A M. LE MARQUIS DE COIUOLIS
A la Chênaie, le 51 janvier 1828.
Je crains beaucoup, monsieur le marquis, que le ministère, fruit de vos couches, n'atteigne pas même l'adolescence, quoiqu'il s'imagine faire preuve de force en voulant marcher tout seul. Il est vrai qu'on ne mettait pas à un prix médiocre l'appui qu'il sollicitait, et c'eût été véritablement payer un. peu cher « le bâton du voyageur ^ » Les détails que vous me
* Allusion aux conditions laites, ou censées faites, par Tauleur d' Alain, pour son entrée dans le nouveau ministère. Voici au surplus une lettre qui entre dans les plus curieux détails sur la crise ministérielle de 18'28. Nous
I)K LAMRISNAÎS. 415
(lofiiicz sur ('»; miirclic! j)iopost'; cl, loinpii si singiilièroinent, ont quelque chose de merveilleux, iiiùni»' dt; nos jours : ce
la donnons ù ce titro, et aussi pour faire mieux comprendre la nature des rapports élahlis ciilrc I.amennais cl M. (i(> VilroUes.
.\r . D K \ I T U 0 L L K s A LAMENNAIS.
a Paris, 27 janvier 18î8.
« Mon bon ami, je ne suis pas si coupable <lc négligence envers vous que je dois vous le paraître. Je pense h vous tous les jours; tous les jours je veux vous écrire, et je ne vous écris )»as du tout, parce que yi voudrais vous dire tous les détails de ce curieux spectacle qui se passe sous mes yeux depuis un mois, et qu'il faudrait un mois pour vou^ l'écrire.
« Mais aujourd'hui je me ravive, en pensant que les détails de l'histoire ne font rien aux jirands esprits. Ils ne fixent (|ue les résultats sans s'embarrasser des causes secomlaircs i\u'\ le> produisent. Ainsi peu vous importe de savoir comment Vil (h'ie) est tombé pourvu qu'il soit bien mort. Vous n'avez pas douté que d'autres acceplassf ni les places vides : mais vous ne savez pas qu'arrivés au faite ils n'aspiraient qu'à deseendre; qu'ils se déclaraient publiquement impuissants, et demandaient surtout à Chateaub (riand), à l.abourd (onnaie), à Lalot, de venir leur donner une majorité dans la Chambre des députés, et ceux-ci étaient bien disposés à leur vendre ce qu'ils ne pouvaient pas livrer. Ils ont même voulu le leur vendre trop dur. Chaleaub. voulait d'abord de l'argent pour lui , ensuite cinq cent mille francs par an pour le Journal des Délais; le titre de duc pour lui, une direction t;énérale pour Berlin : enfin, il consentait à entrer au ministère, à condition qu'il s'y adjoindrait lî.C. (Iloyer-Collard) et Cas. Périer. Labounl. était bien meilleur marché : le miiiislùre de l'intérieur pour lui, et voilà tout. Ces prétentions, qui croissaient de quart d'heure en quart d'heure, ont fait revenir à l'opinion des «jens sages qui disaient aux ministres : « Vous voulez vous appuyer « sur la dror.i;; c'est bon, mais sachez auparavant avec certitude quelles sont les « conditions de cette .illiance. Elle est plus dans les choses que dans les hommes, « et quant aux hommes, ils n'auront leur valeur et leur iuHuence que lorsque le « concours des députés anciens et nouveaux se sera attaché à eux. » Ils se ^ont décidés à rester ensemble juscju'aux Chambres, sans être pour cela bien rassurés; celte méfiance d'eux-mêmes n'a rien de salutaire, car ils ne comprennent pas mieux que les autres que c'est le terrain qui tremble sous leurs pieds; que ce sont les conditions adiniscs et acceptées qui sont destructives. Ils sont bonnes gens et ne s'en prennent iju'à eux-mêmes.
« En voilà plus que vous ne voulez sur les choses générales. Sur les particulières, je partirai pour Florence, au moment où je pourr;ii savoir à qui je pourrai adresser nu's lettres '. l es nouveaux arrivés sont cependant plus bienveillants pour moi que nu's ^o/js amU défunts *. La question de la pairie est revenue sur le lapis, et ils ne veulent j^as, comme Villèle, cpie les promesses du roi soient vaines. Au reste, si rien ne change, je partirai dans le conuneiuemenl du mois de mars, je passerai à Vilrolles jusiju'au commencement de mai, cl j'arriverai à Florence à la lin du même mois. .M"-* de V*. et sa fille m'attenileiit à V*. Oswald est ici à son service de la llanle; Cuiilaume, devant Alger, sur le brick V Adonis.
« Kl vous, cher ami, vous avez été souffrant dans ces derniers jours de l'année; êtes vous mieux à présent? que faites-vous? que pensez vous* et quand venezvous à FUu'ence? »
< A quels iiiiiiislres, cela se comprend de reste. * MM. .1." Vill.'le et r.O!l>ière.
sont comme les Mille et une Nuits de la bêtise et de l'orgueil.
En attendant qu'il plaise aux Chambres de nous constituer un gouvernement, que, bien entendu, elles s'occuperont le lendemain de déconstituer, et le tout très-constitulionnellement, M. Portalis s'efforce d'apaiser la grosse faim du libéralisme, en lui jetant, avec les congrégations enseignantes et les écoles diocésaines, une bonne et solide espérance de schisme. Car, bien que le rapport du Garde des sceaux ne parle explicitement que des petits séminaires, ce sont surtout les grands qu'il menace sans les nommer, à moins qu'il n'ait su ce qu'il disait, ce qui peut, au reste, se supposer comme autre chose. Les « mesures complètes et efficaces qui doivent se coordonner avec notre législation politique et les maximes du droit pubhc français, » n'ont pas, que je sache, de rapport très-prochain avec les conjugaisons et la syntaxe. Mais, si l'on avait en vue l'enseignement théologique, si les maximes du droit public français étaient par hasard les maximes de 1682, cela deviendrait plus clair, et peut-être serait-ce l'Église elle-même qu'il s'agirait de coordonner avec notre législation politique, ce qui serait en effet « complet, » après quoi V efficace n'embarrasserait pas. Nous verrons le résullaL des hautes pensées de la commission. Il s'y trouve des noms qui promettent. Quoi qu'il en soit, je regarde cette pancarte signée Portalis, et plus bas Charles, comme une déclaration de guerre au clergé. Il me paraît difficile qu'on rentre après cela dans l'état de paix. La Révolution n'abandonnera pas l'espoir qu'on lui a donné. Ce qu'elle veut avant tout, c'est ce que voulait aussi, un temps fut, M. de Mirabeau, u décalholiciser » la France. Elle n'y parviendra pas ; mais elle parviendra , et avant peu d'années, à établir politiquement le schisme. Presque tout ce qui est aujourd'hui actif dans la nation le veut; mais derrière cette activité de parquet, de comptoir et de boutique, — et même de salon, puisqu'il le faut dire, — il y a plus de vingt millions de chrétiens, qui pourront devenir actifs à leur tour, quand on aura blessé leur conscience et (pion tyrannisera leur foi!
Hassiirez, iiionsicni- le iiinrqiiis, M""" do la Tiémoill»' sur les Jésuites. IVnir moi, ils ne « me l'onl peur » fjiie prir l«'ur insignifiance. C'est nn (lorps qui |)ùiil de faiblesse; il n'a de vie que dans le rudinu'nt : ce qui fait qu'outre le reste, il serait cruel de le lui ùtei'.
Que M""^^ de la Trénioille daigne ouvrir les youx, qu'elle cherche ce géant, elle ne veira qu'une ombre. Du reste, je vous prie de lui dire combien je suis fier de sa bienveillance; je ne la mérite à aucun égard, et peut-être en suis-je encore, à cause de cela, plus flatté.
Oserai-je vous prier d'offrir mes respectueux honnnages à madame la mar(|uise de Coiiolis, et de vous offrir à vous-même tout ce qu'il y a de plus tendi e dans mon cœur qui vous est à jamais dévoué?