‹ Correspondance [de] LamennaisChapitre 6 sur 140 · XX · texte numérisé non relu

XX

A-t-on remarqué, dans la dernière lettre citée, ces mots : Votre âme si tendre^ si aimante?... Ils se retrouvent à chaque page, pour ainsi dire, dans la correspondance des jeunes rédacteurs de V Avenir avec rhomme éminent autour duquel ils s'étaient groupés. Leurs lettres commencent inva-

' Lcllre vraiiiionl curioiise. — Lu slabilité des inslitulioiis politiques y csl pi't'coiiisL'c comme le premier besoin des sociétés, attendu quelle seule assure la sccuritê de la propritUe cl le développement de l'industrie. Le droit de souveraineté héréditaire, assurant mieux que tout autre la stabilité, doit ôtrc dès lors préiéré. Du reste, saint Paul ayant dit que « qui résiste au pouvoir résiste à Dieu nièmc, » l'obéissance au gouvernement, quel qu'il soit, doit être imposée sans éf/nrd à la moralité de ses actes. Jésus-Christ s'est soumis à Tibère. La légion Ihébaine s'est laissée décimer paisiblement par l'empereur qui voulait la forcer d'abjurer. Le partage de la Pologne fut odieux; mais les calholi(|ues polonais n'ont pas, pour cela, le droit de se révolter contre le czar. Ils l'ont perdu en acceptant ses lois. S'il en était autrement, toute nation victorieuse en serait réduite à exterminer les nations vaincues, etc. — Voilà ce qu'un hounne honorable, sullisammenl élevé, plein de bonnes intentions, écrivait, et croyait sans nul doute, en notre pays de France, le lendemain de IS"0, et quarante ans après 89.

98 NOTES ET SOUVENIUS.

riablernent par cette formule : Mon père, mon père b'ienuimé^ pour finir par celle-ci : Votre tendre fils, votre enfant. Et le contenu des lettres atteste que ce ne sont point là de vaines paroles; que Teffusion est sincère, la confiance absolue, l'atlachement presque sans bornes. Les blessures du maître font saigner le cœur des disciples ; ses Irislesses les émeuvent profondément. Et comme tous, ou presque tous, sont des intelligences, après tout, fort distinguées, comme il faut bien admettre qu'ils ont en eux toute la perspicacité nécessaire pour refréner des entraînements déraisonnables, se soustraire à un prestige chimérique, comment se refuser à croire que Lamennais, alors âgé de cinquante ans, avait encore en lui cette profonde sensibilité, ce charme d'affection, cette expansion communicative, qui seuls expliquent tant et de si vifs dévouements ? Plus vifs, hélas ! que durables. Peu après le retour d'Italie, dès les derniers jours de 1832, une première défection vient ajouter aux pénibles impressions dont le beau livre des Affaires de Rome élevnïsersi l'amcrtinne. Dans la séparation quelle amena, de quel côté devons-nous chercher les torts? Question toute naturelle, et à laquelle un autre que moi, mieux éclairé, mieux autorisé, va répondre très-catégoriquement :

« Mon bien-aimé père. — Je n'ai pas besoin de ^ous exprimer toute la douleur que m'a inspirée la nouvelle épreuve à hujuelle vor.s a si brusquement soumis la folie deLacordaiie.Mais vous concevrez facilement que ma douleur Tait encore plus pour objet, lui, que vous. Je sens parfaitement combien votre cœur a dû être blessé par des procédés aussi bizarres, je dirais hiême aussi coupables, s'ils ne provenaient d'une exaltation malheureuse, mais que je crois involontaire; vous aurez donc eu une souffrance de plus, mon père bien-aimé, mais j'aime à croire qu'elle n'aura pas été durable : l'aisance qui aura succé;lé à la gène nmluelle de vos relations aura donné jdus de paix et de libeité à votre àme. En revanche.

jft regarde ce qui vient de se passer comme un malheur irrépanihle pour ce pauvre Laiorthiire. Il est fort naturel et fort lè^^itiiue qu'il n»; partage pas toutes vos doctrines; mais qu'il ait ainsi brisé avec vous comme chef d(5 parti, et chef du seul parti (jui représente ses croyances et ses espérances — uniquement parce que vous croyez l'avènement de la Ré publique plus prochain qu'il ne le croit lui-même — c'est viaiment une ahsurdih'; qui n'a pas de nom.

M Une conversation bien rapide m'a suffi pour lui faire sentir tout ce qu'il v avait de ridicule, dinconvonant, (ïi/colier, dans la marnèrf dont il s'était sép*aré, ou, pour mieux dire, s«//i;</ de vous, lien est convenu de bien bon cœur, et m'a charge de vous en témoigner ses regrets bien sincères, de vous en demander pardon, et de vous exprimer de nouveau son dévouement et son respect.

«...Je me suis toujours étonné, vous le savez, delà promptitude avec laquelle l'harmonie s'était rétablie entre vous, car il me semblait qu'il y avait un abime à combler; mais voici le fait. Vous exercez sur lui, quand il est en votre présence, un tel ascendant, qu'il n'ose pas vous dire tout ce qu'il a dans.l'âme. 11 a l'air convaincu; et cependant ses propres idées lui restent sur le cœur, comme un poids oppressif qu'il ne peut secouer que par i]n violent effort. Je le plains, non-seulement à cause de la tendre affection que je lui porte, à cause des obiigiitiong que je lui ai, mais parce que c'est grande pitié de voir un talent comme le sien perdu pour la cause de la vérité et de la liberté...

«... Adieu, mon père bicn-aimé; mon meilleur ami, adieu ! Je prends la part d'un fils, d'un ami le plus tendre et le plus dévoué, à tous vos chagrins, à toutes vos espérances, à tous vos travaux. Je sens plus que jamais, depuis que vous êtes loin, que ma vie est enchaînée à la votre. Et ce n'est que justice; c'est vous qui m'avez donné une vie nouvelle. Connnent ne vous la consaorerais-je pas tnit entière ? Priez pour moi ! »

Ab unit disce omnes. Avec des nuances, qui tiennent à la position personnelle et au caractère i)lutùi cpi'au sentiment Ini-mènic, toutes sont à ce diapason élevé.

(jue penser, grand Dieu! des affections humaines, en songeant que cette petite cohorte d'amis si chauds el si lidèles était dispersée deux ans après?

L'année 1835 marque dans la vie de Lamennais. Il s'est retiré; il s'est soumis; il a demandé la paix. Mais tant de déceptions ont épuisé sa foi, tant de mécomptes ont lassé sa patience. D'ailleurs, à cette âme, à cette intelligence active, le repos est une torture; à celte conscience exigeante, le sentiment du bien possible, et qu'on ne fait pas, est un poison lent. Puis s'il voulait, à toute force, dormir son sommeil, les rancunes cléricales ne le souffriraient pas. L'Encyclique n'a fait qu'exciter la soif de certaines âmes vindicatives. 11 leur faut une censure plus directe, une question précise, une réponse, un débat. quelconque doù sorte un formulaire imposé à cette raison indépendante, et qu'elle porte jusqu'à la fin, comme le collier du serf féodal. A moins que cela, les Monsignori de Rome et les évéques de France ne seront pas satisfaits.

Or, pendant que celte persécution s'organise, pendant que toutes ces animosités tendent leurs secrets ressorts, Lamennais est en butte à mille misères de détail. Ses anciennes affaires de la Librairie classique ont laissé à sa charge un reliquat de procès ruineux; des condamnations sont demandées et obtenues contre lui par M. de la Bouillerie, au nom de l'ex-liste civile. Les journaux se hâtent de donner à ces malheureuses affaires une équivoque publicité. \j Avenir, brusquement interrom()u, V Agence catholique^ dispersée, sont en liquidation, et à peu près en faillite. Autres désastres. Mais ceci n'est rien; ce qui est tout, c'est l'écroulement de ces grandes espérances que Lamennais avait fondées sur le glorieux hymen du Catholicisme et de la Liberté.

NOTKS RT SOUVRNinS. lOt

On retrouve, dans les Icttrcîs des disei[)les, ramcilimic (|ni envahit le cœur du maître, .le ne dois, je ne veux nommer aucun do ceux ({ui vivent encore, car je n'accuse point : j'expose et j'explique, voilà tout. Mais les citer rjuelquefois oM une dc^ ruMossités de ce travail :

« Je suis |)liis icvultr (jiie personne <le tout ce (|ui .se pnsse a Rome et (M l'r;iiice, de cette iiicoiis(''(jueiice, de cette oppnssidn, de cette absence totale d'intelligence, de cette misère profonde : — mais je ne puis m'enipèclu'i' de voir là, comme dans tout le reste de Thistoire (!«• TÉglise, une volonté et conmie mw IntcrvtMition de Dieu, Je clierclie tonjours à m'expliquer ces monstrueuses anomalies, et à me persuader (|u'il entre dans les intentions du Très-Haut (pie le monde actuel, pélri par rincrédulité, et fondé, comme dit M. de Maistre, mr\'exil de Pieu (le la société, s'écroule de lui-même... se suicide de ses propres mains, sans que le catholicisme intervienne dans cet acte de justice, sans que rÉ;dise se môle à toute cette houe.

« Autrement, je ne comprendrais plus rien, jo Tavoue, à nos propres croyances relativement à l'infaillibilité morale et sociale de cette Kjilise, de Rome surtout. » — }l . de ************ à Lamermai^, 2ojanv. 1855.

Suivent les détails. Un abbé, un professeur de Sorbonne, vient de voir suspendre son cours, à la requête de Saint-Su 1pice, comnie suspect de correspondre avec Lamennais. In prédicateur qui, pendant quelque temps, avait été de la petite église de X Avenir, est traqué de chaire en chaire, de paroisse en paroisse. Le malheureux linit par renier son maître ol >es doctrines : aussitôt toute ditliculté s'aplanit devant lui.

Airtic lettre, non moins curieuse :

'( Vous savez avec quel empressement j'ai accueilli, à Rome, l'idée qui cITarcMicbait tant M?.... savoir, de combattre non plus comme catboli- (jue. mais connue Français. La mission que cette idée renlèrme scia, daii^ tous les cas, la nucnne, par position comme par inclination. Encore une fois, donc, vous ne pouvez me soupçonner de ne pas la c.tmpri'iiilre, de ne pas la i;(>ùtcr.

«Mais vous, mon père, celte mission est-elle celle qui convient à votre dignité, à votre gloire, à votre position, a votre destinée en ce monde ? »

Suit la thèse négative, établie en forme par un ordre double de raisonnements tirés d'abord de la position actuelle des choses, ensuite de la position particulière de Lamennais, r^es premiers se résolvent ainsi : On est dégoûté de la politique, personne n'y songe plus; la jeune génération ne veut plus s'occuper que de philosophie et de religion. Les se* conds reviennent à dire que Lamennais, au faîte de la renommée et de l'estime publique, ne saurait que perdre à descendre dans «l'arène des partis. » Les carlistes^ le justemilieu, le maudiront à l'envi; les libéraux n'auront jamais de sympathie pour un prêtre, ils ne croiront que difficilement à sa bonne foi. D'ailleurs, Lamennais vînt-il à bout de se faire accepter, aurait-il parmi eux le rôle à part et dominant qui lui est fait parmi les catholiques?

«...Votre passé tout entier, voire gloire, votre attitude aux yeux de l'humanité vous placent malgré vous dans le camp du catholicisme, et vous ohligent d'y rester quels que soient le deuil qui y régne et la honte qui le couvre '. En renonçant à votre position de prêtre et d'ultramontain, vous scinderiez votre vie en deux, et la dernière moitié serait bien loin d'égaler la première en puissance, en originalité, en éclat, n

Conclusion : il faut rentrer dans le cercle des études purement scientifiques, et se donner pour but la construction, l'achèvement d'un vaste monument philosophique.

«... Certes, vous n'avez pas à vous reprocher d'avoir été infidèle à la liberté du monde et de la patrie. Vous lui avez rendu le témoignage le plus glorieux et le plus pénible. Je le soutiendrai toujours, votre plus

* Les mois soulignés ici le sont par 1 éditeur, non par le correspondant ,\ç. Lamennais.

helle gloire, à mon avis, sera d'avoir parlé de liberté au Monde, avec un cœur pur et unu bouche pleine de louanges de Dieu : ce sera d'avoir purilié sa cause, ft de Tavoir nionlréf; à la posléi itc revêtue d'une sorte de virginité chrétienne, paré»; (hj tout l'échit du sacerdoce. Vous lui avez fait retrouver les titres de sa divine origine. Vous avez réconcilié avec elle les àines (pie faisaient reculer le culte saii;.'ijinaire par lequel on lu profanait. » — ie. })}rnK' au nu'mi', .'i févriui l^ôô.

Le 2i ilii même mois, un des correspondants reçoit une lettre du P. Ventura. — « Elle me seml)le, dit-il, on ne peut plus douloureuse. Je n'en parlerai ni ne la montrerai à personne. Ayons tous bon courage, et serrons-nous les uns contre les autres!... On assure ici que le P. Loriquet, qui vient d'arriver, déclare que, dans une audience de congé, le Pape lui a dit (|ue tout était perdu, et que Rome allait être détruite, ainsi que le monde entier. »

Au mois de juillet suivant, l'arrivée du Bref jette la petite cohorte dans une véritable consternation.

« ... Il est inutile de qualifier, — écrit l'un des jeunes disciples compris dans cette censure apostolique, — de relever ce qu'il y a de bizarre dans un acte aussi personnel et aussi précis, rendu sur de simples bruits, de l'aveu même de l'auteur. Ce qu'il y a d'important, c'est la manière dont nous devons l'accueillir. Or, je inc flatte que mon instinct sera tout à fait d'accord avec votre raison sur ce point : — je suis pour le silence le plus aî)soJu. D'abord, parce que la pièce ne nous étant pas adressée directenu nt, nous ne sommes nullement obligés d'y répondre; ensuite, parce que je ne vois pas trop comment nous pourrions répéter purement et ^im|il('nient notre soumission, sans relever ce qu'il y a d'injurieux dans le soupçon de duplicité ([ui est déversé sur nous. »

Il est certain que Rome mettait à une rude épreuve la lon-

•j^aiiimité i\v ces soldats dévoués H désavoués.

U)i NOTF.S FT SOnVENTRS.

Kt, cependant, veut -on savoir ce qui se passait dans ce Vatican d'où partaient, à la requête des ambassadeurs élranjG^ers, tant de ("oudres lancées sur les ullraniontains libéraux? Tn d'entre eux, cousin du cardinal Wisemaii, et qui arriva peu de temps après dans la Vi'le éternelle, va nous le diio sans trop de façons :

((....le suis arrivé à Rome mardi passé, le 24 (le 24 déceinhre l^oô). }Um premier soin a été de courir le lendemain chez notre cher et respectable ami (c'est du P. Ventura qu'il s'agit). 11 s'est rendu, après bien des hésitations, aux vives et pressantes sollicitations du Pa|)e pour qu'il revint à Rome, et il a été accueilli de la manière la plus favorable... H parait très-content de la conclusion qui vient de terminer vos disputes avec la hiérarchie... Je trouve qu'il partage tout à fait nos opinions sur les sujets qui nous intéressenl.

«... On nu; donne de bien tristes détails sur l'état des choses ici. Elles ont beaucoup empiré depuis mon absence. Les finances sont dans une confusion inextricable; le gouvernement intérieur c>t jdus mau\ais que jamais, et la politique extérieure, plus servile et plus basse qu'elle ne l'a jamais été. Quant à cette engeance de cardinalini et de momignorini, cette race de politiques à la voix suave, aux mains doiiilleltes. au cœur intrii;ant et perfide, ils sont toujours ce qu ils ont été depuis longtemps, les seuls favoris et dispensateurs de tout. Des opinions coirmie les vôtres ne peuvent avoir beaucoup de poids avec des gens de cet ordre. On m'assure que les .lésuiles, surtout, t-ont fort ach unes contre vous. Je n'ai pu voir encore le bon cardinal Micara, etc., etc.

((...Mettez-vous en garde contre un certain B...i. dont nous avons dj^jà parlé, si par liisard il allait vous voira Paris. J'ai découvert i[u"il est en correspondance intime et secrète avec Gaelanino, le valet de chambre et favori d'un grand persomiage. C'est un intrigant de niétier, uu sc('lératde réputation. Un pair d'Angleterre catholique qui e>t actuellement à Uome, et que M. de (i. . a connu à Londres, m'a assure ipie ce môme R...i lui a montr('\ dans l'espoir de s'insinuer près de lui. \\n pa- (|n(>l (le lettres ('crites par Tiaetanino (piand il ét.iil dans Ir couclavi'

NOTES F.T SOIIVENIHS. 105

avec son maitre, à lui i>...i, — qui était alors à Rome coiiinK* agent du cardinal Aibaiii, — le but de.s(|urlles /'lait de traiter avec le cardinnl pour ses douze votes. B....i retient les lettres i// tcrrorem «t, par conséquent, jouit d'une grande influence dans l'antichambre. Je crois qu'il est toujours à Londres.

« Mon cousin m'a transmis fidclcmcnt votie lettic du 12 décend)re. La nouvelle (ju'elle contenait ni"a lait beaucoup de plaisir, car je commençais à prévoir des suites désastreuses, non pour vous, mais pour rKfilise. Le l'ape paraft souvcMaiueiiicnt content de cette terminalion ' de raiïaire. Inde mes compati iote-; catholiques, (pii lui fut |)iésenli'' liiei-, m'assure que S. S. lui a In la It tire de l'archevêque de Paris, qui Im' annonce cette termination, et que le Pape était hors de lui de joie. (1. V. me dit qu'on tremi)laitde peur pendant les derniers mois, et que, maintenant, leur joie est d'autant plus excessive quelle est inattendue.

Je suis maintenant impatient d'avoir de vos nouvelles, et de savoir comment on envisage les choses à Paris. Vous ne nie dites pas si vous avez le projet de rcndie public ce que vous avez fait, et j'ignore si, à Home, on en fera autant. Tout ce que je sais, c'est que le Pape en parle à tout le monde, etc., etc. »

Avant que Lamennais n'eut reçu ces nouvelles de Rome, il lui en était arrivé d'Allemagne, où un de ses élèves, un de ses enfants^ venait de passer plusieurs semaines auprès du général Skrzinecki, le héros de rinsurrection polonaise. Ecoutons-le raconter les résultats de leurs longs entretiens :

«...Je regarde" l'intimité qui s'est établie entre le général et moi, et la confiance absolue et réciproque qui en a été la suite, comme le service le plus efficace que j'aie pu rendre à notre cause. Cet homme est le Siîul qui, depuis des siècles, ait tiré l'épée et commandé une armée pour la cmise même de la liberté et du catholicisme, et je me suis convaincu qu'il avait combattu, qu'il combattrait encore, non pas seulement pour notre cause, mais absohnm^nt pour nos doctrines, ou plutôt pour les vôtres.

« J'ai discuté cl approfondi avec lui toutes les questions de principes et de position. J'ai reconnu en lui la plus absolue, la plus complète identité avec vous, que Ion puisse imaginer : — et non-seulement

' Cisl \\n Anglais qui étril en français, ne l'oublions point.

100 NOTES ET SOUYEISIRS.

;)vec le vous de vos anciens ouvrages et de VAvetiir, mais avec le vous actuel, avec vos projets et vos espérances, vos idées sur ce qui est à faire. Ainsi, en premier lieu, il est tout à fait d'accord avec vous sur la question d'une action immédiate et en dehors de h Religion, et a réfuté, comme vous auriez pu le faire vous-même, toutes les objections que je vous ai faites dans ma dernière lettre de Tœplitz, et que je lui ai répétées. — « Pour rien au monde, dit-il, il ne faut obseiTer, aujourd'liui, une neutralité coupable. 11 faut se ranger en bataille sous le drapeau de la justice et de la liberté, quelles que soient les mains qui le portent : — Je suis, telles sont ses jiropres expressions, je suis le soldat des Jacobins, parce que, tout en ayant le mal au fond de leur.s œuvres, ils l'attaquent aujourd'hui là où" il est le plus évident et le plus pressant, c'est-à-dire dans la vSainte-Alliance. Je garde mes convictions et mes espérances, et saurai ine séparer d'eux quand le temps sera venu. » Il pense encore comme vous sur la ruine de la hiérarchie, et sur l'im minence d'une révolution totale dans la forme extérieure de l'Église. « Pour le moment, il dit qu'il faut se mettre, autant que possible, en dehors de l'influence de Rome, qu'il appelle « une force perturbatrice. » 11 vous prie donc d'employer tous vos efforts, dès que vous aurez fini votre Philosophie, pour former une association active, un parti quelque petit qu'il soit, d'hommes vraiment libéraux, d'hommes de bien ^ont le catholicisme soit le l)ut définitif et intérieur, mais dont la liberté jien entendue et appliquée soit le but immédiat et extérieur. Ce n'est pomt là une adhésion à des opinions développées par moi en votre no;n, c'est une opinion à lui, manifestée de son propre mouvement, et raisonnée dans son âme avant qu'il ne m'eut vu, et qu'il n'eût, par conséquent, aucune connaissance de vos idées à ce sujet.

« A ces opinions, il a joint, surtout à mon usage, les conseils les plus précieux et les plus saints, sur la nécessité de redoubler de piété, d'exactitude dans la pratique, de méditations religieuses, et surtout d'une humilité profonde et perpétuelle, dans un moment où les hommes justes se trouvt^nt obligés de se séparer, dans une action aussi importante, de la marche suivie par l'Eglise.

« Ces conseils, il les scelle de son exemple. Jamais je n'ai vu un homme, — même un prêtre — plus profondément pénétré de l'idée de Dieu. Elle est dans chacune de ses actions, dans chacune de ses paroles, et, j'en suis sûr, dans chacune de ses pensées. Il m'a raconté toute sa vie passée, et, chaque jour, me mettait au courant de ses pensées de la journée... »

Ici des détails intimes sur la jeunesse du général, pure et

NOTKS KT SOllVEMKS. U)1

religieuse, mais Iraversée par une passion connue en ont les Ames de héros, un amour qu'il conserva neuf ans et demi à (lavers les terribles distractions de la \\v. militaiie.

«...Il est aujourd'hui marie à une feiTuneoxtelIcnlc, qui l'aiiiic excessivcmenl, et père de deux petites filles, Kieu de plus ('(liliant et de plus apréalilo que son intérieur. Il n'a que quarantc;-liuit ans, quoique ses clieveux, presqu.' blancs, le fassent paraitie beaucoup plus vieux. Il est très-grand, et vraiment beau. Sa figure exprime la douceur et réncrgie (le son ànie. Il vit dans une parfaite solitude, ne voyant peisonne, étudiant beaucoup la llihlc, Vlmilation et les livras militaires. On le laisse fort tran([uille à Prague, se bornant a espionner tout ce qu'il fait, etc., etc. '. »

La situation de Lamennais, à ce monicnl de sa vie, est admirablement résumée, selon moi, par le constraste de ces deux dernières lettres, et, si l'espace ne Taisait défaut, je pourrais, dans les deux sens, en citer vingt pareilles.

Je me bornerai à quelques extraits de celles où un de ses j)lus anciens amis, le pieux curé de Genève, l'adjure avec le [)lus d'énergie de se soumettre à Rome :

«...Je suis profondément affligé de ^ votre pénible et fàchouse situation. J'en suis doublement centriste par un double motif — |)ar intérêt pour vous, et par Tapprébension des inconvénients graves ([ui peuvent en résulter pour la Ueligion. Il est bien évident que la malveillance vous épie, vous taquine, et j'aime à croire qu'elle vous calomnie : mais c'est précisément à cause de cette odieuse inquisition qui s'attache à vos paroles, à vos écrits, à vos actions, et qui prétend pénétrer jusque dans le sanctuaire de vos pensées, qu'il vous iuqtorte, excellent et très-ch'r ami, de joindre la prudence du serpoil à lu simpliciu' de la colombe. »

M. Vuarin n'approuve pas le passage de la lettre de Lamennais au Pape, où il déclare qu'il s'absliendra désormais

' Celle lettre est dalée du 50 octobre 1833,

1(^8 NOTES KT SUUVENIKS.

(le traiter les questions religieuses. Il l'engage, au contraire, à achever Yimmortel et incomparable ouvrage sur Y Indifférence en matière de relifiion.

«... Liissez dormir les questions philosophiques cl politiques... Il n'y a plus rien à attendre de la sagesse liumaitie.., Populi meditantur inania, et reges noliint intelligere, ncc enidiri... Je suis intimement persuadé que nous ne sortirons de la crise actuelle que par des calastrophes épouvantables. Sans ce remède, la société humaine, en Europe surtout, tomberait dans un état de dissolution et de pourriture. Les caninets s'obstinent à méconnaître et à jie pas favoriser Tinfluence de Tesprit rehgieux sur les peuples; et ceux-ci, fatigués par l'abus de Taulorité, par l'exaction des imj.ôts, par la servitude des conscriptions iniHtaires, s'aigrissent contre le pouvoir de l'honime, et contre la Providence. Il n'existe plus de paternité dans rame des gouvernants, et les administrés n'obéissent plus propter conseientiam, sed proptcr iram. Nisi Dominiis custodierit, eic. »

Bon et digne curé! quel calmant il a trouvé pour une âme exaspérée, pour une intelligence que le spectacle des misères sociales a jetée, peu à peu, dans une sorte de fièvrel

\X\lll

Tout ce qui reste du prêtre et du catholique ullrainontain lutte vainement, chez Lamennais, contre la force des convictions nouvelles qui l'assiègent et le tourmentent. Une grande métamorphose s'accomplit en lui, mais non sans angoisses. A l'âge où presque tous les hommes, immohilisés dans une idée qui ne peut plus changer, renoncent à tout examen ultérieur, et, tranquilles désormais, s'endorment d'un sommeil moral qui, de bien des années, précède l'an/rd', loutes les inquiétudes, tous les scrupules d'une détermination solennelle lui échoient à la fois. In passé dont, hier encore, il pouvait

M)ifc:S tT SOL'VENIUS. 101)

s'eiior<^Mioillir, il l'ulxliciue; une graiidcui pénihiernciil ;i('(juisc par treille aiinrcs do travaux, il ranéaiilit; liens du cœur et de la pensée, il y |)orle la hache avec une véhémence, uint ardeur (jui, vraiment, surj)rennent. Et de tous ces renoncements, de tous ces sacrihces, on prétendrait lui faire autant de crimes.' Four les juger, alors^ trouvez des hommes qui en aient conunis de [)areils, avec un pareil désintéressement, une ahnégation aussi rare, et par un aussi rigide sentiment des droits de la conscience.

Un simple calcul. Sur le nomhre immense de prêtres qui sont ici-has les représentants d'un culte quelcon(|ue, comhien peut-il s'en trouver qui, revenus de leurs })remiers eiitraiiiemenls vers telle ou telle croyance, tel ou tel dogme, airivent à perdre la loi qui les avait animés d'abord' Essayons (le déterminer ce cliitïre, et cherchons ensuite combien de ces prêtres, — je dis prêtres vertueux, sincères, à l'abri de tout soupçon dégradant, — ont le courage de conlesser publiquement leur incroyance. Peut-être alors aurons-nous la mesure de ce que tut Lamennais par rapport au comniun des hommes.

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