‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 94 sur 238 · C. - A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT · texte numérisé non relu

C. - A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT

Le 31 août 1850,

Votre lettre du 25 me jette dans de vives alarmes -. Il parait qu'avant celle-là, vous m'en aviez écrit au moins une qui s'est égarée, car dans la dernière que j'ai reçue, vous ne me parliez que d'une simple indisposition. Je ne suis pas surpris que, dans une personne dont les nerfs sont si mobiles, les causes morales aient aggravé les symptômes de la maladie. Tout ce qui se passe est bien propre à ébranler fortement les âmes, et il est difficile que les corps délicats et faibles ne s'en ressentent pas. J'espère néanmoins que le calme sera revenu peu à peu, et que votre première lettre m'annoncera un mieux décisif. Avec quelle impatience je l'attends! Celle inquiétude, jointe à tant d'autres, doit prendre sur votre santé et sur celle de M. de Senfft, et c'est pour moi une nouvelle peine. Croyez du moins que personne n'est plus sensible aux vôtres, et ne les partage plus vivement. Hélas! pourquoi faut-il qu'on puisse si rarement faire davantage les uns pour les autres dans cette triste vie !

Personne ne peut dire ce qui arrivera dans un mois, dans un an, demain: les choses sont plus fortes que les hommes. L'immense majorité de la nation voudrait l'ordre; mais serat-il possible de le maintenir au milieu de tant d'éléments ac-

* La réponse de M. de Yitrolles n'ej-t pas d;ins la série de ses lellres qui est arrivée en nos mains. Peut-être n'eut- il pas le loisir d'écrire à Lamennais, qui partit quinze jours après pour Paris.

- Sur la santé de M™" la comtesse Louise de Senfft, que la mort allait bientôt ravir à la tendresse de ses parents.

tifs et discordants? Certes, il est au moins permis d'en douter. Je suis convaincu plus que jamais que tout ce que j'ai annoncé s'accomplira, que nulle force humaine ne saurait l'empêcher. Aussi mes vues sur la conduite à tenir dans le présent ne tiennent-elles en aucune façon à des espérances de paix et de tranquillité prochaines, mais à la conviction qu'il faut, de honne heure, disposer les voies à ce qui doit succéder à ces grands houleversements. Je vous ai déjà dit, quelles étaient mes idées à cet égard, et je ne doute pas non plus que l'avenir ne les vérifie pour le fond.

Le malheureux duc de Bourhon a succombé à une attaque d'apoplexie foudroyante ^ Quand on pense à la manière dont il vivait à soixante-onze ans, cette mort fait frissonner.

M. de Yitrolles est aussi frappé dans toute son existence. Bien insensé qui cherche quelque chose hors de Dieu !

* Le duc de Bourbon, père du duc d'Enghien, et le dernier représentant des Condé, veuf depuis le 10 janvier 1822 de la princesse Balhilde d'Orléans (sœur de Vh'ûi^pe- Égalité), avait connu en Angleterre une jeune femme, Sophie Daws ou Dawes, à qui, en 1818, il avait fait épouser le baron de Feuchères, et qui, depuis lors, vivait publiquement, à Chantilly ou à SainU Leu, sous la protection du prince. L'opulente succession des Condé revenait de plein droit à la maison d'Orléans ; car, le duc de Bordeaux étant appelé à régner, les Condé n'avaient pas d'autre héritier que la branche cadette. Ce fut en ces circonslances que, sous l'inspiration de son impérieuse maîtresse elle-même fort sollicitée par les d'Orléans, le duc de Bourbon fit, le 50 août 1829, un testament qui devait faire passer son magnifique héritage sur la tête du duc d'Aumale, son neveu préféré, son filleul. Une large part (évaluée à 10,000,000 de fr.) était attribuée, dans cet acte, à la baronne de Feuchères. Après la révolution de Juillet, le prince, à peu près fou de terreur, se proposait d'émigrer, et avait déjà réuni à cet effet une somme de 1,100,000 fr. en or, quand, un matin, son cadavre fut trouvé suspendu à l'espagnolette d'une des fenêtres de sa chambre à coucher. Cet événement, suicide ou assassinat, resté fort obscur, a donné lieu, comme chacun sait, à une enquête judiciaire, à la suite de laquelle les chambres des mises en accusation et des appels correctionnels déclarèrent, ù huis clos, et après deux heures de délibération, que « la mort du prince de Condé n'avait été le résultat d'aucun attentat commis par une main étrangère sur sa personne. » (Arrêt du 21 juin 1851.) Un long procès civil fut ensuite entamé, au nom des Rohan, pour invalider le testament. Mais les Rohan furent déboutés, et le testament maintenu.

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