‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 93 sur 238 · A M. LL DAilON DE VlïROLLES · texte numérisé non relu

A M. LL DAilON DE VlïROLLES

Le '27 août 1830.

Votre lettre, mon bon ami, s'est croisée avec un petit billet,

envoyé, il y a deux jours, sous Tenveloppede M. de Cor Je

n'avais que trop le pressentiment de vos désastres personnels ^ ; ils m'affligent profondément, llélas! que cette vie est triste! Si j'avais pu quitter ce pays, je serais à l^aris, et peut-être ne se passera-t-il pas beaucoup de temps sans que j'y aille. Je le désire vivement, car vous ne sauriez croire combien il me tarde de vous voir, et de causer avec vous du présent et de l'avenir. Il est impossible de se comprendre par lettres. Tout ce que vous dites est vrai, tout ce que vous prévoyez est juste. Assez de fois j'ai répété que la Société ne pouvait, pendant longtemps encore, qu'osciller entre l'anarchie et le despotisme, et je le crois plus que jamais. Assurément ce qui se passe n'est point de nature à me faire changer d'opinion. Toutefois, il y a un parti à prendre en toute circonstance, et ce parti dépend de la manière dont on envisage les deux choses dont je parlais tout à l'heure, l'avenir et le présent. Parlons d'abord de l'avenir.

La Révolution, en ce qu'elle a de politique, est une réaction universelle des peuples contre le pouvoir arbitraire, ou le pouvoir qu'en ce sens on est convenu d'appeler absolu ; son résultat définitif sera de le renverser partout, pour mettre à la place, n'importe sous quelle forme, ce qu'on appelle encore des institutions libres, et ce résultat sera bon en lui-même. Mais, pour l'obtenir en réalité, et arriver ainsi à un état stable, il faut un principe d'ordre et de fixité qui manque aujourd hui totale-

^ M. de VitroUes perdait à l:i fois la pairie, la position de ministre d'Etat, cl celle de ministre pK'iiipolciitiaire. Pe plus, une jjartie de sa fortune, engagée dans de vastes spéculations admirablement conçues, et que la révolution de juillet lit avorter.

ment. Ce principe est la Religion. On doit donc tendre à nnir la Religion et la Liberté; et, de plus, nul moyen de conserver la Religion elle-même qu'en l'affranchissant delà dépendance du pouvoir temporel, de sorte, que, sous ce nouveau rapport, on doit désirer, on doit demander la Liberté, qui est le salut même. Voilà pour l'avenir.

Quant au présent, deux choses sont évidentes : la première, que l'immense majorité de la nation repousse le despotisme ou le pouvoir absolu ; la seconde, qu'elle craint l'anarchie. Or, l'unique moyen d'éviter, s'il est possible, ou au moins d'abréger l'anarchie, est d'organiser contre elle une résistance active, en unissant, en organisant ceux qui la redoutent, union qui ne peut s'opérer que dans le sens de l'opinion générale, c'est-à-dire par l'apphcation du principe de hberté. Et n'estce pas, en .effet, en vertu de ce principe, et de ce principe seul, que vous pourrez réclamer contre loppression qui nous menace? Avez-vous autre chose à opposer à la tyrannie? Il est donc comme le centre autour duquel on doit se réunir avec franchise, avec courage. Hors de là sont : passion, aveuglement, folie. Il est, certes, plus que vraisemblable que les efforts qu'on fera, et qui, vu les préjugés, ne peuvent être que partiels, n'auront aucun succès immédiat; mais ils porteront leur fruit plus tard. Il faut savoir se résigner à ce qui est inévitable, et regarder au delà du moment présent. Si quelque chose peut assurer les maux qui nous menacent, et les aggraver, c'est de travailler, comme la Quotidienne, à diviser les esprits de plus en plus, à propager la crainte, à augmenter le découragement : il semble qu'elle serait inconsolable si la France échappait aux désastres de l'anarchie. Est-ce bêtise? J'aime à le croire, pour n'être pas obligé d'y voir le plus grand des crimes. Pour moi, je crois que tout honnête homme, oubhant ce qui ne peut plus être sauvé, doit, quelles que soient ses opinions, et même ses prévoyances, soutenir le pouvoir qui maintient encore, et peut seul aujourd'hui maintenir un reste d'ordre. Montrez, je vous prie, cette lettre àB. \ et faites-

* M. Bcrryer.

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moi part tous deux de vos réflexions ; car je ne cherche que la lumière. Vous sentez hien que, personnellement, le silence et l'inaction seraient, à tous égards, ce (jui conviendrait le mieux à mes f^oûls; que je n'ai pas l'espérance d'être compris de sitôt, et qu'ainsi, en me prononçant, je n'écoule (jue ce qui me semble un impérieux devoir. Tout à vous, cher, bien tendrement et à jamais*.

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