‹ Correspondance [de] LamennaisChapitre 45 sur 140 · A MADAME I. A COMTKSSt: DE SE .\FFT- PI I.S ACII · texte numérisé non relu

A MADAME I. A COMTKSSt: DE SE .\FFT- PI I.S ACII

Paris, le 12 mars 18-2(>.

Je ressens toutes vos peines, madame, et je prie le bon Dieu de les alléger. Hélas! combien il faut que cette vie soit dangereuse, puisque la Providence est si attentive à reporter noire pensée et nos désirs vers une existence meilleure! Cet autre état, ce beau ciel qui chaque jour s'entr'ouvre à' nos regards, doit être ici-bas notre consolation. Tout le reste est du temps, tout le reste passei'a; mais la félicité qui nous est promise ne passera point, et cela doit suffire à notre paix. Je ni en vais devant, pour vous préparer une demeure : et puis, un peu après, nous nous en irons occu|)er cette demeure; car nous n'en avons point sur la terre. Nous attendons que notre .Maître revienne nous appelei'. Quiniporte jusque-là ee qui nous arrive, ce qu'on nous fait, ce qu'on nous dit? Ne saurions-nous, près de l'éternité, prendre patience un petit moment? — adfmcmo-

' Il s'ii^iit ('riiloinnieiU do l'Iiislilul des Jésiiilos aulorisôs, peu anparavanl, ù rciUrer en Autriche.

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dicum, dit Jésus. N'espérons rien des hommes, n'en souhaitons rien, et rien ne nous Irouhlera.

Vous avez dû recevoir une lettre que je vous ai écrite par une occasion particuUère. Je vous y parlais de ma santé fort mauvaise alors; elle est un peu meilleure en ce moment. La maladie dont j'ai en moi le germe n'est pas assez avancée pour être inquiétante. Ce qui me contrarie le plus en ce moment, c'est mon affaire avec M. de Saint-V. Je suis venu ici pour la terminer; voilà un mois que j'y suis, et les choses en sont au même point que le premier jour. Je crains beaucoup, en outre, qu'il faille nécessairement recourir à un tiers arbitre. Alois nouveaux délais, et des embarras sans fin. Ce n'est pas ici le lieu du repos.

Je vous ai fait adresser la seconde partie de mon ouvrage sur la lidigion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil. J'ai tâché de dire la vérité, et toute la vérité. Jusqu'à présent on ne m'a point répondu, et je doute fort qu'on me réponde, car je ne vois pas ce qu'on dirait. Le Constitutionnel e\. les Débats se sont tus. hdi Quotidienne et le Drapeau blanc seuls ont donné des extraits de cet écrit, qui, à ce qu'on m'assure, produit généralement de l'impression sur les esprits. La cour royale a délibéré sur la question de savoir si on le déférerait. Il paraît certain que la cour s'est décidée pour la négative : ainsi je n'aurai pas encore cette fois le bonheur de confesser Dieu devant les tribunaux, et de souffrir pour sa cause. L'évêque d'il. * est très-affecté; je le plains de tout mon cœur, et je contemple en lui, avec une sorte d'effroi, toutes les suites de la fiiiblesse, U est entouré de flatteurs qui le tranquillisent et qui le perdent. Mon Dieu! que la Condition des hommes en pouvoir est triste ! Nul ne saurait se répondre qu'à leur [)lace, il ne serait point entraîné comme eux, et doit croire qu'il le serait, tant la pente est rapide.

Nous ne sommes que misère; et c est pourquoi, dit le Sauveur, veillez et priez, afin que vous n entriez point en ientalion l

' IVllormopolis.

I)i: I.AMKNNMS. «1

J\>sj)ôr(' que votiv proiiii«''re lettre m'apportera de meilleures nouvelles (If volie sauté. .)'eu<,'a^^e la comte.sse Louise à picntiro gianil soin de la sienne, et j'eugagiî aussi ninn cliei- et bienaimé eouite à se inéna<;er. Qu'il prenne «;arde sui tout à ne pas laligner son eslomae par h; jeûne, (pii lui est tout à lait contraire. Courage'. Dieu aidera. I)ai<,^nez toujours aimer un peu celui qui ne cessera de vous être bien tendrement dévoué.

Gl. — A M. U: MARnllS UE COniOIJS.

Paris, le 17 mnrs 18t;0.

J(; suis, monsieur le marquis, fort en relard avec vous; la cause en est que mes maux ordinaires ne furent jamais moins en retard avec moi. Si à des souffrances habituelles vous joignez des occupations aussi tristes que nombreuses, vous vous expliquerez facilement le silence pour lequel je vous dois des excuses, et dont vous devez me plaindie aussi, de toules les maniéiTS et dans tous les sens. Nos cliers députés courent peu de risque d'éprouver un regret semblable. La parole, cette session, ne leura pas m.anqué pour l'anuisement de leurs commeltants. Kn ont -ils dit? Kl qu'en dites- vous? quelle raison ! quelle éloquence! quelle admirable manifestation des trésors cachés que recelaient nos départements! Kcoutez, lisez, et n'oubliez pas que (( le style est tout l'homme; ;) et puis j'adopte pleinement vos conclusions, que vous ferez bien pourtant de ne pas rendre trop publiques, car voici ce qui vous arriverait. Le comité d'enquête, établi sur la demande de l'honorable M. de la lîoëssière, vous traduirait par-devant la Chambre; la Chambre, où il y a des gens d'une grande délicatesse de goût, et dés lors Irés-difficiles sur les jugements qu'on porte d'eux, vous inviterait, avec cette politesse légale ([ni la distingue, à faii'e une retraite de quehiues mois dans une maison soumise à la discipline de M. le Garde des sceaux, (jui vouslaisserait le choix entre mille distractions toutes plus agréables les mus (pie les autres, par

égard pour les lettres, que lui aura sans doute recommandées son collègue, M. de Corbière. Voilà jusqu'à présent la fin de la discussion, le dernier effort de V amour qui anime M. dePeyronnet^; il « aime » tant les écrivains qu'il leur promet à tous ce qu'il a tenu, sans l'avoir promis, à M. Magalon -. Ne trouvezvous pas qu'il est cruel de quitter un pays où l'on entend, où l'on voit de si belles choses? C'est mon sort, cependant. Je m'en vais en Bretagne pour y passer quinze à dix -huit mois. Là, plus de vie, plus de discours : les jardins 'parlent peu. Nulle autre société que Bossuet, Fénelon, Pascal et aulres pareils misérables, vrai gibier de police correctionnelle. Que deviendra, je vous en prie, au milieu de ces gens-là, ma civilisation individuelle? car je n'aurai pas même de journaux pour me soutenir à la hauteur du siècle et de ses modèles, dont j'ai l'honneur, pour ma quote part, d'être le représenté. Enfin, enfin, il faut prendre la chose chrélienncment.

J'ai vu, il y a peu de jours, M™'^ la mar/juise de Talaru; elle lutte contre ses infirmités avec un raie courage, et contre toutes les sottises qui se disent et qui se font, avec un rare esprit. Cette dernière guerre est peut-être plus fatigante que l'autre, car il n'y a pas un moment de trêve. Je suis bien aise, au reste, de vous dire qu'au fond les choses vont à merveille, qu'il n'y eut jamais de ministère aussi parfait que le nôtre, et qu'il n'y en aura jamais; ceci est positif; tout ce qui approche de la cour raffirme expressément, et le croit peut-être . Pourquoi

* La loi conlic la presse fut })apliscc lu loi de justice et d'amour. « Celle tlcnoniination, qui est restée, dit Vaulabellc, était la paraphrase de plusieurs passages d'un article allribué à M. de Pcyroniiel, cl dans lequel les prcscriplioiis du projet de loi élaieiiL qualiliée^ de mesures justes, ulilos, lavorables et douces. » ^ Uist. des deux Restaurations, .V édiiioii, l. VI!. p. -271 , à la noie.

'* Mafjalon, rédacteur de VAIbuiih condamné, pour simple délit de presse, à treize mois de prison cl 2,000 l'rancs d";îmcinle, fut conduit à la maison centrale de déleulion (l'oissy) à pieds, les mains liées* et allaclié à un ancien forçai, ivre, malade de la jiale, et qui, loul le loiijr du iliomin. criait : 1'/vent les galérieus! honneur aux {Jalèricnsl lue fois emprisoimé, Magalon fut soumis au régime des aulres détenus, contraint de icvêlir leur cosUimc, de Ucsïicr des chapeaux de paille, de manger à la gamelle, elc. — Ibid.. l. VI, p. 4(ii.

I)i: LAMK.N.NAIS. 2'j'J

pns'? Je voiiîf conseille pouilimt de croire encore plus, iiioiisit m le niurquis, au leiidi e allacheineiit que je vous ai voué.

»;5. - A M. Li: COMTE DE SE.NFFT-IMLSACll.

Taris le 18 mars 18'20.

J(; reçois, inon excellent et bien cher ami, volie lellre du II mars. Vous avez bien raison de dire que mon cœnr me presse de me rendre près de vous J'aspire au inonieiil devons embrasser, et néanmoins je ne puis encore vous mander posi- IJvement l épocpie de mon départ. En premier lieu, il est, depuis quelques jours, grandement question de m'atlaquer. Ni la cour royale, ni le ministère même, n'inclinaient à prendre ce parti; il n'est pas encore certain qu'on le prendra, mais quel ques èvèques y poussent fortement. Cela vous surprendra peu, et cela ne me surprend point du tout. On parle aussi d'une ré;)onse, ou d'une espèce de Déclaration qu'ils s'occupent de rédiger. 11 faut que je voie la fin de tout cela. En second lieu, mon aibitrage nie l'etient encore ici. Beirver prétend que uu\ présence est absolument nécessaire, et vous savez condjien cette affaire est importante pour ma tranquillité future. Mandezmoi combien de temps vous passerez à Gènes, et à quelle époque Mgr L. * en partira. Je vous prie aussi de lui faire agréer mon tendre respect. Il est bien essentiel de lui faire sentir la nécessité d'une décision finale, que toute la Eranee attend. Jamais les circonstances ne furent plus fiworables. On s'étonne du silence de R.-, et pei sonne ne peut savoir ce que deviendrait cet étonnoment, s'il se prolongeait. Il y a des moiueiits qu'il faut saibir, et qui ne se représentent }uis. Une autre chose qu'il n'est pas moins important de coi.cevoir, et ([ui tient à l'état des esprits et de la société, c'est que si l'on i)arle, on doit parler très-franchement et li'ès-fortement.

* Mgr I.anil)riischini, .-don loulo iipparcm'O.

- Iiiilialc traiis|>ar(M'.lo. C'osl de I\omc ([ii'il osl rjuo-lii'ii

'2iO GORRESrONDANCK

La moindre hésitation, le moindre ambage réduirait presque à rien l'effet du jugeiuent prononcé. Le courage de la vérité et de l'autorité, La confiance dans leur force, est aujourd'hui la politique la plus sûre et la seule vraie prudence. Paraître craindre, c'est èlre vaincu Voilà ce qu'on ne se persuadera jamais assez. De plus, si l'on ne va pas droit au fait, on continuera de disputer éternellement. Les distinctions, les subtililés perpétueront la querelle, et finiront par jeter du ridicule sur le fonds même de la doctrine. Je voudrais que ce fût la Déclaration même^, dans sa forme et teneur, qu'on jugeât. Veuillez communiquer, en les commentant, ces réflexions à Mgr L. Dieu veuille qu'on ne se laisse pas gagner par le temps!

Quant aux J -, je les respecte tous individuellement, et

personne plus que moi ne rend justice à leurs vertus particulières. L'opinion que j'ai du Corps est indépendante du plus ou moins d'esprit et de talent de ses membres. Llle repose sur la pensée même qui a présidé à son institution, et sur les conséquences nécessaires qui en résultent. La Conslitulion de LOrdre me paraît essenlielloment vicieuse, et l'Ordre même plus miisible qu'utile à la Religion, toute compensation faite entre le bien et le mal. 11 y a là quelque chose contre nature, et d'opposé au véritable esprit du christianisme. Au reste, mon cher ami, nous en causerons.

L'abbé G. vous offre sa reconnaissance et ses hommages. Il est nécessaire qu'il reste ici, pour quelque chose d'essentiel, dont je ne puis vous entretenir par lettres, et qui exigera aussi ma présence un peu plus lard. Adieu, cher ami, parlez-moi de votre sanlé, de celle de M"'^' de S. et de la comtesse Louise. Vous savez tous avec quelle tendresse je vous suis et vous serai toujours dévoué.

1 U Pédaralioa de 108^2.

- Les Jé^uilcs.

UL I.AML.N.NAIS. 'iU

(C. AI Ml MK.

paris, le 18 marj!.

Celle lellre vous parviendra un pou lard, mon cher et respectable ami, mais enfin elle vous parviendra. Je la confie à un jeune homme qui va voyager en Ilnlie, el qui doit s';u rêlcr six ou sept jouis à Lyon. Vous m'avez écrit, le G m.irs, quelques hj-nes qui m'oiil l'ait grand plaisir.

Vous avez raison d'attendre du bien de la mission de Mgr L. Cependant je crois que vous en concevez un peu trop d'espérance. Il n'arrêtera rien et uc suspendra rien. Son influence sur le gouveriieuient sera nulle; on se uioquera de ses paroles; on se déliera de ses conseils, s'il lui est permis d'en donner; et, quand on les écouterait, ils ne relarderaient pas l'avenir d'un moment. Cet avenir est tout entier dans l'étal moral des peuples, état qui n'est lui-même que le développement naturel et progressif de doctrines qui remontent bien haut dans le passé. Il faudrait que le Pouvoir, pour se sauver, changeât sa propre essence, chose impossible, et qu'en tout cas il ne comprendra jamais. Ce qui est vicieux radicalement ne se réfoi-me jamais soi-même; el je ne parle pas ici des foniics du Pouvoir, seule question qui occupe aujourd'hui les esprits, peut-être parce qu'il n'y en a pas de plus vaine. La société ^e meurt ; on se dispute, on se bat poui" savoir de ((uelle maîiière on habillera le moribond, car il est bien clair que la maladie est dans son habit; les sages ne cessent de le dire d'un bout de l'Kuropc à l'autre. Mon ami, à quoi sert de se tromper? Nous sommes au commencement d'une immense révolution, (pii se terminera parla mort ou la i-enaissance des peuples, mais (pii durera, quoiqu'il arrive, aussi longtemps qu'il i-eslera quelipie débris apercevable du grand cadavre dont la dissolution a commencé en 1789.

Pour revenir au N.*, le bien qu on peut attendre de lui est

• le nonce I,anil'rii5cliini.

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