bailleul, etc., etc.

* Définitivement décidée, le 21 avril, par la majorité du conseil, cette mesure fut décrétée le IC mai; l'ordonnance de dissolution convoquait les collèges électoraux d'arrondissement pour le 25 juin, les collèges de département pour le 5 juillet, et (ixait la réunion des deux Chamhres au .") août suivant. M. de Polignac avait conseillé de les réunir à Orléans. — « Quelques ohstacles, dit-il dans ses Études historiques et politiques, peut-être aussi l'arrivée prochaine du roi de Naples à Paris, empêchèrent qu'il ne fût donné suite à oeltc proposition. »

Dt: LAMENNAIS. 143

t-oii? \ai hasard on dÎTidera. Personne n'ose penser, personne n'ose prévoir.; on se laisse einporU-r aux événenjents. l'our moi, je n'allends rien que des peuples mômes, éclairés par celte lumière qui sort des calamités. Il est temps que les l/ons s'unissent pour se défendre légalement contre quiconque attaque leur sûreté et leurs droits; on n(; lardera pas à sentir cette nécessité en France. L'étal actuel est trop violent pour se prolonger beaucoup. Il faut qu'on en vienne enfin à pouvoir dire, en {)arliuit de quelque chose de violent et d'effectif: — Que Dieu aide la cause juste !

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