‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 83 sur 238 · A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS

A la Chênaie, !e 7 juillet 1830.

Grâce à Dieu, mon cher ami, toutes les nouvelles qu'on reçoit de l'armée sont propres à calmer les inquiétudes de M™^ de Coriolis et les vôtres. J'espère que vous reverrez bientôt monsieur votre fils bien portant et avancé en grade. En attendant, je prie et continuerai de prier pour lui. Tout ce qui vous est cher me l'est trop aussi, pour que j'oublie aucun de ceux qui vous appartiennent.

J'ai été peiné et affligé de la mort de ce malheureux évêque ^ Et quelle mort! Pas un moment, à ce qu'il paraît, pour se reconnaître, pour jeter un regard sérieux dans cet abîme de sa conscience, à la lueur de cette lumière pénétrante, inexorable, qui nous apparaît aux derniers moments comme le crépuscule de l'éternité. Il y a là un secret jugement qui épouvante. Celui du ministère semble avoir été prononcé clairement dans les collèges électoraux ; je ne sais s'il en appellera, ni à qui il lui serait désormais possible d'en appeler sans délerminer immédiatement une crise violente. On dit que M. de Polignac assure qu'il a une mission ; je crois davantage à sa démission. Il me paraît très-peu probable que le roi se résolve à pousser les choses aux dernières extrémités; cela ne mènerait qu'à la guerre civile, et l'on ne doit pas se faire illusion sur ses résultats. Le prestige de la Royauté est complètement détruit; elle ne pourrait compter dans cette lutte que sur la force, et quelle

* a; ... Yoilà donc moi'L ce maliieureux évèque de Beauvais! J'eusse mieux aimé voir mortes ses ordonnances. La dernière fois que je le vis, il me fit une pitié que je ne saurais vous dire. Il me poursuivait de sa misérable controverse comme fait un homme qui craint d'être mal avec lui-même. Le Nonce (Lambruschini) m'en parlait hier dans le même sens. Il aura cru bien faire, et trop tard aura vu le mal. » — M. de Coriolis a iMHieunais, l" juillet 1850.

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force a-t-elle? Hors un noyau, plus faible chaque jour, de vieux royalistes, dans la Vendée et dans la Bretagne, je ne vois que l'année. Or, qu'est-ce qu'une armée contre une nation? et croit-on qu'elles consente longtemps à faire le métier de bourreau? Les opinions, qui sont partout, ne sont pas d'ailleurs arrêtées à la porte de la caserne ; elles fermentent sous le shako du voltigeur, comme sons la toque de l'avocat, et, quand le signal sera donné, les baïonnettes seront libérales connne le scrutin et comme la tribune. A[)pellera-t-on de nouveau les étrangers? Livrera-t-on la France à une troisième invasion et à ses suites incalculables? Malheur à qui voudrait, à qui oserait régner à ce prix ! Enfin, si rien ne change dans les arrangements pris, nous en saurons bientôt davantage sur cet avenir si incertain et si alarmant qu'on nous a fait. Dans tous les cas, une grande commotion me semble inévitable, et la France ne sera pas seule ébranlée ; tout le midi de l'Europe a les yeux fixés sur elle, et vingt millions d'hommes, en ItaHe, en Espagne, en Portugal, se lèveront soudain au premier cri de liberté qui partira d'ici. Rien ne peut subsister tel qu'il est. Sans s'expliquer ce qu'il veut, le genre humain veut un autre état : Dieu sait le reste. Ce que je sais bien, mon cher ami, c'est que, dans ce monde qui chancelle, personne ne vous est plus fermement dévoué que celui qui vous écrit ces tristes lignes.

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