‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 95 sur 238 · A MADAME LA COMTESSE LOUISE DE SENFFT · texte numérisé non relu

A MADAME LA COMTESSE LOUISE DE SENFFT

Le 5 septembre 1830,

Votre IcUrc nie tire tle rinquiélude très-vive où j'étais sur votre santé. Vous vous affectez trop de ce qui se passe. Chaque siècle a ses maux qu'il faut supporter. Le plus et le moins oscillent entre dos limiles assez étroites, et tout ce qui est de la terre doit passer au-dessous de l'âme, et l'effleurer à peine en passant. Nous n avons point ici de demeure permanente, et nous cherchons une autre Cité.

Soyez tranquille sur ce qui me concerne : mes doctrines n'ont point varié, et ne varieront point; mais leur application change et doit changer avec les événements. Il y a bien des choses que vous ne pouvez voir ni juger de si loin. En général, tout se réduit aux points suivants:

Partout l'Éghse est opprnnée par les gouvernements -, elle périrait si cet état durait. Donc il faut affranchir l'Église, ce qui aujourd'hui ne peut se faire qu'en la séparant totalement de rÉtat. Le salut, la vie dépend de là, et je ne doute pas un seul moment que, dans ces grandes catastrophes dont nous sommes, et dont nous continuerons d'être témoins, le but final de la Providence ne soit d'opérer cet affranchissement nécessaire.

En ce qui touche la France, je ne doute point que nous n'ayons à traverser des temps très-malheureux et trés-difficiles; je n'ai riôn dit là-dessus que je ne pense encore. Mais cha({ue position a ses devoirs propres, et tous les devoirs de notre position présente sont, à mon avis, concentrés dans un seul, celui de s'unir pour arrêter, s'il est possible, l'anarchie qui nous menace, et par conséquent d'a[)puyer franchement le Pouvoir actuel, aussi longtemps qu'il nous défendra, en se défendant lui-même, contre les fureurs du jacobinisme. Et que fera le jacobinisme, s'il triomphe? Il persécutera la Religion, il abolira toute éducation chrétienne, il attaquera violemment les personnes, les propriétés, tous les droits. Et II. 10

qu'aura-l-on à demander alors? La liberté religieuse, la liberté d'éducation, celle des personnes et des propriétés, c'est-à-dire la jouissance des droits sans lesquels on ne peut pas même concevoir la société; c'est-à-dire, ce que je n'ai jamais cessé de réclamer depuis quinze ans. Et comment continuer ces réclamations sans la liberté de la presse? Détruisez-la, il ne reste plus qu'à courber la tête sous toutes les tyrannies.

Pour l'avenir, comme pour le présent, il n'y a donc de salut possible qu'avec la liberté et par la liberté.

Il faudiait un volume pour tout dire là-dessus; cependant je crois que ce peu de mots suffiront pour vous faire envisager les (questions présentes sous un jour nouveau et plus vrai. Pour moi, je ne saurais les voir autrement, et cette manière de juger commence à devenir générale en France. Ce sont les principes contraires, c'est la servilité royaliste et gallicane qui ont perdu Charles X; il serait encore sur le trône, si ceux qui se disaient ses amis, et qui n'étaient que ses flatteurs, avaient voulu lui résister.

En deux mots : aux époques de dissolution sociale, il n'y a de sûreté pour tous et chacun qu'en s'associant pour défendre ses droits, lesquels ne sont eux-mêmes, comme je l'ai dit plus haut, que les libertés générales. Cela n'empêche pas les désordres inévitables dans ces grandes tempêtes, mais cela les abrège et les atténue.

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