A M. !.E COMTE DE SE.NFFT
Le 22 février 1828.
J'ai reconnu votre cœyr, cher ami, dans ce que vous m'écrivez sur la mort de mon pauvre père; et Jean n'en sera pas moins toHclié que m^i. Clia(iue jour je goûte davantage celte parole de l'Écriture : Beau movlui qui in Domino monuntur, La vie devient de plus en plus pénible, et cependant il la faut porter, car c'est la croix, et ne pas se lasser de monter au Calvaire, là où il fut dit et où nous dirons : Je remets mon dnie entre vos mains : tout est consomme l — Que Dieu, en attendant, soit notre pai.x, et sa sainte volonté toute notre joie sur la teire!
J'ai mandé à .M'"* de Senfft ce que Frayssinous et l'archevêque avaient exigé des Jésuites. Ils ne sont plus que vingt à Monlrouge, « pour se tenir dans les termes de la loi, » à ce qu'on (lit. Les autres ont été eiwoyés à Fi'ibomg. L'abbé de llolian lemplace le V. Konsin, rue du Bac. Voilà, pour eux, les suites du traité au(piel le Mémorial a fait allusion, et le prix d'une làcluMé sans excuse. Kncore n'est-ce que le commencement. (»n atrouvé,dans It's .\rchives du ministère ecclésiasti(pie,une déc^laration faiti' en I8UÎ) à Portails parle P. Ya- I in, dans laquelle il assinait (avec l'aison) (pie ni lui ni ses
confrères n'étaient Jésuites; quils ne le seraient jamais ; qiiils avaient toujours enseigné et quils enseigneraient toujours les maximes gallicanes. Or, il se trouve que c'est le même P. Varin qui est venu, il y a deux ans, déclarer à Frayssinous quils étaient Jésuites, et quils avaient toujours eu Vinlention de iétre. Jugez de l'effet que produisent ces belles déclarations, qui ne sont pas de 1682; — elles seraient au moins plus franches.
La gauche ne s'est pas réunie au centre gauche, comme on l'avait dit. Royer-Collard n'a pas voulu. On lui a dit : « Vous prétendez donc marcher tout seul? » Il a répondu : « C'est vrai, j'ai le défaut d'aller tout seul. » Cela divise et affaiblit le parti. 11 y a môme eu de grandes querelles entre eux dans leur réunion de la rue Grange-Batelière; ils sentent qu'il leur faudrait un chef, un nom; mais où le prendre? On n'a pas toujours sous la main un Mirabeau, ni môme un Iiobespierre. Au reste, si l'indiscipline retarde leur triomphe, elle le rend peutêtre plus certain, parce qu'il ne dépendra, pas des combinaisons d'un seul homme ({ue d'autrqs hommes et les événements peuvent déconcerter; mais il sera le résultat de la force propre de l'opinion, à laquelle rien ne résiste, pour laquelle il n'y a point de mécomptes, qui va croissant lorsqu'on la ménage, et plus encore lorsqu'on essaye de l'opprimer.
Les royalistes, comme on les nomme aujourd'hui, sont fort en peine au milieu de tQut cela. L'opposition de droite s'était acquis de la considération et de l'estime en attaquant l'infâme arbitraire et le vil despotisme de l'ancienne administration. C'était très-bien jusque-là. Toute la France non-payée applaudissait, par un sentiment de conscience et d'honneur, sans d'ailleurs se douter de quoi il s'agissait. Aujourd'hui, cette même droite s'est aperçue, d'un côté, que l'exéculion loyale des lois nous menait droit de la République voilée à la République patente ; et, d'un antre eôté, (jue le pouvoir, ({u'elle se croit près de saisir, lui échapperait à l'instant même si elle ne conservait pas le despotisme administratif. C'est pourquoi, re nonçant à ses principes d'hier, elle s'est mise à défendre le despotisme, à pallier ses fraudes, à excuser,, à louer ses violences, dans les discussions qui ont eu lieu à propos de la vé-
rificalion des pouvoirs. Je ne sache rien de plus mnlhabile; car bientôt (oute la haine qu'inspirait l'ancitMi ininislère retoinhcia sur le nouveau et sui- la droite (jui le soulirndia, par une indii^nr; conliadielion avec ce (ju'elle n'a cessé de diie depuis quatre anà'. L'induence libéiale sur ropinion s'en accroîtra déinesurêinent, parce que la raison, le droit, la justice, seront visiblement de ce coté, et qu'on ne verra de l'autre, (pi'oppression morale, mauvaise foi, déception, mensonge. Il y a cent fois moins de danger à renverser violemment les lois qu'à les rendre dérisoires, en protestant d'un grand respect pour elles. Cette hypocrisie iri'ite au plus haut degré, et ne se pardonne point.
La cdnnnission Portaiis s'est ajournée à six mois', ses opérations devant dépendre des volontés que lés Chambres manifesteront. Un peu plus toi ou un peu plus tard, la persécution est inévitable, et je n'espèi'e qu'en Dieu pour sauver la Foi dans notre malheureux pays. On dit qu'il y a là beaucoup de sagesse; je n'y vois que beaucoup de faiblesse et un aveuglement effrayant. On s'effraye de la moindre action, on tremble de remuer, on sacrifie l'avenir à la peur qu'on a de la plus légère résistance immédiate. « E natuva comune degli uornini, dit « Guichardin, tcmere prima i pericoli pin vicini, e stimnre pih « che non conviene le cose presenti, e tenere minor conto che a non si debbe délie future, è lontane, perche a quelle si pos-
* CcUc pn'diclioii, dalcc ilu mois do février, commençait à se réaliser dès le mois davril suivant, à l'occusion de la loi sur la presse.
- Il y a erreur dans coUe allirniation. La counnission l'orlalis, autrement dite la Commission des Eludes ecclésiastiques, nonnnée le 'i^i j;>nvier, présenta son rapport le '28 mai, après quatre mois de délibérations, k la majorité de cinq voix contre quatre, elle décidait que la direction des écoles secondaires ecdésiasliqucs, conliée par des évoques de France à des prèlres « suivant la rèj^le de saint l^naci', » n'élait pas conlraiie aux lois du royaume. Une prande irritation de l'opinion publique lut le rosullat de celte imprudente bravade. Celle irrilalion se traduisit, dans la Chambre, par la rejuise du projet de nieilre en accusation les anciens ministres. Le cabinet Martignac se servit de celte menace \tarlemenlaire pour obtenir les onlonnauces du 10 juin qui (onsacraient virluellemeiil l'iliriralili'- de l'exislence des Jésuites en France. Il ne i'allut rien uioins que l'ollie d une démission colleclive de tous les ministres pour arracher ces mesures aux scrupules relit'ieux du monarque.
« sano sperare molti remedj, dagli accidenii e dal tempo K » Un des inconvénients de ce funeste système est que les agents, n'ayant qu'une pensée, leur intérêt propre, ne s'occupent que de verser le sommeil dans les âmes déjà assoupies.
Adieu, cher ami, ménagez-vous, et n'entreprenez pas de faire le carême; vous savez par expérience que votre santé ne le supporte pas.
Le bonhomme Rainneville a le projet de faire, avec son fils, le voyage d'Italie ; il devait même partir à la fin de ce mois ; mais son esprit est bien mobile : s'il passe les monts, vous le verrez sûrement.