A M. LE COMTE DE SENFFT
Le 1"; juillet 1830.
J'ai reçu, mon excellent ami, votre aimable lettre du 5, presque en même temps que celle de la comtesse Louise, à qui je rends mille grâces de son souvenir et de ses bontés. L'espérance que vous me donnez d'un changement prochain et tel que vous le désirez dans votre position, me console extrêmement : votre paix sera ma paix, votre bonheur mon bonheur, car ce n'est qu'en ceux qu'on aime qu'on est heureux dans ce triste monde. Je prends aussi une bi-on vive part à la joie qu'a dû ressentir le comte Uiccini des nouvelles marques de con-
fiance qu'il a reçues de son prince, et je vous prie de lui transmettre mes sincères félicitations quand vous lui écrirez.
Je connais les ouvrages de M. de Potter, dont vous a parlé le comte de Salis, qui certes ne les juge pas trop sévèrement. Il y a plus, M. de Potter n'a jamais cessé de déclarer que ses opinions philosophiques étaient toujours les mêmes; mais aussi, depuis que par son entremise l'union des deux oppositions catholique et libérale s'est opérée dans les Pays-Bas, il a constamment réclamé, avec une grande force et une grande loyauté, la liberté de l'Éghse, au point même de s'exposer aux soupçons et aux reproches de son propre parti, tant en France que dans la Belgique. Il est bien certain que le jugement dont lui et ses trois compagnons sont les victimes est une monstrueuse iniquité. S'il n'avait été que libéral, ou conspirateur, ou assassin, quel est l'État qui lui eût refusé un asile? MM. de Nève et Barthels, que Ton ne traite pas mieux que lui, sont, dans tous les sens, des hommes honorables, et dont les principes religieux ne sont pas suspects, ou du moins ne devraient pas l'être dans le royaume très-chrétien. Que le roi de Prusse, protestant fanatique, se fasse valet de bourreau sous M. Yan-Maanen, cela étonne peu ^ ; mais ce rôle, sous tous les rapports, était indigne d'un ministre français. Ce que cette affaire a montré, c'est que l'union du cathohcisme et de la liberté est aujourd'hui ce que les gouvernements craignent le plus et pardonnent le moins ; d'où l'on peut conclure que dans cette union est la véritable force, et par conséquent l'avenir : puisse-t-elle s'opérer universellement! c'est le plus ardent de mes vœux, comme ce sera le but de mes derniers efforts. Le salut est là, là seule-
* Allusion au complot d'intervention tramé entre le roi de Hollande et le roi de Prusse, complot déjoué par l'attitude menaçante que M. de Polignac prit, assure- t-il, et qui, par parenthèse, lui ôta l'ort iieureusement le concours des troupes campées à Sainl-Omer et à Lunéville. Elles restèrent sur la frontière-nord, et le minisire français résidant à Bruxelles eut ordre de déclarer au gouvernement des Pays-Bas que, a si un seul soldat prussien foulait le territoire belge, les deux camps de Saint-Omer et de Lunéville, immédiatement levés, se dirigeraient sur Bruxelles à marches forcées. » Ces représentations produisirent leur effet : l'intervention n'eut pas lieu. M. de Polignac ajoute en note que « les papiers relatifs à cet incident doivent se trouver au ministère des affaires étrangères. » — Y. Éludes historiques et politiques.
meut. Eu France, on commence à le comprendre, mais faiblement encore. Le clergé, du moins une partie, et presque tout l'épiscopat, regarde» et ne voit {)as, écoutiî et n'entend pas, enfoncé (pi'il est dans les ténèbres de ses vieux et slu()idos préjugés. Liant, d'une manière inséparable, la cause delà lîeligion à celle du Pouvoir qui ro[)prime, il [trépare de toutes ses forces une aposlasie générale, sans pouvoir attendre autre chose qu'une violente persécution, si le libéralisme irrité triomphe, et des chaînes aussi honteuses que pesantes, si le parti opposé l'emporte : voilà sa profonde et noble politique. Au reste, tout annonce une dissolution, et le châtiment suivra de près la faute; alors on commencera peu à peu à s'éclairer; car l'homme est ainsi fait : la lumière du soleil le laisse dans l'obscurité; il ne discerne rien qu'à la lueur des feux qui consument et dévastent.
La comtesse Louise me fait espérer, dans sa dernière lettre, que M'"*" de Senfft ne tardera pas à recouvrer l'usage du doigt îuxé par l'élourderie de Tisa. Ces sortes de guérisons sont assez lentes, et surtout ennuyeuses, mais au moins n'offrent-elles aucune incertitude.
M. Rofcertson a passé les dix derniers mois avec nous; il doit très-prochainement retourner en Angleterre, où il vous donnera son adresse avant de partir d'ici : je ne sais pas quels sont ses projets ultérieurs ; il n'en a pas, je crois, de bien arrêtés. En attendant qu'il vous écrive lui-même, il vous prie d'agréer ses respects. Tout à vous, cher ami.