M. BERRÏER
Le 9 janvier 1828.
Eh bien, mon cher ami, voilà donc qui est à recommencer? M. de Villèle nous a donné sa monnaie, et la monarchie s'en contente '. Je doute qu'il en soit ainsi des Chambies; ce ne sera pas du moins pour longtemps, et il me paraît même presque impossible que le nouveau ministère ouvre la session tel qu'il est. Je ne lui vois qu'une seule chance de vie pendant une année : ce serait la division de l'extrême droite et de la
* Le 5 janvier seulement, le Moniteur publia la \'\Ae du ministère de transition qui, remanié dès le début de la session, devint le ministère Marlignac. Il se composait de MM. Portalis (justice), La Ferronnays (affaires étrangères), de Caux [administration de la guerre), Marlignac (intérieur;, Roy (liiiances): — MM. de Cbabrol (marine) cl Frayssinous (ulles) demeurant en fonctions. MM. de Villèle, Corbière et Peyronnct, bien malgré eux et sur la demande formelle de quelques-uns de leurs successeurs, furent déportes à la Cbambre des pairs. Tous les trois, ainsi que MM. de Damas et de Clermonl- Tonncrrc. reçurent, en outre, le titre de minisire dFtat. — Dans celte oombintiisoi), M. de SaiiU-Cricq avait nue place à pari : la pré^idenc'e du consoil supérieur du connncrce et des colonies, avec le lilre de ministre secrétaire d'Etat.
fîniiclie, pour oiivaliir des places (in'oii peut regarder comme vacantes. Ce serait de leur part nue «gronde sottise, car il est cl'iir (|u'ils n'ont pas vaincu jus<|u'à présent, et (pie M. de Yillè!e iè<,niecncoi't' pai" la majorité du miiiislére fpii lui appartient visiblement, domptons : tlliabrol, Frayssinous, dt; Canx, La Kerromiays, Martij^Miac, Sainl-Cricq; six voix sur huit : .c'est honnête, et Portalis Ini-inéme s'arrangerait à l'occasion. Cette combinaison me semble folle, si les hommes ne sont pas corrompus jnscpi'an dernier excès. Je ne comprends pas que Uoy ait consenti à entrei' dans cette galère. Aurait-il le projet d'en réformer l'érpiipage à son profit et au profit de son parti? Dans tous les cas il se perdia, parce qu'infailliblement son libéralisme sera trouvé de trop bas aloi. Quant à Frayssinous, il convient fort qu'on le laisse où il est. C'est l'hoinme qu'il faut pour commencer avec avantage la guerre contre l'Kglise. Quand on en aura tiré ce parti, on crachera dessus, et son épitaphe sera faite. Je suis extrêmement curieux de l'ouverture de la session. Avec elle commencera l'ère de la décadence, car ce n'est rien que ce que nous avons vu jusqu'ici. Le mouvement désormais sera bien autrement rapide, et tant mieux. J'aime ce qui finit : quod facis, fac citiùs. Notre pauvre chevalier' disait un jour à U"^*^ de T... : « — Madame la marquise,
savez-vous ce que ce sera que le règne de ? Ce sera de la
boue. — Monsieur le chevalier, ce sera de la m.. de, parce qu'il me semble qu'on doit s'en lasser plus vite. » Malgré tout son bon sens, l'oracle s'est trompé, ce qui n'empêche pas l'anecdote d'être fort jolie.
J'ai éci'it deux fois à notre ami- ; je n'en ai point de réponse. Je serais pouitant bien aise de savoir ce qu'il devient. Le voyage annoncé'' ne me plaît ni pour moi ni pour lui; pour moi, parce que je ne le voudrais pas si loin; pour lui, parce qu'il se fera (lil'fi(Mlement à une vie aussi monotone que celle de ce pays-là. Il est accoutumé à un tout autre monde. Le mien est aussi étroit qu'un monde puisse êlre. En hiver, c'est ma chambre;
' Ls cheviilioi' illlarnicnsen.
>* M de Vilrollos.
^ A Florence.
en été, il s'étend jusqu'aux murs du jardin. Tout cela me paraît encore bien grand; il y a mieux, mais pas sur la terre. Je serais charmé, mon cher ami, de savoir si nos jugements et nos prévoyances s'accordent. Vous voyez les choses de plus près, et partant vous êtes à même d'observer des nuances qui m'échappent. Deux mots, donc, s'il vous plaît. Mais, avant tout, aimez-moi toujours aussi tendrement que je vous aime.