‹ Correspondance [de] LamennaisChapitre 105 sur 140 · A MADAME LA COMTESSE DE SE>FFT · texte numérisé non relu

A MADAME LA COMTESSE DE SE>FFT

Le 10 janvier 1828.

Que je vous remercie de votre aimable lettre du 26 décembre ! Avec quelle vérité effrayante vous peignez « cette société « dont nous servons l'ombre, comme les esclaves et les ani- « maux servaient les rois d'Egypte dans leurs pyramides ! » Bossuet n'aurait pas mieux dit, et il ne savait pas qu'il n'était déjà lui-même qu'un de ces « esclaves dévoués au service de la mort. » Qu'a fait cet homme, avec tout son génie? il prit la froide main du Pharaon de son temps, et la posa sur l'Église de France. Depuis lors cette Eglise est fiére; elle dépendait de Rome, et maintenant elle relève des Pyramides.

Le Mazarin de la Révolution,, M. de Villéle, a enfin pris son parti ; il s'est retiré, mais, comme son devancier, en laissant derrière lui des gens qui lui appartiennent; de sorte que la question reste encore tout entière. Los Chambres s'y tromperont-elles? Je ne le crois pas. L'opposilion sera aussi vive que jamais, et je doute foil que le ministère, tel qu'il est constitué, arrive à la fin de la session. On ne peut cependant rien assurer, tant la corruption est grande. Du reste. In combinaison imaginée par le ministre sortant est, de toutes celles qu'on pouvait prévoir, la plus défavorable aux Rourbons, car elh^ irritera contre eux l'opinion pubbque, dont ils ont l'air de se jouer. Dans les gouvernements tel que le nôtre, il faut ou dominer cette opinion, ou lui céder. Si on essaye de la tromper, elle de-

vipiit furiiMiso, ot tout osl à crniiulre nlors, pnrco que la confiance est p(Mdiio,et ({ii'oii a révolté ce qui reste d'honneur. Je trouve (ju'on ne pouvait faire plus beau jeu aux révolutionnaires, et ils ne sont pas gens à n'en point piofiler. On a eu pourtant pins il'éi^ards pour eux que pour lopposition de (li'oite. Cenx-ci sont entièrement repoussés, et les autres ont au moins l'ortalis et Koy; mais le parti n'en seia pas dupe, et il n'en résultera qu'un nouvel opprobre imprimé à la loyauté, résolue jusqu'au bout à tout préférer à ses serviteurs, à ceux qui se sont sacrifiés pour elle. Si quelque chose m'étonne, dans les temps on nous vivons, ce n'est pas que les trônes tombent, c'est qu'ils tiennent vingt-quatre heures debout. L'Orient, dont les affaires sendilent plus embrouillées que jamais, va encore augmenter les embarras intérieurs de chaque puissance. Il est désormais impossible que la diplomatie dénoue les nœuds qu'elle a elle-même formés. Elle peut encore, à la rigueur, traîner en longueur la solution dernière; mais, un peu plus tôt ou un peu plus tard, celte solution est réservée à la force seule.

Je vous prie de fixer attentivement les yeux sur l'Angletorre. Son administration a toujours sans doute le même genre d'habileté; elle est, dans le monde politique, ce qu'un fripon adroit et hardi est dans la société. Mais voyez l'espèce d'impuissance où elle se trouve de former un ministère; l'ascendant qu'ont pris les uhigs, et qu'ils conservent après la mort de leur plus ferme appui, Canning; les difficultés de finances dans lesquelles elle est engagée; rappelez-vous la dernière crise de son coiumerce, dont elle n'est pas encore sortie; calculez les effets d'une population démocratique toujours croissante, et que l'esprit qui légne en Kurope détache de plus en plus des anciennes institutions; rassemblez tous ces faits, et ditesmoi si ce ne sont pas autant de symptômes d'une décadence commencée. Ce ï)ays, qui a fait et qui contiiuu» de faire tant de mal aux antres peuples, est menacé lui-même de calamités terribles. Qnand la masse de la nation et l'arislocralie qui la gouverne viendront à se choquer, le bruit de cette grande ruine retentira juscpi'aux extrémités du monde. Malheur à ceux

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qui vivront alors ! Noire Révolution aura été douce en comparaison de celle-là.

Je n'ai rien vu, jusqu'à présent, qui m'ait aidé à bien comprendre les Iroubles de la CatalogneS si difficiles à apaiser. Je voudrais voir l'Espagne de mes yeux. Je ne crois presque rien (le ce qu'on en a écrit et de ce que j'en ai entendu dire. Ce peuple est lui, et, sans le bien connaître, je l'aime à cause de cela. Il manque de quelque chose, cela est clair, ou plutôt de quelqu'un. Que Dieu le garde! car l'Europe en aura encore besoin. Quant à dom Miguel, il fait maintenant, à Londres, son cours de politique constitutionnelle. Ce prince-là ne courait pas risque de rester sans éducation : tout le monde a voulu l'élever.

On parle toujours de la guerre d'Alger. Cependant nos gens disent que « cela demande réflexion, et que le Dey est plus fort qu'on ne pense. » Les voilà bien embarrassés; — qu'ils lui envoient une constitution!

Il est vrai que la main de Dieu s'est appesantie d'une manière effrayante sur ces malheureux Stuart. Mais aussi que de crimes depuis Jacques L'! Ils n'étaient pas féroces comme les Tudor. C'étaient de ces gens, comme on en connaît, qui fonl

* Les agraviadûs (mécontents) qui s'insurgèrent en 1827 dans les monla- {i^nes du Lampourdan, et qui, mal réprimés au début, avaient fini par tenirla campagne et assiéger des places comme Girone, étaient dos débris de lancienne armée de la Foi, des partisans du rey neto, des ennemis de la Constitution. Ils se disaient armés pour rendre le roi à la liberté, détruire Tinlluence des sociétés secrètes, exterminer les negros. Leurs drapeaux portaient le nom de don Carlos. Sur leurs bonnets ou chapeaux une potence était figurée. Plusieurs de leurs chefs, réduits à se rendre ou pris les armes à la main, furent pendus malgré la secrète connivence qu'ils s'étaient crus certains de trouver chez Ferdinand Yll, qui vint les combattre en personne. Ainsi périrent Saperès [FÂ Caragoï), Raffi Y-Vidal, Ballcster. et le fameux ])ère Pugnal (Poignard). Ainsi périt aussi, mais seulement en 1828, au mois de février, le lieuîenanl-iolonel Boshoms, le plus renommé d'entre eux, connu sous le surnom de .loseph des Étangs [Jcps (kl Estani/s]. On remarqua l'attitude de ce vieux défenseur de l'aulel et du trône, qui mourut sans vouloir des secours de la religion, et maudissant les prêtres et les moines, dont il paraît qu'il avait à se plaindre. Il se croyait bien cerlainement, il était l)eut-êlre, en effet, victime de quelque trahison cléricale. Les Iroubles de la Catalogne, en 1827 et en 1828, inaugurèienl ces insurrections carlistes qu'on a vues, durant tant d'années, agiter, désoler, appauvrir l'Espagne.

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\o mal pur l)Oiilt''. li'excuse lui tioiivéo Icgèrc dans la balance où sont pest'cs loules les œuvres huuiainos. De là (ironiW(!ll et Alfieri. Je remarque que régoisnie élait le caractère de «elle infoi'Iuuée race, et le principe de sa faiblesse. Mais laissons-la (loiinir en paix : elle a payé sa delte. C'est aux rois de lue son histoire, pour en profiter, s'ils peuvent.

Je finis, aujourd'hui, en vous souhaitant courage et paix dans les épreuves qui se préparent.

i:i(). - A M. LE COMTE DE SENFFT.

Le IG janvier 1828.

Que j'ai eu de joie, mon cher et respectable ami, en revoyant votre écriture! Il faudrait encoi'e entendre votre voix, qui va si droit à mon cœur, et qui y descend si avant. Cela viendra, je l'espère. Attendons les moments de Dieu, et adorons toujours son aimable et sainte volonté, que nous comprenons si peu dans nos ténèbres de la terre. Je n'ai pas besoin de vous dire comment je réponds à vos vœux, et tout ce que je -demande, pour vous et pour les vôtres, à Celui qui peut tout donner et qui n'aspire qu'à se donner lui-même. Vos réflexions sur le mot giU, de même racine que gott, et identique avec lui, sont frappantes. C'est ce qui est dit dans l'Évangile : Nidlus boïtu'^ nisi Dcus. Nous n'avons pas, malheureusement, cette belle analoj,^ie dans notre langue, et je ne sais mèmed'où vient primitivement notre mot bon; mais il est bon de quelque part qu'il vienne. Vous le seriez aussi, mon cher ami, et même bien bon, si vous consentiez à ménager davantage votre santé. Vous vous excédez de soins et de travail. Ayez un peu pitié de nous, je vous prie. Votre vie n'est pas à vous seulement; elle est celle de plusieurs autres. C'est pour eux que je vous demande de la conserver précieusement. Je crois que vous le devez en conscience.

Vous avez vu par les journaux que j)ersonne ne croit à la durée du nnuislére. 11 ne paraît pas qu'il puisse même ouvrir

la session sans se modifier. Mais comment? et de quel côté c!îerchera-t-on la majorité? Je pense qu'on aura moins de répugnance pour la gauche que pour l'extrême droite; et alors nous irons grand train. Déjà Ton parle d'une réorganisation de l'instruction publique, par suite de laquelle les congrégations seraient exclues de l'enseignement. Viendront, après, bien d'autres mesures. On demandera au clergé des garanties, des souscriptions', des serments peut-être. Qui nous a conduits là? L'ancienne administration. Je persiste à ne pas juger M. de Yillèle aussi favorablement qne vous. 11 voulait à toute force s'allier au parti libéral pour conserver sa place; il n'est point de démarches qu'il n'ait faites pour cela. On a refusé son alliance, et c'est alors qu'il s'est retiré en laissant derrière lui un ministère qui, dans sa majorité, n'est encore que lui-même. H croyait, dites- vous, avoir raison; pour cela, il faut soutenir quelque chose, avoir des principes, une doctrine quelconque. Jamais il n'a tenu à rien. Tout son système élait d'aller chaque jour, avec ceux qui pouvaient le soutenir chaque jour. Il gageait quiconque voulait se vendre, et levait, par la ruse et la corruption, des bandes de masnadierV- politiques, à l'aide desquels il faisait la loi et maintenait son pouvoir. Son habileté, qu'il croyait grande, et qui lui a réussi en effet pendant six ans, consistait à tromper tous les parlis, à se jouer de la vérité comme de l'erreur. 11 s'imaginait, ainsi que Huonaparte, qu'il fallait avilir les hommes pour se les attacher! Voyez que de réputations il a détruites, et des plus pures jusque-là. Il faut savoir gré à la France de n'avoir pu supporter une si basse oppression. Elle aurait, en se perpétuant, achevé d'anéantir tout ce qui reste d'honneur et de conscience. Aujourd'hui, ses créatures mêmes n'osent pas îe défendre sous ce rapport ; mais elles diseni qu'au moins il a empêché beaucoup de mal. C'est ce qu'on d!t de tous ceux qu'on ne peut louer d'aucun

* Souscriptions ne doit pas s'enlcndre ici dans le sens ({u'on aliathc le plus géncrtilenienl à ce mot, mais dans coliii de signalurcs appoMjcs à telle ou telle déclaration de principes, auxquels on déclare souscrire.

- Masnadieri, brigands, ban<Hts. Les masuudicri ^ont aux condottieri ce que les pirates sont aux corsaires.

bien. Au temps du Délu^^c, ou aurait dit ([uo, sans eux, les (Mux auraÎLMit surmonté les plus hautes montagnes, de cent coudées au lieu de (piarante. "Mais, de plus, cette prétention n'a pas le moindre l'ondement. Je ne parlerai point de la politique exlérieure de cet homme : on la conriait. Au dedans, (ju'a-t-il fait? 11 a écaité du Irone presque tous ceux qui devaient l'entourer; il a divisé, subdivisé le parti qui l'avait élevé, de sorte que ce parli est maintenant sans force; il a poussé dans les langs des révolutTonnairts une masse effrayante d'hommes quesa fourberie et sa corruption révoltaient; il a rendu la royauté méprisable et odieuse, en se servant d'elle connue d'un instrument pour ses fins personnelles; il a favorisé le développement de toutes les idées et de toutes les passions anti-sociales, et cela de plusieurs manières : en les préchant lui-même, dans le Pilote, par exemple; en étouffant, en persécutant les doctrines contraiies ; en faisant de sa religion gallicane un moyen de pouvoir et d'inlrigue, ce qui a rassemblé autour de lui une race détestable d'imbéciles et d'hypocrites qui n'ont fourni que trop de prétextes aux déclamations contre. l'Église; et c'est ici le plus grand des maux qu'a faits la dernière administration ^ On ne s'imagine pas combien ces malheureux, à l'avidité desquels nulle bassesse ne répugnait, ont mii à la lîeligion catholique qu'ils déshonoraient. De toutes ces causes, il est résulté que le parti hbéral a pris un immense as-

* Veut-on rapproclicr du jugement porté par Lamennais celui que rhisloiio Feml)le avoir iléîiiiilivemcnt sanctionné? La con)paraison est fatilc : — « La carrière de M, de Yillèlo lut un continuel sacrifice de ses convictions à son amour dévorant pour le pouvoir... Opposé à la plupart des mesures qui ont marqué son admiiiislration, il eu si<5nalail l'imprudence ou le péril, menaçait d'y résister, puis les adoptait... La situation du parti royaliste, au début de son adminisliation et au moment de sa chute, détermine sa mesure connue homme de gouvernement. Lu 1824, toute opposition avait, pour ainsi dire, disparu; Charles X était jiopulaiie, l'opinion monarchique compacte, le Trésor prospéri". l'administration lorlc, les i'ouctionnaires redoutés; en 1827, l'opposilioii se trouvait plus nond)reuse et |)lus jmis^anle ipi'à aucune autre é'[)ot|ue, (iharles X dépopulari^é, l'opinion mouarcliitjue divisée, le Trésor en délicit, radminislralion allaiblie, les l'ondionnaires décon>idérés. M. de Villèle et ses collègues avaient fatigué tous les ^es^orts du pouvoir eu les tendant outre mesure, » etc., etc. — Vaulabelle, Hittloitt' dt'i Ik'ux R^sfainatioHS, ô' édit., tom. VII, p. 35o-53G.

oendanl, dont nous no tarderons pas à ressentir l'effet. Quand les conséquences viendront, on ne manquera pas de dire : « Ce n'était pas ainsi sous M. de Villèle. Ah! si M. de Yillèle « était encore aux affaires! » J'entends; il a donné le poison et puis il est parti : il est clair que, s'il était là, le malade se porterait bien. Que j'aurais de clioses, mon ami, à vous dire là-dessus! Que de réflexions fait naître Télat de la société! et qu'on s'aveugle encore sur cet état qu'on ne veut pas reconnaître! Un jour, j'espère, nous en causerons. Une lettre ne dit rien, et des volumes ne remplacent pas une soirée de conversation. Adieu, cher et bien cher ami; je suis tout à vous du fond de mon cœur.

Permettez que je joigne à cette feuille une lettre pour M'"^ la comtesse Riccini, qui m'a prié de lui écrire sous votre couvert. Comme je ne sais où elle est maintenant, j'ai laissé le bas de l'adresse en blanc. Veuillez mettre le nom de la ville.

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