‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 77 sur 238 · A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS

Le 25 mai 1850.

Je vous plains, mon cher ami, d'être si près de la scène où des hommes, estimables d'ailleurs, jouent gravement une farce si triste et si dégoûtante. Enfin, après huit mois d'attente, nous revoilà sous la férule de M. de Peyronnet et de M. Capelle*. Le premier a du caractère et du talent; le second a l'habitude des manif)ulalions électorales; mais l'un et l'autre sont tellement repoussés par l'opinion générale, que leur présence dans le ministère l'affaiblit certainement plus que toute leur habileté ne peut lui prêter d'appui : on s'en apercevra bientôt. Et quant au remède qu'on rêve peut-être, dans le cas où les électeurs enverraient une majorité hostile, on se trompe étrangement : la violence réussira mal. Chaque jour on voit se dissiper ce qui restait d'illusions royalistes. Défiance et répugnance, à peu d'exceptions près, voilà les sentiments qu'inspire le Pouvoir; on est las d(^ ses faiblesses, de ses vacillations, de ses faussetés, de son rebutant égoïsme. Tout le monde cherche le salut

* MM. Courvoisior et de Cliabrol, opposés à l'inlerprL'talion dicLitoriale qu'on voulait allribuer à l'art. 14 de la Charte, donnèrcMil leur démission. M de Peyronnet et M. de Ctiantelauze prirent, à leur place, les portefeuilles de l'inlérieur et de la justice. Le premier consentit à laisser faire les e'iec^ lions par M. (lapelle, préfet de Versailles, pour le((uel on créa un nouveau dépnrtcment miiiislérii'l : celui des travaux publics.

ailleurs. Je ne sais s'il s'en doute, et je sais encore moins qui pourrait le lui apprendre, s'il l'ignore. Qu'y a-t-il autour de lui que des espèces de Calibans, altérés de faveur, et qui lui promettent tout, pourvu qu'il les enivre de cette liqueur céleste? « Je serai ton sujet; je m'agenouillerai devant toi; je baiserai ton pied. » Quand chaque jour on entend de ces choses-là, il est naturel qu'on se dise que pourtant le mal n'est pas si grand, et que les hommes comprennent encore ce que c'est qu'un souverain légitime. Mais, à propos de comprendre, je suis charmé de voir tout ce que comprend M. de Montbel : instruction publique, administration intérieure, finances, il n'est rien qui ne soit de son ressort; c'est une capacité notable, comme dirait M. Fiévêe. Pendant qu'on vous amuse de la sorte à Paris, et qu'on s'amuse de vous, on nous brûle en province. Les incendiaires parcourent les campagnes et menacent les villes même dans leurs lettres anonymes. Les paysans passent la nuit dehors pour garder les villages : plusieurs ont été brûlés, ainsi que quelques fermes; l'une des nôtres a échappé par une sorte de hasard; deux de ces misérables, au milieu de la nuit, avaient déjà pénéti é dans le grenier à foin, lorsqu'un domestique les entendit; effrayés à leur tour, ils prirent la fuite; on les poursuivit, mais sans pouvoir les atteindre. En plusieurs endroits, on a réussi à persuader au peuple que c'étaient les nobles qui faisaient brûler les habitations du pauvre. Malgré de nombreuses arrestations, on n'a pu jus(ju'à présent, à ce qu'il paraît, remonter à la source de ces crimes inouïs, au moins dans nos contrées.

Je forme des vœux bien vifs pour que la santé de M'"'' de Coriohs s'améUore, et qu'elle reçoive bientôt des nouvelles heureuses de l'expédition dont fait partie monsieur votre fils*. Vous dire avec quelle tendre affection je vous suis dévoué, mon cher ami, ce serait tomber dans une redite éternelle.

* L'expédition d'Alger, pour laquelle venait de s'embarquer le lils aîné de M. de Coriolis.

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