‹ Correspondance [de] LamennaisChapitre 114 sur 140 · A M. LE COMTE DE SENFFT · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE SENFFT

Paris, 18 avril 1828.

Je ne puis vous exprimer, clier ami, avec quelle joie je vois s'approcher de jour en jour le moment où je vous embrasserai. J'ai reçu voire lettre du 5, avec celles de M""^ de Senfft, et (le la comtesse Louise, qui y étaient jointes. H paraît que nous partirons le 25, et comme M. de V. doit s'arrêter un peu en route, nous n'arriverons à Yitrolles que vers la mi-mai. Celle circonstance m'empêchera d'aller vous rejoindre à Gênes, où je ne pourrai guère arriver qu'à l'époque même de votre retour à Turin, et après un voyage que je crains un peu, et que mes amis d'ici craignent encore plus pour moi, à cause de mon état de sanlé, qui est fort loin d'être brillant. Veuillozm'écrireà Vitrolles, par Gap, Hautes- Alpes. Je n/arrangerai pour arriver en même lemps que vous à Turin. Mille raisons me

* Lamennais ne rapporte là, nous le croyons du moins, qu'une de ces va}iiies rumeurs écarlées aujourd'hui par l'hisloire. Voici ce qu'elle nous apprend: — « CoHtrairernenl à l'usaiic, \o- roi* ne lit pas annoncer ipi'd recevrait, le soir même, le hureau Ait rAssomhli'o. ('o silence lit n.iîlre dos suppositions sans nombre. Charles \ rel'userail d'accueillir l'Adresse, disaient les amis de l'ancienne Administration. Bientôt on assura que les ministres avaient donné leur démission; qu'ils étaient remplacés par MM.de Blacas, de Vilrolles, (loVillôle, de la Bounionnaie et Pardessus, et que le roi vouait de si|iner la dissolution de l'Assemblée, (les rumeurs, suscitées, accréditées par la crainte où l'on était du retour de l'ancien président du conseil, encore tout- puissant, disait-on, sur l'esprit du prince, se trouvèrent sans romlenjenl. Charles X avait uniquement voulu préparer sa réponse, etc. » — Vaulabelle, llist. des Deux l\estanrutions, ô'^édit., t. VII. p. VIô et 42i.

forcent de ne pas perdre de temps, et mes devoirs exigeront assez prochainement ma présence en ce pays-ci. Les choses v sont toujours dans la même position: nullité complète du Pouvoir, et développement de Tesprit et des passions démocratiques. La session est comme suspendue, et rien d'important ne se fera qu'après les réélections. La lettre dans laquelle M. de Pradt explique les motifs de sa démission donne une idée assez exacte des projets du parti dont il accuse la lenteur. Je n'imagine rien qui puisse en arrêter l'exécution ; et, en regardant encore la Société de plus haut, si quelque chose me paraît clair, c'est que les conditions de l'existence sociale manquent totalement et qu'elles ne peuvent renaître, dans l'hypothèse d'une restauration future, qu'après plusieurs générations, et une suite de grandes catastrophes. Cela n'est guère consolant, je l'avoue; mais si c'est la vérité, comme je le crois, il faut se résigner, et ne pas se hercer d'illusions dangereuses et de vaines espérances. Il reste encore, au milieu de la dissolution générale, un assez heau l'ôle pour les gens de hien, et une magnifique mission à remplir. Nous en causerons hientôt en détail. Je vous emhrasse, très-cher ami, ex intimo corde. Mille respects et mille tendresses à M'"^ de S. et à la comtesse L.

!()!). — A MVDVMK LA COMTKSSE DE SENFFT.

Le 25 avril 1828.

Nous devions partir le 20 ; mais vo.là que l^. de Y. est retardé de deux ou trois jours par son ministre. Veuillez me mander le plus tôt possihle à VitroUes, par Gap, Hautes- Alpes, l'époque de votre arrivée à Tuiin, afin que je vous y rejoigne sans peidr^^ un jour. Je désirerais vivement que ce ne fût pas plus tard que le connneiicement de juin, car des devoirs rigoureux ne larderont pas à me rappeler ici. Mille circonstances peuvent avancer le moment décisif. La catastrophe

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ir; tient presque à lien, et déjà la puissance est entre les mains des iriinorilés violentes, ce qui est toujours le dernier symptôme de la Fiialadie révolutionnaire. M. Laliitle, insulté chez lui par la démocratie indui-trielle, disait derniéremejit : « La bête est démuselée. » Cela est vrai, et je ne vois pas qui pourrait la reniu.seler désormais. Dans un des collèges de Taris, un ex-convontionnel, vieillard à cheveux blancs, pérorant comme dans les beaux jours de sa gloire législative, disait : « Je déclare que tous ceux qui ne voleront pas pour le général Demarçay doivent être considérés comme les modérés de la Convention. » Kl le général a été nommé. Je vous cite ces deux anecdotes comme un échantillon de ce qui se dit et de ce qui se fait, et ce n'est pas ce qu'il y a de plus alarmant. Le reste ex vivcl voce.

Mille et mille tendresses.

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