‹ Correspondance [de] LamennaisChapitre 5 sur 140 · partie, de cette bonté de votre part · texte numérisé non relu

partie, de cette bonté de votre part

« Nous ne devons pas nous nommer, car nos faibles noms auraient bien peu de poids, et contribueraient plutôt à faire déprécier notre entreprise : le vôtre, monsieur l'abbé, qui y serait attaché par cette lettre d'encouragement, serait notre appui. Comme cet écrit périodique est sous la direction de M. votre frère, auquel seront soumis tous les articles, nous n'hésitons pas à vous promettre que toutes les doctrines qui y seront soutenues ne vous feraient jamais repentir de l'approbation que vous lui auriez donnée; et comme cet ouvrage peut faire quebjue bien, nous ne négligerons rien, de notre côté, pour que sa rédaction réponde, autant qu'il sera en notre pouvoir, à rimportance de son objet.

« Nous cherchons h nous consoler un peu de votre absence, monsieur l'abbé, en nous entietenant souvent de vous, et nous aimons surtout à nous souvenir de vous devant le bon Dieu . Nous avons acheté deux lithographies de votre portrait, aujourd'hui très-rares, et celle qui m'est échue en partage portait Ces mots, écrits d'une main inconnue : Protecteur zétéde l'enseignement mutuel !!!

« Il nous serait bien doux d'apprendre que votre santé est dans un état conforme à nos vœux. Veuillez agréer, monsieur l'abbé, ceux que nous formons pour vous, vous savez avec quei cœur I Je ne crois pas qu'on puisse en faire de plus vifs et de plus respectueux. »

U. Gerbet,

« prêtre. »

« Permettez-moi, monsieur, de mejoindre à l'abbé Gerbet pour solliciter de vous une lettre à laquelle le succès du Mémorial calhoiii{ue nous ))arait attaché. Vous seul ne vous ligiirez pas Tautoiité que vous lui donneriez en lui prêtant la protection de votre nom. C'est un champion inconnu qui descend dans l'arène où vous avez vaincu tant de fois les eimemis de Dieu et de la société. Vous doublerez ses forces on lui tendant la main. Toute son ambition, c'est qu'on puisse dire de lui, quelque jour, ce vers du poêle latin :

Dcxlra; so parvus lulus

iniplicuit, sequilurquo palroui, uoii puS!>il)Uï acquis.

NOTKS F/r soi; VENIR S. 47

«... (]oml)i«Mi j.ii ref^ielti-, inoiisn'iir, dAlr»' ;ii livr ;i 1';mis (!• ijx jouis trop lard pouravuii' le plaisir de vous voir! Connue voii> le dit .M. (ierhel, nous lîiclions de nous dédoininngcr d'èlre séparés de vous ph parlant de vous pr«'S(jue liahiturlleinenl. Nous vivons sur les souvenirs de tant de moments où nous avons eu le hoidieur de vous posséder. Nous avons retrouvé, avec Leaucoup de peine, deux de vos jtortrails. J'ai jtlacé l'un dans mon cabinet. Nous y étions, dimanche, douze personnes réunies, cl nous reniiirquàmcs (jue, dans ce nombre, il nv en avait pas une seule chez qui la vue de votre portiait ne réveillât les mêmes sentiments.

« Af^néez le tendre et respectueux attachement de celui qui ose se dire, pour la vie, monsieur,

« Votre plus dévoué serviteur et ami '. o DE Salims.

Du Mémorial catholique, devenu l'organe indirect de Lamennais, devait sortir plus tard l'Association pour la défense de la Religion Catholique, dont il ne fit point partie, mais qu'il inspirait de loin, et avec le concours de laquelle il comptait arriver à fonder cette petite colonie de Malestroit-,

* Les relations dont ces lettres indlipient l'origine devinrent de plus en plus intimes. Six ans plus lard, en IS'iO, M. de Salinis écrivait à l'eraiile <le la Chênaie, — la lettre est du 25 feviier ;

« Je ii'eiitreprendrai pas d'excuser mon silence. C'est une paresse iiiconccviihle; c'est une négligence qui n'a pas de no,n; c'esl tout ce que vous voudrez, niais c'est quelque chose qui ne doit pas enipi'clhi que vous m'aimiez, p:irce que c'esl quelque chosc (jui n'empêche pas (pi'il n'y a personne au monde qui vous >oit plus dévoué, qui vous aime plus que moi. Et |>uisque j'ai conunencé, me laisserai-je aller à vous dire ce que je pense des sentiments (|ue j'éprouve pour vous? Ce n'i st pas de l'amitié. Il y a trop loin de vous à moi pour pouvoir l'appeler de ce nouj. C'e-t quelque chose (jui ressend)le plutôt à c. tie atït^tion tendre, à ce respect religieux dont se (jompose la piélé liliale. Dans le lait, le nom de prie est celui qui exprime le mieux ce qu'il me semble (jue vous êtes à l'égard de moi. Je vous l'aurais donné depuis longtemps, si j'avais osé me le permettre, et, ne l'osanl pas, je n'ji jamais su en liouver un autre. Le peu de vie ([ue je puis avoir dans mon intelligence et dans mon cour, je sens que je l'ai puisée dans vos doctrines... Eu me rapprochant de vous, Ditu m'a appelé à une nouvelle existence. Je suis donc « votre enfuit » dans un sens liès-vrai, etc., elc. »

* Ce nom de Malestroit rappelle le fameux chef de condottieri bretons qui, avec ses six mille cavaliers cl ses quaUe mille fantassins, alla se mellre, en 1370, sous les ordres du lé^jat pontifical dans lu Marche d'Ancône, le cardinal

48 NOTES ET SOUYENIUF.

OÙ il voulait former de jeunes apôtres, imbus de ses doctrines, pénétrés de son esprit, émules de son dévouement, les futurs champions du catholicisme régénéré.

Tous ces moyens, les deux premiers surtout, relèvent de . esprit moderne. C'est le journal, c'est la franc-maçonnerie, c'est l'Ecole normale appelés au secours de la Foi chancelante, de la doctrine peu à peu corrompue qu'on prétend revivifier. Pareils expédients devaient effaroucher les hommes qui voyaient alors, et voient de nos jours encore, dans l'existence de leur Religion, un fait surnilurel et non pas un fait historique. Ceux là regardent à peu près comme un sacrilège le secours que l'homme apporte à l'ordre établi par Dieu. C'est David profanant l'arche sainte qu'il veut soutenir.

Lamennais n'était point de ces mystiques fatalistes. De chaque fait humain, sa logique puissante déduisait, parfois avec trop de rigueur, souvent avec une sagacité rare, les conséquences ou probables ou inévitables. Et bien qu'à chaque instant, par une sorte d'habitude pieuse, il s'en remette à la Providence dont le secours ne saurait manquer à l'Eglise, encore demeure-l-il persuadé, on le voit bien, que lEglise elle-même ne saurait altendre, inmiobile, cette aide d'en haut.

Là est le sens général et de la lutte qu'il soutient avec tant

des Douze Apôtres (Robert de Genève, d'abord ch;inoine à Paris, puis t^vêquc de Terouaniie et de Cambrai, puis enfin pape sous le nom de Clément VU). Voir dans sa biographie comment il traita les habitants île Césène, quand ils lui eurent ouvert leurs portes, sous promesse formelle de pardon. Malcstroil ol lui, ce jour-là, rivalisèrent de porfidic et de cruauté.

NOTES KT soi: VK Mil S. 41»

(I^'înorgie, et des appels désespérés (pi il rir cesse d'adresser à Rome, dont l'incurie, le iionclialoir hésilunt, la faiblesse, les lâches concessions, tantôt rexasj)èient et tantôt le découra^îent. Il v avait des disciples et des amis : le P. Orioli, tradiict(>ur de la Défense, le I*. Hr/o/owski, qnehjiies autres encore. L'un d'eux, le plus actif, le plus zélé, va nous dire en quel sens ils agissaient, et quel attachement ds professaient pour Lamennais.

«... J'ai lu avec plaisir et admiration votre étonnant ouvrage sur la Religion, que j'ai reçu en mémo temps que votre lettre tlo P:iris. Voilà qui est clair, qui est fort, et même assez claii- et assez fort. Vous avez tout à fait pulvérisé le gallicanisme. Je ne trouve rien qu'on puisse opposer. Votre corps est malheureusement très-faible, mais votre esprit me paraît plus fort dans ce dernier écrit. Ce livre désabusera tout à fait le reste du clergé qui puisse être encore attaché aux Quatre articles '.

«...Pourquoi M. de Bonald est-il mort avant d'avoir pu lire ce chefd'œuvre, qui lui aurait fait quitter l'impie préjugé [sic) qui préoccupait son esprit? Le bon Dieu vous a destiné pour faire une révolution dans les doctrines, dont vous-même ne vous doutez pas... Ici se fait du bien, et c'est à vous, c'est à vos principes... qu'on le doit. L'Université, dans trois années, changera tout à fait ses doctrines politiques et pliilosophiques. Ce bien est réel, plus que celui qui se fait ailleurs, car il se

fait AU CENTRE.

« Qhi'il me tarde, mon très-cher ami, de vous envoyer mes premiers' volumes pour vous donner le plaisir de voir vos principes et vos doctrines devenus la base de l'enseignement public dans la Ville Éternelle I — Le P. Ventura à Lamennaù, 2G mars 1826. »

La même lettre porte un post-scriptum daté du 15 avril. On y lit :

« Par le moyen de notre aimable comtesse Riccini -, je viens d'ap-

' Ces lelires sont écrites en français. Nous laissons subsister leurs ilalianismes, comme p;a<ros d'aiillienlicilé.

- La comtesse Fernanda l{iccini, de; Modène, était une jeune femme adonnée à ces études sérieuses dont l'aridité rebute presque toutes les personnes

prendre que Ton vous a mandé de paiailre au tribunal tle la police correctionnelle. Je sens toute la force de cet acte d'abominable injustice qui fait frémir d'horreur tous les honnêtes gens. Mais rappelez-vous ce que vous avez eu la bonté de m'écrire une fois : « que le bien ne se fait qu'à ce prix. » Votre cause a intéressé ici tout le moade en votre faveur. Le Saint-Père s'est empressé d'en écrire à son Nonce; mais je crains que ces dispositions seront arrivées trop tard. J'attends avec impatience le résultat de ce scandaleux procès qui doit vous faire autant d'honneur que grande sera l'ignominie dont vos ennemis vont être couverts. »

Les biographes de Lamennais n'ont pas négligé de relever ce détail, en effet assez curieux, que le portrait de l'illuslre écrivain était, avec le crucifix, le seul ornement du cabinet de Léon XII. Voici comment cette image y était arrivée.

« Le Saint-Père nous regarde toujours avec un œil de bienveillance toute paternelle. Lundi de la semaine prochaine, je serai à ses pieds. Je lui offrirai votre portrait lithographique que j'ai fait encadrer dans une comice (cadre, bordure) d'une tiès-grande beauté. Avant de le lui présenter, je l'ai fait interroger, et il a eu la bonté de me faire entendre « que S. S. acceptera volontiers le portrait de M. de Lamennais, mais qu'elle désire que le père Ventura le lui présente en personne. » Ou'il me tarde, mon très-cher ajni et frère, que ce portrait soit exposé dans la chambre d'audience du Souverain-Pontife! J'espère par ce seul trait de la bienveillance souveraine envers vous, que les courtisans, au moins, apprendront i» vous estimer davantage; et je me flatte que votre modestie voudra bien me pardonner cette sainte cotterie romaim [sic) en faveur des conséquences salutaires qui peuvent en résulter pour la Vérité. — 8 juin 1827. »

L'extrait suivant d'une lettre écrite par le R. P. Orioli complétera cet aperçu des rapports de Lamennais avec la cour romaine, sous le pontilicat de Léon XII.

« Monsieur et très-cher ami, j'ai eu avant- hier Phonneur d'être

de son rang, de son â^e et surtout de son sexe. Elle avait traduit en italien V Essai sur l' Indifférence. Plusieurs lettres délie aUestenl ratlachenicnl sincère qu'elle professait pour Lamennais, et qu'il lui rendiit bien, la Correspondance en fait loi.

NOTES ET SOIIVEMRS. r>l

admis k une audience jiai ticulièn; de Sa Saintrté, (|iii a dun: à peu |trrs ((uaraiitc iiiiruitcs. Le Saint-P»Te. entre autres choses, m'a demand*'- : Il Avez-voiis (les nouvelles de .M. de la Menri:iis? - Non, S:jint-PtTe; il y a ([uchjur Itiiips qucîje n*ai reçu de ses lettres; mais je s;iis (railleurs qu'il est à s.i campagne, en Urctagne, où il travaille à un ouvrage d'une utilité iiianjiiaiite, qui fera le plu"i grand bien. — Oiiand \ous aurez occasion de lui écrire, dites-lui mille choses de ma p;irl, et assurez-le de toute mon affection. — Je suis très-llatté d'une telle commis>ion, très-saint Père! »

« On a ensuite parlé de bien des choses, et au boutde (piebpie temps, Sa Sainteté m'a congédié. J'allais sortir, en répétant ma génutlexion tout l>rès de la porte du cabine!, lors(pie le P;ipe m'a rappelé en me di>ant: « N'oubliez pas d'émre à M. de la Mennais (pie je vous ai demandé de SCS nouvelles avec le plus vil" intérêt, et (pie je vous ai chargé de lui dire mille choses de ma part. »

(( \oilâdonc, mou cher et respectable ami, l'objet de celle lettre, (jiii doit bien vous faire le plus grand plaisir, etc.,elc.'. — 9 août 1S27. »

S'ctonnera-ton — je ne le crois pas — après avoir lu ces lettres, que Lamennais ait voulu avoir, auprès des principaux membres de l'administration pontificale, et, par eux, auprès du Pape lui-même, d'autres interprètes de ses désirs, de ses vues, de ses sollicitudes, de ses vives aspirations'.' Il avait connu à Paris le comle de Senfft, un des agents les mieux accrédités de la di[)lomalie autrichienne : liommo d'un esprit sérieux et d'une nature mélancolicpie, catlioli(pic très-fervent, moins absolutiste, cependant, qu'on ne [)ourrait le croire d'un agent de M. de Metternich, et d'un chrétien Tort attaché aux UR. V\\ Jésuites.

Plus que lui peut-être, sa femme et sa (ille, esprits distingués, cœurs aimants et généreux, s'étaient attachées à Lamennais. Son génie seul ne les lui avait pas conquises; elles

* Écrite en français : pas un mol de changé»

goûtaient aussi cette douce gaieté — presque enTaiitine — qu'il portait dans les relations du monde, tant qu'elles lui laissaient une pleine confiance. Plus d'une fois, dans la Correspondance^ on trouvera des allusions aux « bons rires de la rue du Bac. » C'était là qu'habitaient les dames de Senfflt pendant leur séjour à Paris. L'abbé Jean, lui aussi, rappelle, dans une de ses lettres, ces soirées si gaies, si pleines d'abandon et d'interminables causeries.

Je n'ai pas à caractériser les relations épistolaires qui s'établirent, et se maintinrent pendant bien des années, entre Lamennais et la famille de Senfft. Toutes les lettres de Lamennais sont données dans ce recueil, et un esprit attentif ne sera pas en peine pour saisir les nuances de la triple affection qui l'attachait à cette famille d'élite : — affection plus mêlée de respect, et un peu moins intime, quand il s'agit de l'ambassadeur; — plus dominante et encline aux conseils, quand c'est à l'ambassadrice qu'il écrit; — plus paternelle, plus tendre, plus souriante, quand il reprend avec la comtesse Louise les causeries familières d'autrefois.

Je n'ai recueilli, dans les papiers laissés par Lamennais, que quelques débris des lettres de cette noble chanoinesse autrichienne. Ils font regretter ce qui a disparu. Ce sont des conversations écrites, sans nulle prétention apparente, et dans toutes les langues qui se présentent à la mémoire de la jeune polyglotte, y compris le latin, — qu'elle avait peut-être appris en Hongrie.

Un de ces jolis billets traite d'un sujet assez important, et le traite d'une manière assez originale pour que je n'hésite pas à le transcrire ici.

« Turin, lu novomhro 18Î6.

« Que votre dernière lettre nous a comblées de joie! Oui, je sens 'evonir vos forces. Voire écriture, votre st\le le disent, nos vœux sont

NOTES I:T SOl'VKMKS bT»

entendus. A l;i lin. ils >erotit comblés j»:ir voire présence. En attendant, je vous prie (raiiiin le P. (jrassi de tout votre cœur *. Vous ne pouvez pas vous f-.iire une idée de h vivacité of tfw affeclwnaU' interesl lie laies in yoii.

« Voici ce (|u'oti m'écrit :

a Le V. Ventura a dû succomber dans lu i^^uerrc <|ii uu lui a suscitée. Il a dû roiiojicer A sa place, mais il ne r|iiill(îia pas lî... Sa «-aiilé a souffert dans le dernier coMd)at Mais, s'il sait modérer son ardeur, le temps viendra où ses ennemis se repcntironl de l'avoir altacjné, lui et les doctrines qu'il défend. — Cet éclicc était à prévoir, parce qu'il était loin de se tenir assez en garde contre des pièges qu'il n'ajjpréciail pas à leur juste valeur, connaissant trop peu le terrain. »

« n paraît qu'il y a eu imprudence dans sa conduite, et c'est la chose dont les amis du Saint-Siège doivent se défendre le plus dansles circonstances présentes. Papa vous dira les détails, ainsi qu'au sujet de Mgr Marcbelti,

« fioiv a hint more (or yoii. C" R -. aclds, in Ihe same lelter, Ihat the rumoiir of a certain cardinai.ship having hecn spread ihromjh l\. , some one presumed to advert to il, ivliUe spealiing icilh the Pope himself, wlio gave no answer whatsoever. One mentioned, aflerwards, Ihe possihilily of ihe promotion of anolher who had already purchased his habits, 7vhen his H'" added"" : — Puô vender la porpnra, giacchè le tignole vi ci si melteraniio forse denlro. »

I catch much hopefrom this information, and I am eagerlo tellit you ail myself. As to us, etc.. etc. ^.

' Probablement le chapelain de l'andjassade, pour les messes dites afin d'obtenir le rétablissement de Lamennais.

- La comtesse Uiccini, très-cerlainement.

•* ft ...Maintenant, à bon enteuLieur salut. La comtesse U. ajoute, dans la même lettre, que le bruit d'une certaine nomination au cardinalat s'étant répandu dans Uomc, quelqu'un osa bien y faire allusion, dans un entretien avec le Saint-Père lui-même, qui n'a dorme aucime réponse quelconipie. Il fut ensuite question de la promotion possible d une antre personne qui déjà, par avance, avait acheté son costume. Sur quoi. Sa Sainteté ajouta : — Il peut bien vendre sa pourpre, de peur que les vers ne s y met lent. Je puise beaucoup d'espérance dans ces renseignements, et j'ai voulu me hâter de vous conter tout cela moi-même. Ouant à nous, etc., etc. » — Ou peut s'assurer, en lisant la réponse de Lamennais SG, l'aris, '20 novembre IS'iti), que ses vues d'ambition ne le tourmentaient guère : sa lettre est longtu', et, relative-

Dans une autre lettre, abordant un sujet moins grave :

« Lhommage que vous rendez a Manzoni m'enchante, écrit-elle. J'ai reçu dernièrement une lettre cliarm;mte du comte Xavier de 3Iaislre qui se plaint de la longueur de la famine et de la peste. Mais ces deux tableaux me paraissent, en eux-mêmes, de tels chefs-d'œuvre que je leur passe volontiers d'éclipser Renzo*.

Que j'admire vos progrès en italien! Que je voudrais lire avec vous le Dante que vous possédez si parfaitement! Connaissez-vous Foscarzm? C'est une fort belle tragédie, d'une tendance détestable, mais écrite avec une verve entraînante. Il faut aussi que je tâche de vous envoyer ficzin, poëme religieux et philosophicpie, bij my noble and learned fricnd, Deodata Saluzzo Roëro. Ilrenferme-de grandes beautés, quoiqu'un peu diffus.

En voilà assez, d'italien. J'ai à vous conter, en français, un événement fort triste : Papa est allé avant-hier, à quatre heures p. -m. (de l'après-midi) faire une course d'affaires. 11 a bronché sur un escalier obscur, il est tombé sur le genou, et a donné de la mâchoire supérieure contre une marche, etc., etc. Jugez de notre effroi et des grâces que nous avons à rendre à Dieu, qui n'a pas permis que cet accident eût des suites plus graves; ne nimis offcndas ad lapidem pedeni tuinn

Voici enfin un échantillon des (jaietés de la comtesse Louise :

rt... Nous avons ici un Cahnouck (sans doute l'envoyé de Russie) à qui je ne crois pas que j'arrive jamais à dire plus d'une phrase, quoiqu'il s'exprime avec recherche.

Pour finir gaiement celte longue et triste épitre, je vous dirai que Je m'accommode bien mieux de l'éloquence muette, mais toute catholiipie, du marquis de Bassecourl. quoiqu'il dise, sans exagération :

Bibe Henry Quatre, Dibe ce roi Ijaillant!

Et qu'il soit revenu d'une course en Toscane, « rabi de la bille et du port de Libourne, après aboir été aux \ains de Lucques hoir le Duc. »

ment à ce qu'on vient de lire, ne renferme que ces mots : « J'ai reçu exaclenicnt vos lettres. . et je vous remercie des détails qu'elles contiennent. » ' Un des héros du roman, / Promessi Sposi.

NOTES Kl S()li\ K.MI'.S.

Ce n*C8t pus un cùntt> qu<; j(? vous luis. àSa petite feiiinio n |)or(lu .si iiKTo, la (hichcsse de Prias; 8;i douleur est touchante et viiiie.

i'iijta (!>t fort alfecté dr toutes ces secousses sociahs, de toutes ses peines personnelles. Il n'a personne à qui purlei ù cœur ouvert. Teb dévore, et sa santé s'en ressent, etc.

.\u (lél)ul (lo ramu'c 182(S, la comtesse doinaiide à Lamennais ses élrenncs du J" janvier, et ces élreiines, c'est « d'aimer un peu mieux les Jésuites et l'Autriche. » Pour rAutriche, passe encore. En 1828, non plus tard, on aurait pcul-êlre obtenu cette concession : (pianl aux Jésuiles... même persécutés, même chassés, Lamennais ne put jamais les adopter, les goûter. Tel ou tel d'entre eux, à la bonne heure. Mais « la sainte milice » comme les appelle la comlesse Louise, il Ta vue à l'œuvre, mieux que personne, et il n'y a rien de commun entre ses soldats et lui. Elle lui rend au surplus, méfiance pour méfiance, antipathie pour antipathie. Dès le début, elle a repoussé, sans bruit, cet auxiliaire indiscipliné, qu'elle n'a point créé, qu'elle ne saurait détruire, qui parle haut, dit ce qu'il pense, marche droit au but, se lance aux avant-gardes. Ce n'est })oint là « le bàlon dans les mains du vieillard, » c'est la vaillante épée à laquelle il l'aut une main d'athlète; — on n'en fait pas ce qu'on veut, ni comme on le veut; — elle a la lrenq)e de l'acier, elle en a l'éclat immaculé, mais non la souplesse. Comment manier, utiliser cette arme compi-ometlanle, ce glaive sans poignée? Comment se servir de cet honnne toujours droit, toujours loyal, qui jamais ne transige, jamais ne se dérobe, jamais ne fléchit pour se rediesser ensuite?

Les Jésuiles, donc, se méfiaient de Lamennais cpii — collectivement parlant — \c leur rendait bien, et. pire giief,

les méprisait aussi quelque peu; gens] d'uu au lie leaips, follement retranchés sans intelligence de l'avenir. Ils n'attac ment cet allié qui les gênait; ils le sapai près des cardinaux, près des évêques.

leur hostilité" couverte et prudente, c't nière dont ses disciples, ses amis, m^ par des talents hors ligne et une gran vnient sur leur chemin des obstacles, de ciations, des calomnies sans nombre pouvait faire doute. j

Voici à cet égard d'irrécusables ré dans les lettres par lesquelles le direct ihoHque rendait compte à l'ermite de h qu'il lui importait de savoir. Je ne c ces lettres un peu diffuses. '

« L'abbé Gerbet vous a fait passer les lettres le P. Ventura m'a écrit quelques jours après.

« L'arlicle du Mémorial, relatif aux Jésuites, i pression, et l'on en espère d'heureux résultats. « sens commun, » le P. Rozavin, Assistant de la 1 ont été confus. Nous travaillons sans cesse avec 1 rocteur de ce collège (probablement le Collège ro le système d'enseignement chez les .lésuites, en i nous en sommes presque venus à hont. Vous allez seconde nos elïorts, un grand éclat qui aura lieu i ces s'étcntlronl au delà des monts. I*our ce qui re contre M. Clausel, je suis autorisé à vous dire que, l'insérer en loul ou en partie dans votre excellent

.NOTKS KT SOLVKMIiS

Voici les (lcriii»'!res nouvelles du P. VeiituiM. <

« Je n'ai p.ns pu ohlotiir encore la permission de faire impri dont je vous ai paiji' dans ma ilerniiTi*. cl qui ferait du l»i«'ri «• J'ai riionneur de vous dire (|ue les auteurs du (aux dccretum

des J «'n sont Irès-honleux, et que celle aflain: auri. po

sieurs, de iùclieuse* const'quences. Le P. Général sera obligé sur les papiers puldics, qu'il n'a jamais fait ce décret. C'est à ri travaillons pour le j)résenl. »

Le P. (i...ota été ;i«se/ tonttiil de riirlicle de M. G... (Oe

« on voit, dit-il, que Tauteur n'aiine pas les J i> Ainî

avoue que tout ce qui a été dit contre les J par les phi

les Jansénistes n'est que calomnie, on ne laisse pas d'èlre

J si on ose ajouter (ju'ils ne sont pas rKglisc. — Le mêmt

-U février 1828.

...Voici un extrait d'une lettre du P. Ventura qui vous fei « la bêtise et Tambition se sont cm brassé os ' , » aussi bien à Paris, pour persécuter les gens de bien. i

« Je vais vous dire quelque cho?e qui vous fera sans doule ntais qui pourra vous èlre utile; car vous apprendrez que le l se fait, au prix de la persécution el de la tonlradiclion, et que n pas d'aulres récompenses à attendre que des cliagiins et des ame tout ce que nous ferons à la «gloire de Dieu, à la défense de son E

« Vous savez, peut-être, que c'est moi (jui ai pris le plus M. Deutz* (un beau-frère de M. Dracli qui vient de recevoir le Home); — qu'il n'y a personne à Uome en qui il ail [tlus de i (piil voie plus souvent; — enfin que j'ai eu l'avantage de con conversion par des moyens qu'il nesl pas ici le lieu d'indiquer dant on m'a l'ait passer pour un homme qui, avec mes fausses i principes dangereux, avait détourné M. Deulz du clirislianism conmie tel, dénoncé à la secrélairerie d'Étal, aux cardinaux, au ] à tous mes amis el ennemis, à l'Italie el à la France, à Rome et

mi n<i nrriv/> inc/iiiM «l/iTi^tirlpâ !iii ti/wtiilix'l ii Ai-> i>w>Mro lo<: me

bien Les louanges ont été pour les autres; le blâme, les chagrins ont toujours été pour moi. Cela, toutefois, ne m'empêchera pas de continuer.

« . .. . L'auteur de celte tracasserie a été le plus grand ennemi de M. de Lamennais, M. Ostini, et vous m'obligerez beaucoup si, par le moyen de M. Drach, vous pouvez savoir ce que M. Ostini a écrit sur M. Deutz à l'archevêque de Paris; ce renseignement est de la plus haute iniportance pour moi. . . » — Lt'. même au même. — 10 mars 1828.

Ceci ne suffît-il pas pour caractériser les rapports assez inattendus qui s'étaient établis entre l'Ordre institiié pour défendre la Papauté, et le prêtre qui, certes, la défendait, à lui seul, mieux que tous les théologiens du célèbre Institut? La Correspondance, d'ailleurs, précisera mieux cette situation singulière, cette hostilité anormale.

Me voici, dans l'ordre des temps, arrivé à l'époque où j'ai, pour la première fois, vu Lamennais. Qu'on me permette donc de faire halte un moment, et d'évoquer les souvenirs de cette époque lointaine.

Comme on le verra dans les lettres en tête desquelles ces pages sont écrites, Lamennais malade, épuisé, en proie à des spasmes, à des évanouissements contmuels, fut, dans le cours de l'été, en 1826, envoyé par les médecins aux bains des Pyrénées. Ceux de Saint-Sauveur avaient alors la vogue aristocratique, qu'ils ont bien perdue depuis, et (jui semble leur revenir peu à peu. Ma mère m'y avait conduit pour compléter une guérison difticile et lente. C'est là qu'elle reçut, de M. de Yitrolles, une lettre qui lui reconimaiidaitson illustre ami. ,1e fus naturellement chargé d'aller porter à celui-ci les assurances et les offres de services que comportait une pareille recommanda' ion.

J'avais alors treize ans. Le nom de Lamennais était pour moi une sorte do mythe. Au petit séminaire de Bordeaux,

NOTE^ FT SOi:VRMRS. .VJ

on j'avais passr deux anuéos, rarement je l'avais entendu prononcer; mais ce nom revenait souvent dans les lettres de iM. de Vitrolles; souvent aussi, dans l<*s conversations politicpies du temps, il tiouvait ^a^i échos sonores. A mon imaf^ination d'cnlant, il représentait \i\\ de ces princes de l'Église qu'on voit sur les fresques ou les vitraux de cathédrale, avec les ciels, le livre, ou l'épée syndjoliques, dans une draperie éclatante ou somhre, la harhe ruisselante sur la poitrine, le geste inspiré, le regard au ciel.

La désillusion — osorai-je dire la déception? — fut aussi complète (|n'elleput l'être.

On m'introduisit dans une très-petite chambre, à l'arrière d'une de ces maisons, plaquées aux rochers, qui composent l'unique rue du village pyrénéen. Le Gave y envoyait son grondement sourd et monotone; une petite cascade, [dus voisine, la fraîche plainte de ses eaux brisées. Dans une sorte de pénombre grisâtre, je distinguai deux hommes; — l'un maigre et chétif, la tête abaissée sur sa poitrine, assis dans un grand fauteuil de paille; l'autre, débouta côté de lui, la tête haute, les épaules effacées, le regard animé; figure méridionale, brune et grasse, aux contours arrondis et fermes, sans caractère bien marqué, cependant, et de celles qu'on peut voir tout aussi bien sous le képi du soldat (jue sous la calotte du prêtre.

Le premier était Lamennais; le second, son compagnon de route, son garde-malade, était l'abbé de Salinis.

Tous deux me firent accueil, m'annoncèrent qu'ils viendraient remercier ma mère; tous deux m'engagèrent à revenir les voir souvent, le matin, le soir, quand je voudrais. Je me trouvai ainsi, moi chétif, de plain-pied, sans pouvoir eu apprécier la valeur, dans cette intimité (pie m'eussent enviée bien des [ uissants de la terre.

Elle me devint bientôt précieuse, à mon point de vue tout particulier, et parce qu'en définitive, je inatnusais beaucoup^ — qu'on *me passe l'expression, — en compagnie des deux abbés. Ils m'emmenaient dans leurs promenades, qui jamais n'étaient bien longues. Nous descendions ensemble les sentiers tortueux de Cytbère '. Lamennais, bientôt à bout de forces, demandait à s'arrêter sous quelque bouquet d'arbres. On s'asseyait sur le gazon : labbé de Salinis parfois nous quittait; et alors, ou n'ayant rien à me dire ou ménageant sa faible poitrine, Lamennais tirait de sa poche son Imitation de J.-C. en latin, qu'il m'invitait à traduire tout haut, interrompant çà et là mon affreux mot à mot par des commentaires pleins d'onction et de grâce.

L'abbé de Salinis revenait sur ses pas. Il encourageait Lamennais à user un peu de ses forces renaissantes. Lentement, bien lentement, nous descendions au bord du Gave, nous franchissions la passerelle tremblante, nous remontions sur l'autre revers, dans de fraîches prairies. C'est là, je m'en souviens comme si c'était hier, qu'un jour nous passâmes toute une heure à jeter des pierres dans l'étroite baie ménagée entre les pierres sèches des murs d'une petite bergerie. C'était à qui mettrait le plus de cailloux dans cette cible improvisée. L'abbé de Salinis nous battait sans peine, à ce jeu ; mais je crois que Lamennais s'en tirait encore moins bien que moi.

A Saint-Sauveur, en même temps que Lamennais, se trouvait aussi un jeune écrivain royaliste, ami, collaborateur de Michaud, et qui, depuis, s'est fait un nom dans la littérature historique : A. Bazin de Ilaucou. 11 était de toutes nos promenades du soir, rarement de celles du matin.

Le jardin public de Sainl-Sauveur poiie ce nom mylhologique.

NOTtS Kl SOLVEMUS f>\

Je le vois encore, grand, mince et beau, avec .«on bonnet de l.iine rouge et noir; et je me rappelle un détail de ces spiriluclies causeries aux(juelles j'avais fini par prendre un vil" intéièt. Je venais d'avouer, en rougissant, (jue j'avais lu Gtl Bios, et plus d une l'ois... Uazin, rigoureux connue la Qiiotidienne, où il écrivait, blâmait la tolérance qui avait laissé arriver en mes mains ce livre corrupteur. Ce fut Lamennais qui prit, non ma dél'ense, mais celle de mon excellente mère: « — Jhdi! s'écria-t-il, l'essentiel c'est que reniant lise, et qu'il aime à lire. Le clioix des lectures se fera plus lard. »

Quelques semaines passèrent ainsi bien vite. Mes fiouvcaux amis partirent; et si je leur gardai un reconnaissant et affectueux souvenir, j'étais loin de penser qu'à cette intimité, si vite née, si vite rompue, se rattacheraient plus tard des relations qui ont tenu dans ma vie une large place. Ce que Lamennais a été pour moi, ce livre l'atteste. Et, (juant à Bazin, lié de même avec lui, malgré la divergence de nos opinions, j'ai été, — parmi les rares amis que sa misanthropie un peu sceptique, et parfois acerbe, lui avait permis de conserver — le seul appelé à son ht de mort^

L'amitié de Lamennais et de M. de Vitrolles a toujours étonné cpiiconque les connaissait tous deux, j'entends de réputation. Elle n'avait rien d'inexplicable, à coupsùr, lorscpi'on

* Il m'avait demandé, me dil-on, loute la nuit. Quand j'arrivai sur les pas du niessai^cr qu'on m'avait dé|)êclié des la première pointe du jour, le délire avait envahi déjà ce» esprit si nel, celte raison si sûre. J"as>islai tristement, justju'au bout, à la pénible asionie de mon pauvre ami, sans que jaie jamais pu savoir, ni même conjecturer, dans quel but, ù ce moment suprême, il m'avait mandé.

les connaissait autrement. Cette amitié s'était formée dans les bureaux du Conservateur. M. de Vitrolles m'a souvent raconté comment, lorsque fut fondé, pour servir d'organe à l'opinion royaliste la plus tranchée et à ses meneurs les plus intelligents, ce recueil appelé immédiatement à un très-grand succès, on chercha un écrivain capable d'y traiter les questions religieuses. Le nom de Lamennais ayant été mis en avant, M. de Vitrolles fut chargé d'enrôler celte glorieuse recrue. Il mit, à faire la conquête de son futur collaborateur, le charme d'esprit et la grâce de manières qu'il possédait à un si haut degré : il y mit aussi cette chaleur d'âme que n'avaient pas encore détruite en lui, à la fin de sa longue carrière, les traverses, les froissements, les luttes, les revers qui en marquèrent les phases orageuses. Le cœur de Lamennais n'était pas de ceux qui se refusent à une affection sincère et bien offerte. M. de Vitrolles devii.t donc son ami, et celui de l'abbé Jean. Le Conservateur fut arrêté, au début de sa brillante carrière, par des considérations politiques, peut-être aussi par des considérations de personnes ^ Mais, la chaîne politique rompue, les liens du cœur subsistèrent. Jusque là, rien que de trèsnaturel et de très-simple. Les biographes qui se sont mis en frais d'inventions pour donner à cette liaison le caractère d'une espèce de combinaison politique; ceux qui ont voulu, à toute force, présenter comme un calcul profond, et pres-

* Une anecdote me rcviciil, qui se raltache à ce temps.M. de Vilrolles admis, comme chacun sait, dans linlimilé parliiiiliÎTC du comte d'Artois (depuis Charles X), voulut en faire proliter Lameimais, et sollicita pour lui une audience du prince. Elle fut tout aussitôt accordée, mais elle n'eut pas les résultats qu'en attendait celui qui avait ménaiié celte entrevue. Lamennais était intimidé. Son embarras g:agna le comte d'Artois, qui ne sut trouver, dans sa bienveillance et son désir de plaire, aucune de ces heureuses inspirations qui passaient pour lui être habituelles. En somme, la rencontre avorta, et les trois interlocuteurs se séparèrent médiocrcnu'iil snlisfails les un- dos autres,

NOTES KT soi; YK M P. S. 65

que macliiavéllquo, la porsistaiico d'uiifi alToctioii fondôo suides rapports (riiilelli<;(Micc, uo «roùt réciproque, une niuluellc esliuic, et (pii devnil, par là niêiiie, survivre aux circouslaïu'cs dont elle; était née, — ceux-là ont montré une préoccupation vraiment étranuc. Où ont-ds donc vécu, s'ils croient impossible une amitié vraie et de hon aloi, sur laquelle n'ont prise ni la diversité des croyances, ni les dissidences d'opinions, ni les déviations de la conduite publique?

X ce propos, je prendrai la liberté do relever incidemment — et en aussi peu de mots que possible, — une singulière argutie, figurant au nombre des considérations publiées par le neveu de Lamennais, à l'appui de l'arrêt qui a consacré ses prétentions. Il en a rempli, soit dit en passant, a moitié d'un assez gros volume^, et ce grand luxe de logique étonne vraiment, mis au secours dune cause victorieuse. Si l'auteur, comme on doit le croire obligeamment, ne l'a pas déployé pour se faire de fcte et mettre sa personnalité en relief, quel a bien pu être le souci qui l'obsédait? Serait ce, par hasard, que le verdict de l'opinion publique, sans doute mal éclairée, et la sentence des juges d'appel, nécessairement irréprochable, ne lui auraient pas semblé tout à fait d'accord?

Quoi qu'il en soit, le neveu de Lamennais, ayant à expliquer le refus qu'il m'a opposé, quand je réclamais de lui, et des siens, la communication de quelques documents biogiaphicpies, déclare assez nettement qu'il m'a teiui pour suspect. Les motifs de cette suspicion sont ainsi déduits :

« Ji' n'admcls pas un crlct'lismr qui accepterait à la l\iis M.ilcLa- < l'Essai biographique j etc., clc.

mennais et M. de Yitrolles; le patriote et l'ancien soldat de l'armée de Condé, le démocrate rt le royaliste de droit divin, le libre penseur et le catholique orthodoxe.

Suivent les développements, dont je fais grâce. Ils consistent surtout en citations historiques, sur lesquelles je reviendrai tout à l'heure. Mais ce qu'il faut, avant tout, faire ohserver à mon âpre et austère censeur, c'est que son excessif rigorisme, — pour ne rien dire de moins respectueux,

— par cela même qu'il passe un peu les bornes, risque fort, à son tour, d'éveiller les soupçons. Que Lamennais lui-même eût eu le scrupule exprimé par son neveu, ceci se concevrait à toute force ; mais que, sur ce point particulier,

— se donnant d'ailleurs volontiers pour plus modéré que son oncle, — M. Blaize en remontre à Lamennais..., on a quelque droit d'en être surpris.

On le sera bien plus encore en apprenant que de ces deux mandats — absolument incompatibles si l'on prenait au mot le neveu de Lamennais, — l'un a été la conséquence de l'autre. Contrairement à ce qu'affirme, un peu à la légère, l'auteur des lignes ci-dessus, c'est après avoir appris de M. de Yitrolles l'intention oii il était de me confier la publication de ses Mémoires^ que Lamennais a songé à me charger d'éditer ses Œuvres Posthumes. Le voilà donc, lui Lamennais, atteint et convaincu — mieux que moi peutêtre — de cet « éclectisme, » que son intolérant neveu refuse d' (( admettre. » Et, par cela seul que je partage avec mon illustre ami le blâme et les soupçons, plus ou moins sincères, de cet inflexible régulateur, je pense pouvoir réclamer, — pour mon éclectisme, — tout au moins le bénéfice des circonstances atténuantes.

Allons plus loin ; — car aussi bien la question la plus essentielle n'est pas celle qui me concerne. — Les actes de

NOTKS HT SOUVEMBS. 05

la vie publique de M. de Vitrollcs que l'auteur de VEssai signale couinie jetant un ahînic infranchissable entre « le démocrate et le royaliste de droit divin, » jamais ne leur ont paru, ni à l'un ni à l'autn', les devoir séparer le moins du monde. De quoi s'agit-il, en efl'et? Du rôle important que M. de Vilrolles joua dans les événements de 1814. Or Lamennais connaissait de longue date, — et dans tous leurs détails, et probablement un peu mieux que son neveu ne les peut connaître — ces événements que l'histoire commence à juger de sang-froid. Il était, comme déraison, mi des premiers à qui M. de Yitrolles eût lu le début de ses Mémoires. Et il m'est aisé de montrer comment il appréciait la part que l'ancien soldat de l'armée de Condé, risquant sa vieune«fois de plus, avait prise au rétablissement des Bourbons. En 1827, ayant à consoler son ami de la persistante ingratitude qui lui fermait encore l'accès de la Chambre des Pairs, Lamennais lui écrivait :

Qui sait mieux que moi, mon bon ami, tous les titres que vous avez aux grâces, et, je le dirai, à la reconnaissance du Roi? C'est vous qui, le premier, avez prononcé le nom de Bourbon au quartier général des Alliés, et déterminé peut-être le mouvement sur Paris, dont le résultat fut de replacer Louis XVIIl sur le trône. C'est vous qui déterminâtes Tempereur Alexandre à déclarer, après la rupture des conférences de Cbàtillon, que désormais les Hautes puissances ne traiteraient plus avec Bonaparte, ni avec aucun des siens. Cependant, je suis fàcbé de vous le dire, tout cela et rien c'est la même cbosc, attendu que le passé est passé, et que vous devez vous trouver très-beureu\ d'avoir cent fois risqué votre vie, avant et pendant les Cent-Jours, « pour le sang d'Henri IV et de saint Louis, » comme dit notre bon ilievalier. Rappelez-vous, mon ami, ces doux moments, ces agréables nuits de Vincennes et de l'Abbaye *;... et si ce toucbant souvenir ne vous paye pas avec usure de ce que vous avez souffert, et des services incontestables que

* Prisons d'Kliit où M. de Vilrolles, niir;iculeiiscincnl préservé des colères du Maitre. pas>n la plus grande parlio des Ceiil-Joiirs.

vous avez rendus, je ne sais pas, en vérité, ce qu'il vous faudra. » — Lamennais à M. de Vitrotles, 5 novembre 1827.

Ce langage paraîtra sans doute assez décisif. Sous un autre rapport, voici qui ne Test pas moins. Pour garants de ses curieux scrupules, le neveu de Lamennais invoque deux historiens: Lamartine et Vaulabelle. Ce sont leurs textes qu'il cite à l'appui de ses farouches antipathies et de ces soupçons qui, — dût-il s'en fâcher, — feront probablement sourire plus d'un lecteur. Eh bien, à parler vrai, il n'est pas plus heureux dans le choix de ses témoins a charge que dans celui de ses arguments. D'abord, — il l'ignore sans doute — M. de Lamartine, comme secrétaire d'ambassade à Florence, a été, en 1828 et 1829, le subordonné trèsdéférent, très-respectueux ^ de l'ambassadeur de France, qui

* Ce membre de phrase a motivé une réclamation de M. de Lamartine. Je l'insère avec ma réponse.

M. DE L.VMABTINE A l'ÉDITELR.

« Monsieur,

« Je lis dans votre introduction très-remarquable aux lettres de M. Lamennais, que j'ai éu>, en 1828 et 1829, le subordonné très-déférent et trcs-respectueux do M. do Viirollcs.

« Si j'avais dû ôlre le subordonné do M. de Vilrollcs, j'aunii? été sans doute plein de respect et de déférence pour mon chef: mais le ministre de celle époque, connaissant la dilTérence complète de conduilo, à l'i'gard de IWutriche, qui existait entre M. de Vilrollos et moi. ne mit pas ma déférence à une si délicate épreuve.

« Je reçus l'ordre de partir d'Italie, aussitôt que j'aurais remis les affaires do la Légation à M. de Vitrolles. 11 fut aimable et bon avec moi pendant le» huit jours que nous passâmes onsemble. Je fus poli ot reconnaissant envers lui de son accueil; mais je ne lui dissinmiai rien de l'opposition qui exist:iit entre ses idées et les miennes.

« Je vous serai tros-obligé, monsieur, j<i vous voulez bien rectillor dans vos prochaines éditions une phrase qui semblerait moltre vn contradiction mon jugeuionl comnie historien oi mon obséquiosité couîme subordonné di|ilomatiquo.

« Recevez, monsieur, l'assurance do ma haute considération,

« Lamartine.

(I 20 décembre 1858. »

l/ÉDlTEUK A M. DK I.AMaUTINE.

« Monsieur, l'idée de vou> moiire en contradiction avec vou<-mènu^ n'existait nullemont

NoTKs I T sorvKNins. Cl

était M.dcVitrolUîs. Puis, — M. r.hnze ne le sait sans doulc pas davantage et ne \ u adincltia » |)as volontiers, — paniii les amis les plus intimes, les plus siiu ères, les plus chauds, les |»lus dévoués cpii ont pleuré la mort de M. de Vilrolles (de cet ancien émigré, de ce royaliste fidèle;, M. de Vaulabclle, — (pii fut aussi l'ami particulier du général Cavaignac, — se l'ait un véiitahle honneur d'être compté. Je le dis ici sans craindre cju'il me désavoue.

Peut- être y a-t-il, dans tout ceci, de quoi rassurer un « éclectisme » encore plus peureux que le mien, contre des doutes encore plus pénibles que ne peuvent l'être, scrutés d'un peu près, ceux du neveu de Lamennais. S'il n'en est pas guéri, maintenant, — et je doute qu'il le soit — c'est probablement que son mal est incurable. Fort heureusement, il ne me paraît pas contagieux.

XXÏI

Après cette digression, — que je ne me serais pas permise si j'eusse été plus exclusivement mis en cause, et si,

chez moi, !or>quo j'ai écril (dans une réfulalion tout à fait incitlonle) les quatre mois dont vou> mt^ faites riionneur de me (Irmaiidor l;i modilkation. Tout ce quf j'ai voulu établir, tout ce que j'ai prétendu diri', c'est (|u'uiie dissidence d'opinions politiques n'exclut nullement les bons rapports d'un autre ordre. Je savais, par M. lie Vitrolles lui-même, (|u'il n'avait eu, dans les cinonslances rappelées, qu'à se louer di- vos bons et {gracieux procédés. Je pourrais vous rappeler à cet éj;ard quelques souveniis sans doute bien loin de vous, et qui préeiMiaienl le sens des expressions dont je me suis servi, ('."est une rapide allusion à ce> lointaines réminiscences dont votre susceptibilité d'historien s'est émue, et pi ulétre trop vivement. Il suflit, cependant, qu'elle soit en éveil, pour que je lui doive toute satisfaction. Je conserverai donc précieusement la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adre-ser et, pour être plus certain de; ne me point tromper sur le sens et la portée de la rcctilication que vous denrjmlez, c'est cette lettre nième, nccoinpa- {;née de ma réponse, qui, si vous n'y voyez aucun inconvénient, replacer i sous leur vrai jour vos relations diplomatuiuc> avec M. de Vitrolles.

« .le saisis avec empressement, monsieur, l'occasion qui m'est offerte de vous exprimer mes sentiments respectueux et dévoués,

« E. l>. Fonci'Ks.

« P.iris, 'lî décembre 1858. »

pour m'alleindre, on n'avait frappé plus haut que moi, — je reviens à la liaison de Lamennais et de M. de Yitrolles. De toute la vie de Lamennais, c'est le point que je puis -éclairer le mieux, et ce n'est peut-être pas le moins important.

Ces deux hommes s'étaient rencontrés dans les rangs de la même armée. A ce moment de leur vie, l'un, par le seul fait des circonstances, primait et patronait l'autre. Pour un orgueil comme celui que les ennemis de Lamennais lui imputent si volontiers, il y aurait eu là un secret ferment de jalousie et d'aigreur. On n'en trouve pas une seule trace dans leurs relations ultérieures, même dans celles qui précédèrent immédiatement l'époque où les rôles furent changés, où le grand écrivain de plus en plus admiré prit le pas sur l'homme d'Etat en disgrâce. M. de Yitrolles accepta cette nouvelle situation tout aussi franchement que Lamennais avait accepté la première. Ni l'un ni l'autre n'étaient accessibles aux susceptibilités inquiètes des esprits médiocres.

Le premier était un des types lés plus complets de ce qu'où est convenu d'appeler, par excellence, « l'homme du monde. » Il avait réparé par beaucoup d'études, poursuivies avec une singulière ténacité, les vices d'une première éducation que l'orage révolutionnaire était venu interrompre. L'aptitude générale et la souplesse de son intelligence lui permettaient de s'appliquer à presque toute chose. Il le sentait, et se plaisait, comme exercices de l'esprit, aux entreprises les plus diverses, aux travaux les plus étrangers l'un à l'autre. Il eût voulu tout connaître et tout approfondir, même ce que la science, proprement dite, regarde comme en dehors d'elle. Par delà les systèmes philosophiques de l'Allemagne, qu'il avait expérimentés et goûtés, par deKî Kant, Fichte, Hegel et Schelling, il était allé chercher Swe-

NOTES KT SorVFNinS G9

denbor*,' et .Incol» Boohrn pour l(;ur dcriiîmiier If; domicr mot (lu Mysticisme; et, de son comirierce avec eux, il avait gardé une grande curiosité pour les phénom«!Me.s les moins exprKjués de noire énigmalicpie existence, une (uiilïtè de cvolve à hupielle la sûreté de son jugement faisait seule un contre-poids suHisant. Jeté, tout à l' improviste, dans les tourbillons les plus impétueux et les dédales les plus compliqués de la politique, il s'était trouvé non pas seulement égal, mais, — ce n'est pas mon opinion seule que je donne ici — supérieur à son rôle. Et ce fut cette supériorité même, qui, inspirant aux esprits comnnms une méfiance d'instinct, aux gens d'élite, ses rivaux, une jalousie mieux raisonnée, le mit en dehors des combinaisons qui lui eussent permis de se déployer, de prendre tout son essor, toute sa valeur. Cette valeur était grande et multiple. Métaphysicien, homme d'Etal, je Tai vu émerveiller des banquiers en leur exposant les idées qui l'avait conduit à essayer la réforme universelle du système de crédit encore en vigueur, et auquel tant de reproches sont chaque jour adressés. Lamennais s'était fait l'interprète* de ces plans grandioses, et les novateurs en matière de finances les discutent encore aujourd'hui. De sa vie de soldat, M. de Vitrolles avait gardé un courage chevaleresque, dont il donna la preuve la plus éclatante quand, après le retour de l'île d'Elbe, il alla, dans Toulouse, constituer et maintenir, en face de l'empereur partout ailleurs reconnu, un gouvernement roijal. Des longues années qu'il avait passées dans ses domaines, occupé de tiavaux agricoles, lui était resté un sentiment très-net des instincts du peuple, une simplicité, une bonhomie d'accueil qui lui gagnait, immédiatement, le bon vouloir des « pelits » si

' Dans la f\evHe des Deux-Mondes.

rebelles, d'ordinaire, à la condescendance des « grands. » Le libéralisme de cet « ultra » confondait ceux qui le rencontraient pour la première fois, et qui l'avaient jugé sur ouïdire, comme jugent la plupart des hommes. Sa tolérance inattendue déconcertait les partis pris, les opinions préconçues sur son compte. Le fait est que jamais on n'en a\u de plus réelle, de plus étendue, alliée à des convictions aussi absolues, aussi fermes. Son parti, collectivement parlant, ne la comprenait pas, et cette tolérance généreuse est, trèscertainement, une des raisons qui ont entravé la carrière politique de M. de VitroUes. On saisira mieux encore, je pense, celte rapide allusion, quand j'aurai dit que ce champion de la Royauté légitime et de l'autorité monarchique, s'était, dès le début, donné pour mission de décentraliser le gouvernement, et de rendre aux provinces, avec de notables accroissements, l'autonomie dont, selon lui, elles avaient été peu à peu et très-illégitimement dépouillées.

Sur ce fond sérieux il faut répandre à profusion, — car ils le dérobaient parfois au regard, — les agréments extérieurs, les saillies de resprit,la courtoisie iinement nuancée, les égards caressants et la grâce madrigalesque de la galanterie d'autrefois, le goût de l'anecdote bien dite et de l'épigramme ailée ; — on aura ainsi, par à peu près, une idée de ce type aristocratique, qu'on cherche et qu'on regrette encore dans les salons où il portait un dernier écho, un dernier parfum de la « société polie, » les notions d'une science qui se perd, — le savoir-vivre, — les derniers souvenirs et les traditioiis dernières d'un temps qu'ont à peine entrevu les vieillards de la génération contenqioraine.

En face de cet homme que la nature send)lnit avoir fait « grand baron, » tant elle lui avait donné de puissances diverses, force du corps, énergie de l'âme, capacité de l'es-

NOTES HT SorVKMRS. 71

prit, (Ml \ j(')i;^Mi;iiil les iiisliiicts tloiiiiiiatcui-.s et |)i()l(!clciir.s, le zèle du bien puhlic, le; vif sciitiinent des droits et des devoirs réciproques, Icis (jiie les ét.ddit une lii«''rarclue sociale assise sur le principe d'aux à rnou sens) d'une inégalité jirimordiale et providentielle, Lamennais offrait, sons ccriains rapports, un contrast»; frappant, sous d'autres, des analogies non moins évidentes.

Né plus tard que son ami, bien [)lus tard encore il s'était mêlé à la vie active, et, sur cette plage tunndtucuse, il avait débarqué, à l'âge de trente-cincj ans (en IrSlT), dans les conditions d'isolement relatif qu'impliquent les devoirs austères du prêtre et les travaux obstinés de 1 écrivain. Pas de jeunesse mondaine, nul commerce avec les femmes; au fond de la Bretagne, à l'ondjre des cTiênes, parmi les livres, sous le regard jaloux d'un frère aîné, — jiasteur sévère de celte ouaille cboisie, — il avait déjà, pour ainsi dire, vieilli. La science ne lui manquait certes pas; mais l'expérience, en revapche, où l'aurait-il prise? M. deVitrolles avait vécu de la vie des camps et de la vie des cours; enfant, il avait entendu Mirabeau, reçu les caresses du bailli de Suffren. Fils de niagistrat, destiné à la magistrature, sa première jeunesse avait été soumise à une discipline sévère; mais de fort bonne heure, cependant, l'émancipation lui était venue, un j)cu de tous côtés. Et, par exemple, un de ses parents, évoque de l'ancienne école, évoque mondain et lettré, casnisU\ indulgent, moraliste à la façon d'Horace et de Montaigniî, avait ouvert à son imagination des horizons tout autres (jue ceux de la vie ascétiipie. Puis étaient venus les premiers tumultes de la Révolution et lems rixes sanglantes; puis l'exil volontaire et la pauvreté noblement subie; puis le camp, la guerre, le bivouac sur les neiges, les cabarets où marquis et comtes, ducs et barons vivaient de pain noir

et d'alcool mal distillé. Ensuite, et du joux au lendemain, une existence splendide succédant à ces rigueurs, grâce à l'amitié protectrice d'un prince et d'une princesse de sang presque royal; un mariage opulent fait sous leurs auspices; et un avenir plein de riantes promesses, démenties plus lard par des catastrophes de nature diverse. Il avait fallu rentrer au pays après l'établissement de l'Empire, reconquérir le domaine patrimonial, presque à la pointe de l'épée, sur ceux qui, pendant l'absence du maître, l'avaient envahi; ensuite des luttes, des procès sans fin ni trêve, seules diversions à Texistence monotone du gentilhomme montagnard. En fin de compte, et soudainement, au milieu de l'écroulement impérial, une aventure inouïe, un merveilleux roman l'avait lancé dans les plus hautes sphères de la politique. En fait d'expérience, que lui manquait-il?

Lamennais n'en avait qu'une : celle des idées et des systèmes. Il ne croyait guèie qu'à ce qui ne se voit pas. Ee monde réel, ou du moins celui que nos sens perçoivent comme tel, il l'ignorait, ne s'arrêtait guère à ce qu'on lui en montrait, et n'en était positivement afiecté que par ce qui choque, attriste, indigne les nobles natures comme la sienne. Sa place, il ne l'y voyait nulle part; nulle branche, perçant le flot de cet océan limoneux, où daignât poser sa pensée qui planait toujours, et, le plus souvent, du côté des éclairs. Au contraire, une fois enlevé dans la sphère où était sa vie, il respirait à l'aise, et, d'un vol impétueux, dévorait les espaces infinis.

De temps en temps il s'arrêtait, curieux, étonné, devant son ami, et s'émerveillait de cotte sagesse tout humaine, revenue de tant d'illusions, mûrie par tant de revers, plus résistante parce qu'elle était plus souple, plus indulgente parce qu'elle avait plus souvent failli, accordant moins d'au-

NOTKS Kl SOIVKNIRS. 75

loiit»' ;i yu\ùv pure parce (lu'elle sclail plus fmjiH'inmcnl misr cil rapport avec les laits et les lioinmcs. Il 1 adriiirail, se réiilant elle-iiièrnc, et réglant aut(3ur d'elle tout ce (|iii était tlo son (loiiiainc, avec une coinpiéliensioii exquise de toutes les convenances, un tact parlait, un art infini. Le génie rendait hommage au bon sens. M. de Vitiolles, à son tour, |U'é|)aré par la hardiesse de son imagination et l'excentricité de ses études, à suivre, — si li;iut qu'elles pussent aller et même se perdre, — les conceptions ferventes de ce penseur Ircle et nerveux qu'une force interne semblait dominer, se lassait à peine de voir fonctionner sous ses yeux un si merveilleux appareil métaphysique; il en étudiait, avec un intérêt soutenu, avec un zèle affectueux, le jeu singulier. Il s'étonnait de tant de puissance et de pénétration, unies à tant d'ignorance et de naïveté, comme enfantines. D'ailleurs, entre tant et tant d'hommes qu'il avait évalués et, pour ainsi dire, pesés dans sa main exercée, — rois, princes, ministres, courtisans, prélats, et du plus haut au plus bas de l'échelle sociale, — il n'avait jamais rencontré plus fière indépendance, désintéressement plus complet, sincérité de meilleur a loi. Il le reconnaissait, et s'inclinait devant ces rares vertus. Le bon sens payait tribut au génie.

Ils avaient en conumjn le dédain des appétits vulgaiies, le besoin des hautes visées. Us avaient l'un pour l'autre le charme des longs souvenirs. Ils s'honoraient, d'ailleurs, en njôme tenq)s ([u'ils s'aimaient. Celui qui était resté sur la voie du passé, de plus en plus déserte, ne gardait aucun ressentiment à son ancien compagnon de voyage et de combat, emporté sur une autre route et à d'autres luttes, non par de vils calculs, mais par d'inqjérieux instincts. 11 avait vu dans cette conversion, subitement accomplie, mais longuement préparée, sinon un décret de la Providence, du 1. 5

74 xNOTES ET SOUVENIRS.

moins un résultat nécessaire, l'immanquable évolution d'un grand esprit tourmenté par la soif du Vrai. Lamennais, qui se sentait absous par son ami, ne lui en voulait pas, non plus, de sa fidélité obstinée au même drapeau. Il ne prenait pas cette fidélité pour un muet reproche : elle lui était expliquée par tout un long passé de dévouements quelquefois héroïques; trésor auquel l'âme s'attache, et dont elle se refuse, quoi qu'il arrive, à concevoir le néant.

Qui aurait vu, de près et souvent, ce commerce d amitié vivace et inaltérable n'eût pu s'empêcher d'en être ému; qui aurait assisté aux causeries, longues et pleines, dont ces vieux amis ne savaient plus se passer, eût déploré, comme je la déplore en cet instant, l'insuffisance de la mémoire humaine, sable mobile sur lequel la pensée devenue parole glisse comme l'eau, chaque flot creusant un léger pli qu'efface le flot suivant.

Les matinées de la rue Saint-Lazare^ vivent encore dans mes souvenirs, et ne vivent guère que là; pour combien de temps encore? Lamennais arrivait à pied, animé par la marche; presque toujours un peu d'embarras dans ses premières paroles, embarras passager où se révélait le solitaire, et qu'emportait le premier souiire, à moins qu'un étranger, toujours maudit in pelto, ne se trouvât de la fête. La réserve durait alors jusqu'au départ de ce tiers malencontreux :

' Dans la maison qui poi le le u" 50 cl lorme l'angle tie la me Saint-Lazare et de la rue Laroclicfoucauld, le plus rapproché de la rue Blanche. M. de Vilrolles n'allait guèie chez I/imcnnais que cinq ou six fois l'an. Lamennais, aussi souvent qu'il le voulait, demandait à son nini de le recevoir soit à déjeuner, soit à dîner.

NOTES KT SOUVKNIKS. 75

— y (lis (( li(Ms » pour \w. me pas coiiH)tcr, et lesler ainsi dans le vrai. On passait alors dans ia salle à niar)f,'er, où j'aurais voidu voir les écrivains si l)ien informés cpii représentent I.amennais comme a sensible aux jouissances de le bonne clière. » Non que la chère lut à dédai<^ner, mais jamais, quoi qu'il en ait pu dire par plaisanterie, I.amennais n'a pris garde à ce détail. La conversation gardait, en général, aussi longtemps que durait le repas, nne allure un pou vagabonde. C'étaient les brnits de ville, les nouvelles de salon, les amis dont on s'informait, et ce grain de médisance qui se retrouve partout où l'on cause. Mais, reveims dans le cabinet de travail, petite pièce étroite où se démenait, assez mal à l'aise, la fantaisie [)éripatélicienne deLamermais, peu à peu l'entretien devenait didacti(jue, la discussion s'ouvrait en forme, et les théories, amenant à leur suite un long train d'arguments, remplaçaient le dialogue familier. (!e que Lamennais déployait alors de science et de méthode, il faut renoncer à en donner l'idée autrement que par une insuffisante comparaison. Supposez qu'on ouvre devant vous un de ces in-quarto poudreux de l'ancienne théologie, où M. de Talleyrand prétendait, assure-t-on, qu'il faut puiser Tart des discussions diplomalicpies; un de ces livres où la logique s'étale, inexorable, dans tout son luxe, groupant tour à tour, et divisant, subdivisant ses ressources, comme le manœuvrier militaire, ses régiments, bataillons, compagnies et pelotons; supposez qu'une main alerte tourne rapidement les pages de ce livre sous vos yeux éblouis, vous laissant à peine le temps de déchiffrer au passage les titres et sommaires de chaque chapitre, d'en saisir la distribution par paragraphes; à la place des subtilités de l'érudition sacerdolale, mettez les notions les plus élevées de l'histoire et de la j)hilosoplne, et vous vous ren-

76 NOTES ET SOl'VENIKS.

(Jrcz coiuple, par à peu près, du genre diulérèl qu'avait un monologue de Lamennais, comme aussi de l'application soutenue qu il imposait à ses auditeurs, et de l'espèce de lassitude, mêlée d'étonnement et d'admiration, qui parfois les venait saisir. Lamennais parlait comme il lisait, comme presque seul il pouvait lire, d'un coup d'œil absorbant la page entière, si ardu que fût le sujet, si abstraites que fussent les déductions, si enchevêtré que fût le style. 11 fallait donc le suivre pas à pas, sans broncher, et on était en pleine lumière. A la moindre distraction, le fil se brisait, et on restait comme enfoui dans une profonde obscurité V

' Ces lignes ('laient écrites, et mémo imprimées, quand le hasard a lail tomber sous les yeux de l'Éditeur un curieux ouvrage du cardinal \Yisenian [Hecollectwns of'the last four Popes, and of Rome in their Urnes, London. 1858, Hurst and lilacketl).

Dans ce livre, où la rancune catholique s'est donné pleine carrière, et même pleine licence, à l'égard de Lamennais, on trouvera, cependant, un iiommage involontaire, et comme contraint, rendu à la singulière puissance de sa parole. Le passage au((uel nous faisons allusion commence ainsi : « How lie did so mightUy prevaU on oflters il is hard to say. etc., etc. » En voici la traduction littérale :

« Il est difiicilc d'expliquer le secret de l'influence qu'il exerçait sur les autres liomme:>. Son aspect, sa (igure, navaienl en réalité rien d'imposant. Il était de petite taille, cliétif, sans fierté d'attitude, sans autorité dans le regard, sans aucune grâce extérieure, ("/était donc dépourvue de toute aide que sa langue, organe puissant, émettait une merveilleuse succession de pensées à la fois claires, profondes, et fortes. J'ai eu parfois, à différentes époques, de longs entretiens avec lui, et je l'ai toujours trouvé le même. La léte peniliéc en avant, les mains jointes devant lui, ou passées doucement Tune dans l'autre,, une simple question fa-sail jaillir de lui im flot d'idées, dont le courant spontané, uni, que rien ne ridait à sa surface [unrippled\ rappelait celui dun frais ruisseau dans les prairies brûlées par l'été. Il s'emparait (lu su„et dans son ensemble, le divisait par chapitres comme Massillon ou Fléchier l'eussent pu faire, et avec la même symétrie; puis, prenant une à une toutes ces divisions, il ne ies quittait que développées, expliquées, cch'nx-'ies [euucieated); seulement alors il concluait. Sa parole était restée toujours douce, un peu monotone; il y avait d'ailleurs peu dinlerruplions ou d'hé>il:iti()ns, et la phrase était si bien polie et si élégante, que, venant à fermer les yeux, vous auriez pu vous ligiu'er qu'il vous lisait un volume amené, par de longs Iraviuix, à sa forme la plus parfaite. )>

J'ai respecté, dans ce morceau, jtisiju à la recherche un peu prétenlieufC

NOTES KT SOUVRNFKS. 77

Contre cette autorité doynialiquc, - il l'avait vue aussi absolue,' et voulant imposer des conclusions si dilfVirrntesî — l'esprit de M. do Vitrolles se rcvoltail livcpicinnient. \ iolant, comme à regret, les lois de l'hospilalilr, il entrait cil lice, moins pesamment armé sans doulc, mais avec la dialeclitpic précise et serrée que donne! lial)iUi(lc des discussions du monde. Sa pensée ne se développait pas avec autant d'ampleur ; elle n'en allail que plus droit au hul. Kllc S(» passait de bien des piécautions, et un logicien de profession y eût problablement signalé des lacunes, des déductions interverties, des axiomes basardés et qu'on n'était pas lenu d'admettre de prime abord ; elle n'en portait pas moins, pour un moment, le désordre dans les preuves si bien alignées par son antagoniste. Celui-ci était contraint de revenir sur ses pas, de reprendre en sous-«euvre son laborieux écbalaudage, et il le faisait avec une patience exemplaire, une obstination égale à sa patience.

Rarement, — quelquefois cependant, — un peu d'irritation se mêlait à cette escrime d'intelligences. La cbaleur du débat, l'ébuUition des idées, le choc des principes opposés amenait un mot piquant, une allusion qui pouvait désobliger. Arrivé à ce point, le débat se calmait comme par encbantement ; et dans les adieux qui suivaient, il y avait surcroît de tendresse, élan de vieille amitié, désir évident de tout oublier et de tout pardonner. Les mains s'unissaient dans une cordiale étreinte, les bras s'ouvraient, on ne se (juillait (ju'après le baiser de réconciliation et de paix.

Me tronq)é-je, trouvant que tuut ceci était bon à savoir, utile à dire? Et qui l'eùl dit, si ce n'est l'unique témoin de

qui Ciiraclérise le ^lylo du cardiiial-roiiiaiicior, ce qui élaii, je trois, el son droit et mon devoir. Quant à juger l'enscinblc du livre, d'autres s'en tlinrijeronl, sans nul doiilf, et je plains d"avanrt> l'anleur de FaMoln s'il lonilie ce. le fois en des mains inclénienles.

ces touchantes effusions? Je retourne maintenant à mes notes.

On a déjà vu comment, en 1828, en 1829, et, je crois, jusqu'à la Révolution de 1830, Lamennais avait compris son rôle et dirigé son action. La ruine imminente du gouvernement des Bourbons était pour lui comme un fait accompli. Personne, on pourra s'en assurer, ne l'a prédite avec autant d'assurance et une vue aussi nette de ce bouleversement que les fautes des nouveaux Sluarts rendaient chaque jour plus inévitable. Or, tout en admettant qu'ils devaient tomber, il estimait que « la force qui renverse n'est qu'une calamité de plus quand elle n'a pas derrière elle une pensée qui puisse édifier ^ » Et cette pensée, il la cherchait déjà dans l'idée chrétienne, le dogme catholique approprié aux besoins du peuple, besoins qui lui apparaissaient, de jour en jour, mieux définis, plus dignes de respect et de sympathie. Il voulait que la Révolution accomplie trouvât son maître dans le catholicisme régénéré ; il voulait que les catholiques, groupés d'avance, opposassent à l'anarchie une doctrine de liberté, propagée par de nombreux missionnaires. L'Association pour la défense de la religion catholique^ était, en définitive, un club tout prêt à prendre

* Réponse à M. de Potter, septembre 18Ô2.

* J'ai sous les yeux, en écrivant ces lignes, une lettre du P. Ventura, renlermant, en original, celle de Mgr Soglia, aumônier secret du pape, qui encourage, tout en ajournant son examen, le projet de celle Association.

« Knio Padre,

« Il Saiilo Patlre ha lelto con gran piacere la letlera del Sigr ahbule de La Mennai>

(liclio le rimaiulo qui acchiusa. la SaïUità Sua lia lodato as-ois>imo lo z»do del mi'-

l'avance sur les autres clubs : le Mémorial catholique pouvait, transforme en quelques heures, «levenir un organe quotidien qui, dans rh\|)olhcse d'un affranchissement complet de la presse, aurait innnédialemenl son rang et son inlluence. A Malestroil, école laïque ou séminaire, l'université catholiijue du régime nouveau s'in^tdlerail sans obstacle. De tous côtés, ainsi, se trouverait répandue, distribuée, la parole de salut, le dogme conservateur.

Tel était le plan conçu, et je ne vois pas, je l'avoue, ce qu'on pourrait imaginer de plus comjdet, dans I intérêt de tel ou tel principe, en face de la situation que Lamennais avait pressentie et devinée. Mais, hien que presque tous les Diits soient des idées réalisées, il n'est pas dit que toute idée, même juste, se traduise en fait, comme l'a prévu et désiré celui en qui elle est née. Le rêve de Lamennais allait, dès le début, se heurtant, avec toutes ses magniûcences, aux misères de la réalité.

Il faudrait, pour donner une idée juste de ces mécomptes, publier toute la correspondance des rédacteurs et du directeur gérant du Mémorial catholique. Je me bornerai, cependant, à un petit nombre d'extraits.

• 7 juin i^a.

«...L'idée de PAssocialion est, en général, bien accueillie. Mais les sourdes intiigues, «oit du côté de la cnir, soit de la p;irl des gallicans,

dr^imo Sigr aljbaU per^difendere e propagare le àane dollrine, « redia t sue lenipo la propo>ta ilelb Soiieli Rdigio»a cbe a tal lioe ha in animo d* iî>liliiiiv.

€ InlanlA Vra l'ià Hma abliia la l>ontn, nel re^pondeiv al Sgr al>hjto de La Monnais di sieniticaiv al me<le>imo che il Sanlo Padre \o «alula et di cuore le da TAposlolica Bciiediuoiic.

• Desidero di poierla «rvire in qualunque cirroslania, e con di^linu sliina mi prol€>lû,

. Di Via l'ià lima

■ Dermo, et obbino ^^mlore.

« Il Lmo-iTiiti-.E >cciirn> m S. S. • ■ Valicaao, M gMgao UU. m

— intrigues que je voub avais annoncées, — ont été plus loin qu'on ne s'y était attendu. Plusieurs évêques se sont élevés contre l'Association à la réunion qui a eu lieu chez Mgr de Paris. Le cardinal de Lalil a voulu faire peur des ultramontains du Mémorial, etc. Quelques-uns ont prétendu que « (î'était aux évêques seuls à défendre la foi. » Le cardinal de Latil a fait plus. Il est allé chez le duc d'Havre et le nnaréchal d'Hohenlohe pour les détourner de l'Association. Le premier a eu quelques scrupules, et il est allé consulter son neveu, le Grand Auinônier, sur un cas si ardu. Le Grand Aumônier a rassuré son oncle. Quant au maréchal, il a répondu itérativement : « — Mais, monseigneur, je suis ultramontain, je suis tout ce qu'il y a de plus ultramontain. »

« On commençait à s'effrayer un peu; mais à la réunion du conseil général * qui a suivi, on a délibéré sur l'ordre du jour, sans dire un mot de toutes ces menées. Le marquis Aymar de Dampierre, seulement, avait imaginé un singulier moyen de tout apaiser. Il avait écrit à la direction pour l'engager à présenter au conseil général, afin de compléter la liste de ses membres, vous d'abord, monsieur l'abbé, puis M. Genoude, puis M. Picot, puis MM. Clausel, pui^le marquis de Rougé, puis enfin M. de Frénilly. Il croyait qu'en réunissant ceux qui avaient marché jusqu'à présent dans des lignes différentes, on pouvait produire le plus grand bien; mais il n'a pas même été question de ces messieurs, et encore moins de vous. Vous concevez bien qu'en pareille compagnie on a le droit de se méfier de tout le monde. » — M. WaiUe à Lamennais.

•< 26 septembre 1828.

« Je suis quelquefois vivement tourmenté de la crainte que l'Association n'atteigne pas son but, ne réponde pas à vos vues, et alors on aurait compromis la bonne cause en essayantcette entreprise pourtant si belle et si chrétienne.

« Certes, je ne blâme pas les hommes qui la dirigent. Ils sont pleins de zèle. Je ne suis pas digne de dénouer les cordons de leurs souliers; et, s'ils pouvaient avoir un tort, ce ne serait que celui de vouloir faire trop de bien à la fois, ou encore celui des difficultés qui se rencontrent dans toutes les bonnes œuvres.

« Tout ce qu'a pu faire l'Association jusqu'à aujourd'hui a été de publier des Mémoires. Le troisième est sous presse. Sur trois, le hasard en a fourni deux : nous ne sommes contents que du |)remier. Elle

< Le conseil général de rAssocialion, bien entendu.

NOTKS KT SOUVKNIMs. si

(l'Association) n'a ni commission pour relever les imjiostures des t'enilies publiques, ni plan arrêté ponr les sujets de prix à proposer, ni moyen |tour savoir ce (pii s'écrit à l'étranger. Et à quoi sirrviiail-il de le savoir? Kllen'a pas de moyens de publication. Un journal lui eût donné une actiorï immense, on le demandait de toutes parts. Nous l'avons promis. Mais un journal devrait- il être rédigé pour les provinces qui le réclament, ou s'adresser aux intelligences cultivées? Scra-t-il possible (ju'il adopte nui' couleur sans blesser bien des as>ociés, et des associés inlluents? (les difficultés arrêtent. La crainte de blesser les inlé-rêts des journaux existants rend aussi moins entreprenant.

«...On parait se bornei' à la conférence religieuse, relativement a l'action à exercer sur lesjeimes gens. Mais ce n'est pas assez; et même, ce petit exercice, il faut en cbanger tout à fait les formes, si on veut que (pielques jeunes gens le suivent, car, le plus souvent, il ne les intéressait pas, etc., etc. » — Le même au même,

« 'iC, f(''vi ici IS-20.

«...Quel effet, monsieur l'abbé, a produit votre dernier ouvrage 'I Le corps diplomatique assendjlé pour demander à chaque cour la provocation de la condamnation en cour de Uoine; — les évoques accourant à Paris comme si le feu était h leurs diocèses; — l'archevêque de Paris fulminant; les autres se préparant à l'imiter; — le Nonce lui-même effrayé;

— les Jésuites et leurs amis humiliés et mécontents, et renonçant, par dépit à ce qu'ils avaient jusqu'ici adopté du « sens commun, » etc., etc.

— Il y a de quoi ébranler une foi, même solide. Aussi suis-je fier de In miemie, quand je la vois tenir bon contre de telles secousses.

« J'ai, en outre de ces tentations générales, des assauts particuliers à surmonter. Des membres du conseil général ont pensé à provoquer la dissolution de l'Association, afin qu'on ne pijt dire qu'il y avait une Ligue, alors que le manifeste vient d'en être publié. Les braves gens ont peur de passer pour des ducs de (îuise!...

(( Dieu, (|ui vous a donné cette glorieuse mission -, vous eu a sans doute inspiré la mesure. Autrement, je me permettrais de vous dire (pie, peut-être, ne fallait-il pas soulèvera la fois tant d'opposition. Les Jésuites, par exemple, maintenant répandus par toute la France, en rapport avec tout ce qu'il y ;i d'hommes pieux, sont un obstacle au proîrrè>:

' Des progrès de la Révolution et de la (juerre contre l'Iùjlise.

- (( De redoiîiander, pour les callioliiiiieN opjirinn's, la liberté, l'indépeuliauci' tloiil on les dépoinlle, cl ilout le nom niènie leur l.iil peur. »• Nous puisons ce coionienlaire exphcalir dans Ciné autre lettre de la même épotpie.

de vos doclriiies catholiques. Dans leur chagrin momentané contre le Pouvoir, ils eussent été pour elles, s'ils ne se trouvaient pas blessés par ce que vous dites de leur Institut.

« D'autres personnes prétendent qu'il aurait fallu s'exphquer tout à fait sur leur compte, dire en quoi on les blâmait, en quoi on les approuvait. Enfin, il en est — et ceux-là sont ultramontains — qui soutiennent qu'il ne fallait pas juger un (lorps que les Papes ont loué sans reslriction. Certaines propositions, encore, choquent quelques bons esprits, qui ne sont pas assez dans l'intimilé de toute la doctrine catholique. Ils pensent qu'on peut induire de votre livre des provocations à la révolte. Ils ne voient pas que le droit de résistance est toujours, pour vous, subordonné au pouvoir spirituel, règle suprême des devoirs... Enfin, vous n'avez, dit-on, rien trouvé de bon dans la monarchie de Louis XIV, ot, en ceci, on vous estime bien exclusif,

« Cependant, la rumeur semble s'apaiser un peu; et peut-être l'àpreté, pour ainsi dire, de votre doctrine, — je m'exprime mal, sa sincérité mâle, sans détour aucun, — aura-t-elle pour effet d'éveiller davantage l'attention, de provoquer plus d'examen; à la longue, de pénétrer en plus d'esprits.

« Pour en revenir à nous, monsieur l'abbé, je voudrais bien que vous ne désapprouvassiez pas le journal hebdomadaire de l'Association, tellement demandé de toutes parts, etc., etc. » — Le même au même.

Ce n'est pas tout, et d'autres correspondances éclairent d'un jour non moins vif cette époque décisive.

Un des écrivains qui, peu de mois ensuite, iront prendre place à l Avenir^ adressait, le 50 mai 1850, une longue lettre à Lamennais. Il y est question d'un manifeste, d'un mandement destiné, — en vue du coup d'Etat qui s'apprête, et des conséquences fatales qu'il aura pour la liberté de la presse, — à rallier d'avance le parti catholique'. M. de

* I/idée mère de ce projet appartenait à M. de Renneville.

<i ... Il pense, dit M. de Ceux dans inie lellre précédenle, que le temps

NOTKS ET SOUVENIRS. • X3

(]oux est pour une alliance avec le libéralisme, seule condition (ruiie existence possible. Il est aussi pour (pion laisse le cleruV; en dehors de celle levée de boucliers. On ne rcnoncera pas à demander son appui, mais plus tiird, « (juand il sera las de son ilotisme actuel. » Alors on lui rendra la place (jni lui appartient, car après tout « ralTaiblissement de la puissance ecclésiaslirpie est le plus grand des malheurs, la cause la plus l'éconile de désordres, l'indice le plus certain (h- leur gravité. » Puisse donc le cleigé « se réveiller bienlôl de sa longue léthargie, et secouer le joug (pji nous accable en lui, par lui et avec lui. » Quand le prêtre est esclave, le laïque perd sa liberté... 11 la perd, lui, sans compensation. « Les princes de l'Eglise, les chefs de sectes religieuses ou philosophiques jieuvent être dédommagés, en argent ou en honneurs, des violences qui leur sont laites : mais au simple fidèle que donnerez-vous en échange de sa foi faussée, de ses doctrines déli'qirées au gré du pouvoir? Que m'importent, à moi, catholique, les pierreries (pii brillent sur la mitre de mon évoque, le lu.<'

de sa table ou de ses écuries, etc » Quatre pages sur

ce thème et sur ce ton.

Lamennais crut voir, dans cette tactique, une finesse, des restrictions mentales, une diplomatie qui n'étaient pas de son goût. C'est en ce sens qu'il répond, non pas à M. de Conx, mais à M. de Renncville, véritable auteur du plan de campagne, Icijuel riposte à son tour par une théorie des «ménagements à garder avec les hommes. » C'est faute do ces ménagements, et parce qu'il attaque de front « un fonds

est venu où les cnllioliiincs IVaiK'ais doivent se conslilnor en parti polilii|ue, afin (le reconqut'rir de haute lutte, par les voies leya/m, I entier, le véritable, le complet alTranclùssement de l'Église de France. » — Lettre à Lamenna's, G avril 1830.

d'ignorance et de préjugés... avant d'avoir fait pénétrer dans les esprits les préliminaires nécessaires à la compréhension de ses théories.. . qu'il soulève tant de résistances. » En s'y prenant autrement, — M. de Renneville déclare en avoir fait l'essai, — on peut, même ayant affaire à des gens d'esprit, « faire conclure de la même manière vos admirateurs et vos détracteurs. » D'autres passages de cette lettre sont à relever ; ainsi : « Vous avez su vous placer si haut que le ridicule ne pût vous atteindre ; vous avez sagement préféré braver la haine... Vous n'avez pas toujours su vous garantir des traîtres, des sots, des intrigants... » Enfin, le noble correspondant de Lamennais l'exhorte à « manier plus doucement » les Français, qui ne sont pas des Bretons.

C'est par un ami, c'est dans des épanchements intimes que ces conseils sont donnés. Tenons-en compte pour apprécier la droiture et la rude franchise de celui à qui on les adressait. Quant à M. de Renneville, il a d'évidentes prétentions à la haute politique. Les hommes sont des « moutons » qu'il ne faut pas effaroucher, et qu'on « mène tout doucement, avec quelques précautions, là où ils ne conq)taient pas arriver en partant. » — « Soulenez-moi, mais avec mesure, écrit-il à Lamennais; — je dis mesure^ car il importe que je n'aie pas l'air d'être votre compère, et vos doctrines, que je prêcherai sans en avoir l'air, feront peu à peu du chemin '. »

La correspondance en resta la, paraît il, et personne, je crois, ne s'en étoimera. Presqu'à la même date, Lamennais recevait les détails suivants dun de ses disciples, qui lui rendait compte de sermons prononcés par lui (hnant la cour de Charles X.

' M. lie Rennevillo à Lamennais, r.oii dalt'c, mais linibri'e du 'iCtoviil I8.~0.

NOTES FT SOIÎVFNIRS 8.',

«...Malgré les préventions qu'on avait rlierch) ù ré|iaiulro ronlie moi, j'ai été écouté constamment avec un vif intérêt. Madame la Dau- |iliine m'a l'ait faire des compliintMils... J'ai parlé avec une fianclu'se entière; et, dans trois ou (juatre sermons où j';ivaisà établir les dogmes fondamenlauv (\\i (Ihiistianisme, j'ai d(''ve|(»|)|tt', d:ms toute son étendue, la méthode d'Autorité.

" Mgr l'évèipie d'Hermopolis, cpii a écouté constamment avec son oreille gallicane, n'a pas manqué de dire que j'étais un chaud partisan de M. de Lamennais, et «pic j'allais |teut-ètre encore plus loin (pi»î lui. Oiioi qu'il en soit, j'ai dit la vérité, je l'ai dite tout entière à nos sourds couronnés.

« Il y a toujours eu foule à mes sermons, et le jour où j'ai été présenté au Roi, des officiers supérieurs, qui avaient sui\i toute ma station, sont venus m'cntourer dans la salle du Trône, pour me témoigner tout le plaisir qu'ils avaient eu à m'entendre... Du reste, je n'ai pas entendu dire que mes prédications aient converti un seul courli-an. Je n'avais cependant en vue que le salut de leurs Ames. Puissé-je. du moin^, avoir semé quelques remords dans ces ànies flétries! » — .V. Lacordnire à LamennaU, 27 aviill850.

Ainsi, à chaque pas, dans sa inarche résolue à travers les obslacles, Lamennais rencontrait de nouvelles méfiances, des refus de concours, ou des hésitations, des timidités, des couardises qui devaient l'abreuver de dégoûts. Sûr de ses intentions, convaincu de la bonté des moyens qu'il employait pour les réaliser; trop absolu pour subordonner l'emploi de ces moyens aux intérêts, aux convenances de ceux qu'il appelait à lui, et qu'il sommait de s'oublier conmie il s'oubliait lui-môme, ce nouveau Pierre l'Ermite, déçu dans ses espérances obstinées, lançait en vain sa voix jmissanto à tous les échos de l'horizon. Les fils des croises ne venaient à lui qu'en bien petit nombre, et, de ceux qu'il ralliait, un [)lus petit nombre encore poussaient le vieux cri d enthousiasme. Diex li volt! était peut-être, en lettres ,Holliiques^ sur leurs cachets armoriées; — combien l'avaient i>ravé dans le cœm'V

86 NOTES RT SOIIVRNÎRS.

J'ai quelque peu insisté sur celte époque où la transition s'accentue à la fois et s'explique. En aucun temps, Lamennais n'avait compris le catholicisme comme un instrument (le tyrannie. Lorsqu'il avait soutenu les principes monarchiques, il entendait les consolider, en définitive, au profit de l'autorité spirituelle, la seule qu'il ait jamais admise comme toujours et partout légitime. Il voulait les rois puissanls, mais il les voulait dociles : et le Pape, redevenu leur maître, eût été le protecteur des peuples.

A ce système, si Ton veut comprendre pourquoi il allait Tabandonner, il faut opposer immédiatement celui de la politique catholique, telle que nous la voyons à l'œuvre : le roi pontife, impuissant comme pontife parce qu'il est impuissant comme roi, protégé de tous les souverains, même des schismatiques, — du Czar, entre autres, — et sans que cette dernière protection lui pèse ou l'humilie; le clergé l'onclionnaire public; les tiédeurs delà foi, son hésitation, ses refus devant le sacrifice le martyre discrédité ; la prudence précbée à tout propos; la parole de Dieu accommodée à toute circonstance; un édifice, enfin, étayé, vacillant, (ju'il faudrait jeter à terre et reconstruire de la base au sommet, pour qu'il rappelât, au moins, le temple idéal où Lamennais voulait ramener la Société moderne, devant un Dieu qu'elle pût adorer et comprendre.

Quand il s'agit d'expliquer un changement d'opinions, la succession des temps, et leur travail gradué, importent presque autant que l'analyse exacte et Tapprofondissement des motifs. Supprimez les années intermédiaires de 1825 à 1850, Lamennais, énigme prescpic insoluble, passera faci-

NOTES KT SOIJVKNIHS. 87

lomenl, aux yeux de qui ne l'a point connu, pour un rcné- •^nit, tout au moins pour un de ces polilirpies sans scrupules (jui orientent leur voile selon (jue souille le vent de la Fortune. Suivez-le, pas à pas, durant ces cinq années, — on le pourra désonnais, — et pareille erreur ne sera plus permise, même aux esprits les (dus prévenus. Toute conscience équitable devra reconnaître en lui l'homme de bonne foi et de bon vouloir, entier parce qu'il croit, ardent [)arce qu'il aime, chaque jour déçu, lentement désabusé, perdant sa foi comme, dans une autre lice, l'autre chevalier breton perdait son sang, goutte à goutte. Et, toujours comme Beaumanoir, il n'eut (jue son propre sang pour élancher sa soif, jusqu'au jour où, loin des sables arides, il rencontra la source vive qui lui rendit l'enthousiavsme fougueux, les consolantes espérances, les purs enivrements d'une jeunesse nouvelle.

XXVÏl

La llévolntion de 1850 ne l'étonné, ne le modifie en rien. Il l'a vue, annoncée, proclamée d'avance. 11 a montré du doigt, aux Bourbons encore sur le trône, le chemin jadis suivi parles Stuarts. Il a parlé de liépubliqne avec un sangfroid surprenant, alors que ce mot semblait, aux plus hardis, ou une espérance ou un épouvantait chiméricjue. Il a mesuré de l'œil l'arène agrandie que va lui offrir l'affranchissement de la presse, et il s'est dit que la liberté ajoute à la puissance de chacun ce qu'elle retire à l'autorité d'un seul : il a compté par millions les catholiques de France, et, les jugeaiit d'après lui, les croyant pénétrés de la môme douleur, gênés par la môme oppression, il a espéré les voir debout au premier appel. Fu\ aussi seront libres; eux aussi

réclameront leur droit; eux aussi, au besoin, sauront le défendre. Et Rome, pour donner le signal, retrouvera la voix des Apôtres ; le labarum de Constantin, flottant sur le dômcî de Saint-Pierre, annoncera la victoire immanquable.

Telles étaient, à coup sûr, ses pensées. Ce que furent ses acies, nul ne l'ignore. Entraînant avec lui la petite cohorte des disciples quil avait formés, il se jeta au plus épais de la mêlée des partis. L'Avenir parut : grande surprise, [•ourquoi donc? Les prédications de l'Avenlnioni^ en germe, dans le livre qui avait précédé. Elles se déduisent, rigoureusement, des idées que l'écrivain a voulu, en dernier lieu, faire prévaloir. Lui opposer quelques-unes de ses anciennes opinions, on le pourra sans doute ; mais il faudra, pour être juste, tenir compte de la transformation graduelle qui s'est opérée, des erreurs qu'il a éliminées une à une, non par calcul, non sous une pression extérieure, mais spontanément et en toute sincérité d'esprit. Encore une fois, on manque, et gravement, à l'équité, si, comparant ce que j'appellerai les deux extrémités de Lamennais, on omet le travail intermédiaire, l'élaboration graduelle qui les unit. Et si je répète ceci, c'est que le grand intérêt du livre auquel ces pages servent d'introduction, est précisément de fournir, bien irrécusables et bien authentiques, les données de l'étude que je viens de signaler conmie indispensable.

A ce moment décisif, Lamennais eut-il raison ou eut-il tort? Qui le dira? La solution absolue de cette question, personnelle en apparence, mais d'une immense portée quand on la généralise, est une de ces hardiesses que je ne comprends guère, et que dès lors je ne saurais avoir. D'ailleurs, en un sens ou dans Tautre, les lecteurs sur lesquels je puis compter ont presque tous, à cet égard, une conviction déjà faite; et je ne pourrais me flatter ni de confirmer dans leurs idées

NOTFS ET SOUVENIRS. 8«

ceux qui pensent ronnme moi, ni (r('*l»rîinl(M- dnns h'iir foi ceux <jui croient aiilremenl.

Je souniettrai donc, tout simplement, qurhpips doutas nnx plus âpres censeurs de Lnineniiais.

S'il s'est ('«faié, comme ils l'alTirment, c'est apparenmient «ju'il eût du suivre la roule o[)posée à celle qu'il a |)ris('. Voyons, très-souunairement, où elle l'eut mené. Philosophe, il avait une doctrine; prêlre, une croyance; citoyen, des opiiu'ons. Il avait de })lus, — privilège admirable de sa riche nature, — avec le désir de posséder la vérité, le désir de la répandre. La lumière qui s'était faite pour lui, jamais il ne Peut pu garder, savant égoïste, derrière les volets clos de sou cabinet. Il la lui fallait, à la cime du phare, éclairant la mer houleuse des révolutions, les âmes en détresse, les intclliijences naufragées. Eh bien ! à cet homme ainsi doué, ainsi organisé, placé dans la situation (jue Ton sait, voici ce qu'on demande : philosophe, il ne tirera pas les conséquences de sa doctrine; prêtre, il ne prêchera pas sa croyance ; citoyen, il dissimulera ses opinions. L'orage qu'il a prévu éclate, la tourmente sévit de toutes paris, la peur est chez tous, le péril semble immense : des cris d'angoisse sortent de toutes les poitrines. N'importe, il faut se taire et se croiser les bras. Le gardien du phare n'a qu'un devoir, c'est d'éteindre le fanal sauveur; et c'est ainsi qu'il échappera au blâme... Voici ce (ju'on demande, ai-je dit. Si on demande autre chose, n'eslce pas ce qu'a fait LamemiaisV

Un pas de plus. Il y a dos prêtres — ne les désignons pas autrement — qui ont, à l'inverse de Lamennais, conqn-is leur haute mission. Us l'approuvaient dans ses théories du « sens commun ; » ils souscrivaient à ses attaques incessantes contre le gallicanisme; ils l'encourageaient, ils le bénissaient, lorsqu'il poussait à ses plus extrêmes conséquences la doctrine

ultrnmoiitaine, unie un temps à celle delà légitimilé monarchique, à celle du droit divin. Rien ne les arrêtait, rien ne leur semblait excessif dans se> entreprises les plus hardies, dans les plus vifs emportements de son zèle. Simple prêtre, au mépris des lois de la hiérarchie, il parlait de haut à ses supérieurs humiliés. On admirait sa fermeté courageuse. Il criti(|uait leurs mandements ; on louait sa science, on exaltait sa sévérité inexorable. Les victimes se plaignaient-elles? Les prêtres dont nous parlons, spécialement chargés de faire droit, gardaient le silence. La loi civile, mise au service des rancunes d'un évêque ministre, d'un prélat de cour, frappaitelle l'avocat du Saint-Siége? Ces mêmes prêtres, arrêtés senlement par le sentiment de leur faiblesse, se renvoyaient l'un à l'autre les frémissements de leur nulimiation contenue. Le jour de la crise arrivé, sur la brèche, au poste le plus périlleux, Lamennais a paru. Où sont-ils, eux7 II parle; que disent-ils? On le poursuit, on le juge, on le punit; que font-ils pour le protéger? Entin, las et irrités de leur silence, les puissants de la terre, se tournant vers ces oracles muets, les somment, puisqu'il refuse allégeance à toute autre autorité, de fermer eux-mêmes cette bouche obstinée. Ils hésitent, se consultent, et finissent par obéir. Qui condauuie Lamennais n'approuve-t-il pas ces prêtres? El par contre, qui ose juger ces prêtres — ce qui revient à les condamner, — ne devrait-il pas approuver Lamennais?

Quand donc, quittant le sentier séculaire, l'ornière usée, parvenu en de plus hautes et plus lumineuses sphères, lesprit humain s'habituera-t-il à n'avoir qu'une règle, une justice, la même pour tous? — « Cet homme nous appartenait; « il s'était donné à nous, il nous avait soumis sa conscience : « il était notre prêtre et notre lige. Il devait parler, se taire, « se montrer, disparaître, se dévouer, s'abstenir, sur notre

NOTKS ET SOIVKMI'.S. 01

« ordre seulement, et selon notre volonté. » Soit! Votre théorie exorbitante, je l'atlinfîtlriii, si vous y tenez; mais alors, ne pnis-je demaniler humblement (ju'elle pèse, immual)le, sur tous et chacun? Car, à ce prix seul, j'y puis croire. Et alors, immédiatement, je voudrai savoir pourquoi elle n'a pas été appli(juée, en IS'2i'),aux [)rétres- ministres, soutiens du gallicanisme constitutionnel, comme elle l'a été, en 1852, au prêtre-apôtre, soutien de l'ultramontanisme démocr.ilique. Je comprendrai l'Encyclique lancée contre Lamennais, si vous m'en montrez une qui atteigne, dans leurs doctrines exécrées, MM. Frayssinous, Fentrier, Clause!, et les évéques, les abbés à leur suite.

Cette méthode si simple d'essayer la valeur logique d'un principe, appliquons-la aux reproches que la rancune catholique n'a cessé d'accumuler contre l'homme dont la désertion lui a été une si cruelle blessure. — Il a péché par orgueil. — Qu'en savez-vous? Et si, l'ignorant, vous l'affirmez, qui m'empêchera de dire que vous êtes catholique, vous, par routine, par oisiveté d'esprit, par instinct servile, par calculs intéressés? Et si on est orgueilleux parce qu'on est tenace dans ses convictions, vous qui vous faites gloire d'être inébranlable dans les vôtres, comment vous ap[)ellera-t-on? — Après avoir changé, il devait se taire. — Pourquoi, si sa conscience lui ordonnait de parler? s'il se croyait, après une longue expérience, arrivé au vrai? — Quelle certitude en avait-il, s'étant, selon lui, trompé si longtemps? — A ce compte, quelle certitude auront jamais de posséder la vérité les convertis que vous faites. — Mais le scandale... — Auriez-vous préféré une incrédulité secrète, des prédications mensongères, des sacrements profanés? — Mais les convenances... — Polyeucte songeait-il aux convenances quand il renversait les statues du lemj)le [)aïen? Fran(;ois-Xavier y

songeait-il quand il crachait sur les idoles japonaises? BlAmez-vous François-Xavier et Polyeucte?...

C'est bien assez, c est trop insister. Pourquoi dire d'avance exactement ce que chacun pensera, je le crois du moins, après avoir lu les Lettres de Lamennais?

La nouvelle de la Révolution parvint à la Chênaie, apportée pnr le billet suivant :

« Nous nous portons bien; soyez tranquille à notre snj»;t. La lutte entre le despotisme de cour et le sentiment de la liberté est terminée. Le calme et Tordre renaissent rapidement. Les journaux vous donneront des détails. Tout à vous. »

Cette lettre n'est pas signée, mais l'écriture no nous laisse aucun doute : elle est de M. l'abbé Gerbot.

Le 12 août, le môme correspondant appelait Lamennais à Paris : le lo, il regrette d'avoir exprimé ce désir, et ne veut point intluer sur une détermination qui pourrait arracher le solitaire de la Chênaie à « sa paisible campagne. »

Mais déjà, le 9, il lui avait soumis l'idée (due à M. Harel de Tancrel) d'un journal qui « défendrait à la fois la Religion et la Liberté. »

« Je m'en suis mêlé pour assurer la direction de ce journal, comme il convient. 11 est vraisemblable qu'il s'établira... On m'a dit hier que plusieurs Jésuites étaient partis pour Rome, où ils vont porter leurs idées absurdes, et présenter la révolution et ses causes sous un jour qui ne pourra manquer d'égarer les esprits. »

• 20 août 183().

« Vous avez dû recevoir le prospectus du journal qui produit généralement un bon effet. Le Globe d'aujourd'hui en parle, et reconnaît notre séparation d'avec le parti royaliste, — reconnaissance d'autant plus

NOTKS KT SOI! V KM lis. «>3

im|inil;iiitc que raiticle iiuroy;il)le tic Lauiciitic tl;iii> la Qnolidiennr |i()nv;nt nous hwv l)can( oup de tort, si l'on s'tlait imaginé que ces idées elTroyîibk's lus-scril les nôtres.

« Le notaire s'occupe de trouver des actionnaires, clc. ^ous ferons une distinction entre le> fondateurs et les simples rédacteurs, (lonmie fondateurs, nous a\ons droit à des actions. On prend des renseignements sur ce qui est établi pour les autres journaux, tels que le Ghbc et le yalinnnl, jmur partir di' là et servir de n"';:li'.

« J'attends votre avis relativement an Mémorial. On le réunira. Sa valeur sera représentée dans l'intérêt que j'aurai au journal, outre ma (jualité de fondateur...

« Maintenant, il est d'une extrême importance que le premier numéro contienne un article de vous, delà fixera de suite l'attention puhli- (pic, et décidera prompicment de la fortune du journal. Vous ne sauriez croire à quel point votre voix fera effet. Jarnais, à aucune époque, il (sic) 7é(')i aura prodnil de semblable. »

Ces derniers mots sont soulignés dans l'original, que je transcris avec la plus scrupuleuse fidélité. Ainsi l'ut fondé V Avenir.

Je n'ai pas à m'occuper des doctrines et des destinées de ce journal : elles sont connues. On sait quelles colères il suscita, et sur quels récits il alla sombrer. Ce qu'on sait moins, c'est avec quelle ardeur une partie du calliolicisniese jetait, sur les pas de Lamennais, à la recherche des voies régénératrices, .l'en ai de curieux témoignages. Ici une adresse de quelques jeunes séminaristes bavarois, remerciant Laïuennais du bonheur et du courage (pi'ils lui doivent', là une hynuie enthousiaste, plutôt (piune lettre, coiume exhalée d'un couvent de l'enuneb-. Kt je ne cite que les pUu

' Elle est signée : lùiiesl île (jiigern, François Scr-Mayr, .\ntoine Jos. Ubtim.iyr, Maximilien SUuitl)aur, el dalée de I''iei>in'j, le "24 mars 1851.

** Signée de sœur Marie-Célesle Rollcl, supérieure de la Visilaliou-Saiule- Maric, à Romans.

iiialleiidues. En revanche, les anciens amis d'Italie s'ctonnent et s'alarment. Il y a là un bon archiprêtre de 31odène que scandalise au dernier point toute doctrine de résistance à la tyrannie. « Y a-t-il jamais, s'écrie-l-il naïvement, pour un vrai catholique, raison de se soulever contre l'autorité légitime, quoique tyrarmique et persécutrice? » La comtesse Riccini est exactement du même avis : « Il nous a été désagréable, dit-elle, d'avoir vu dans les affaires ilu Behje (nous laissons substituer la locution étrangère) les catholiques y agir, car, tout vexés et opprimés quils fussent^ il ne leur était pas permis de se soulever, comme Tertullien l'a dit, comme d'autres catholiques l'ont prouvé en mille cas. »

Le P. Ventura, personnage plus important, n'est guère moins pris à court et alarmé. « Nous passons tous les deux, écrit-il à Lamennais, pour des gens que l'exagération des doctrines a amenés dans les thèmes (ou thèses) libérales : nous [)assons pour des hommes qui ont changé, pour de véritables révolutionnaires. » Selon lui, il faut céder à l'orage, se retirer du journal « à moins que MM. les collaborateurs ne veuillent désavouer les exagérations elles sottises passées. » En fin de compte, le P. Ventura déclare qu'il a envoyé à la Quotidienne une protestation formelle pour son compte personnel et privé.

Ceci est le premier mouvement. L'Ar^»i/' venant à durer, et lorsqu'il semblera s'établir, les scrupules, les craintes, qu'il a soulevés se modifieront. Le silence de la cour romaine est pour beaucoup dans ces hésitations. Pourquoi elle se taisait. Dieu lésait, et nous ne nous permettrons pas de le deviner. Mais si cette politique dilatoire, expectante, qui laisse ses serviteurs se conq)romellre pour elle, assiste impassible à la lutte, et se déclare ensuite, selon les circon-

NOTES ET SOIVENIKS. or>

slaiiccs, |)oiii' le vicloricux «jiicl f|iril soit, — si cetlt; polihijiic, (Jià-jc, est In plus linbilc aux vcmix des liouuucs, est-il ceitain ([u'clic soil l.i plus «roulée du Pouvoir d'eu hiuil?

Ku soinmo, elle inspire peu do respect à (pii la voit de près, l'u des disciples de L uneuuais lui écrit de Kome, le IT) uoveiribre 1S5'2 :

■X .. .Je suis :illé chez le P. Vonluradont l'amitic m'est si chère... Il m'a montré la dernière lettre qu'il avait reçue de vou^;, dans laquelle vous lui laites part des persécutions continues des évoques français, et le priez d'employer son intUience, afin d'empêcher que le l*ape ne consacre de son autorité leurs censures et leurs principes. Celtclccturc m'a vraiment aini^^é. Je vois combien votre àme si tendre et si aimante ressent les injustes persécutions (|ui menacent de Taccabler, et je comprends que c'est une cruelle foiitTran((> pour vous de vous voir méprisé, abandonné de ceux-mémcsqui devraient être vos principaux soutiens dans la grande (euvre que Dieu vous a donné à faire. Mais je vous prie, je vous implore, uîon père, de ne pas vous décourager....

«...En ce (jui t'oncerne les censures des évoques français, je ne jtense pas que vos craintes soient fondées. Je n'ai pas manqué de faire partout des recherches, et j'ai entendu hier, d'une autorité certaine — à laquelle vous pouvez vous fier entièrement, quoique je n'ose pas vous la nommer — que le Pape n'a aucune intention de sanctionner les démarches des évèques, et qu'au contraire, il est résolu de garder le silence le plus obstiné en tout ce qui vous regarde. J'ai communiqué celte nouvelle au P. Ventura... H semblait être d'opinion que le meilleur moyen d'éviter le danger était de vous adresser directement à Sa Sainteté ..

«...Si mun conseil était demandé, je serais d'une opinion tout opposée. A quoi servirait une pareille lettre? Elle ne pourrait que reproduire (les sentiments de respect et d'obéissance que vous lui avi-z déjii exprimés tant de fois ; et quand bien même le Pape en serait ému, je suis convaincu que ceux qui l'entourent et le gou Veinent sont à la fois si lâches et si aveugles, qu'ils attribueraient à la peur celte marque de soumission. Peut-être alors en tireraient-ils avantage pour exciter Sa Sainteté à une déclaration plus décisive... Le P. Ventura ne pense pas comme moi. Il croit savoir que le Pape a été très-content de la réponse que vous avez adressée au P. Orioli, et qu'il est toujours prévenu en votre laveur. Mais, je le répète, ce n'est pas tant le Pape que ceux qui Penlou-

96 NOTES ET SUllVENIUS.

icnl (lunl il i'auL se méfier. Je suis coinaincu que, pour obtenir quelque chose de ces derniers, il faut leur faite peur. Ils interprètent en triomphe le moindre acte de respect et de conciliation, etc., etc. » — ^1/. de ********* à Lamennais.

Cette letUe, — on en voudra bien noter la date, — est postérieure à la première Encyclique lancée contre Lamennais^; discret anathème, provoqué par les dénonciations d'un certain nombre d'évêques, à la tête desquels il faut citer l'archevêque de Toulouse. 11 n'y était pas question de l'homme qu'on voulait frapper, mais des principes qu'il avait émis, depuis des années, sans encourir le blâme pontifical. La hberlé de conscience y est signalée comme « la source infecte de l'indifférentisme. » On y dénonce « l'impudence » de ceux qui prétendent trouver dans « la liberté d'opinion » quelque avantage pour la Religion. La liberté de la presse y est qualifiée de liberté funeste qu'on ne peut assez détester ni exécrer. » — deterrima., execranda, detestabilis. Enfin la soumission absolue au pouvoir léoitime, — c'est-àdire reconnu par le Pape, — y est proclamée cas de conscience, quoi qu'il puisse arriver : — « Celui qui résiste à la puissance résiste à Tordre de Dieu... Les lois divines et humaines s'élèvent conln* ceux qui s'efforcent d'ébranler... la lidéhté aux princes, et de les précipiter du trône. » l'our [)reuves, les premiers chrétiens et leur inviolable soumission aux empereurs i\m les persécutaient. — Sans doute à commencer par Néron, dont il faut se rappeler, ici, les « torches vivantes. »

Ainsi parle Grégoire X.Y1. Ainsi avaient parlé, avant lui, r honnête archiprètre de Modène et sa candide pénitente, la

' Le 15 août 1852, neuf mois après la suspension de r.lvi'tiir, cl lorsque Lamennais, découragé d'une vainc al tente, eut quitte Rome sans avoir pu obtenir la moindre explication.

NOTKS Kl SOMVEMItS. 97

cornlcsso Kicciiii. Kt, av.iiil eux encore, iiii Ixmi ciilliolifiui' liiinrais, M. de (îhàtollux, dans nne lettre où il reliisait de présider IA<,M'nce pour la défense de la Liberté religieuse, loi niée à cùté de l'Art'/i/V comme la Société Callioli(pie lavait été à coté du Mcmov\ul\

Dans le recueil des lettres de ce temps, écrites à Laiiieiinais, il en est deux tort remanjuahles, d'un noble polonais (le comte Uzewuski, très-zélé catlioli(|ue, mais homme intelligent et courageux), où il examine la politique pontificale el démontre l'impossibilité de la réformer au protit des idées progressives. Je les mentionne ici; peut-être seront-elles publiées quelque jour.

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