A M. LE COMTE DE SE.NFFT
Paris, 4 octobre 1850.
Je ne me doutais pas, mon excellent ami, que la com.tesse Louise eût été, à beaucoup près, aussi mal que vous me la représentez dans votre lettre du 28 septembre. Grâce à Dieu, nous avons maintenant des espérances qui, j'en ai la confiance, s'accroîtront chaque jour; car un mieux, dans les maladies de ce genre, est presque toujours décisif.
Ce serait de vive voix qu'il faudrait discuter les questions que fait naître l'état présent de l'Europe. 11 est impossible de s'entendre par lettres ; il est également impossible de se faire, à l'étranger, une idée juste de notre position intérieure : elle offre de grandes ressources, mais qui ne se développeront peut-être qu'après une nouvelle crise, que la guerre élrangère rendrait surtout inévitable ; malheureusement elle peut éclater sans que personne la veuille. La question de la Belgique présentera des difficultés extrêmes; d'un côté, rien au monde ne peut désormais renouer les liens de ce malheureux pays avec la Hollande: il y a une mer de sang entre lui et la maison de
du '28 scptertibre suivant. Les quatre ruinisires laits prisonniers étaient à Vinceiines depuis la nuit du 5 septembre. Nous ne savons au juste de quelles occasions de salut Lmiennais entend parler dans le passage oii il mentionne pour la première fois ce notable incident politique. ^ Il s'agit, sans doute, de M. de Polignac.
IJE LAMENNAIS. 177
Nassau; d'un autre côté, laisscra-t-ou les Belges se constituer en un État indépendant ' ? Ils en ont le droit incontestable; mais qu'est-ce que le droit dans la situation où est l'Europe depuis des siècles'? Quoi qu'il arrive, je crois fermement qu'une invasion de la France exalterait au plus haut defjré l'esprit national ; que tout le monde, à peu près, sentirait que le premier intérêt, comme le premier devoir, serait de repousser d'abord les puissances envahissantes, sauf à recommencer ensuit'e les querelles intestines. Nous ne voulons point d'intervention , et encore moins de conquête. Si notre existence comme peuple est compromise, l'Europe apprendra une nouvelle fois ce que peuvent 52 millions d'hommes combattant pour tout ce qui fait l'homme , l'indépendance du pays, et prêts, on le verra, à mourir pour elle.
Et si je pouvais entrer ici dans le point de vue cathoHque, que de choses il y aurait à dire! Le catholicisme français rendu à lui-même, libre de tout ce qui le dénature, pauvre, et par là même grand et fort, régénérera le monde.
Écrivez-moi, mon cher ami; donnez-moi des nouvelles, des nouvelles heureuses de la comtesse Louise, et croyez plus que jamais à l'inaltérable tendresse que je vous ai vouée.