A MADAME LA COMTESSE DE SENFI T
Paris, 25 août 1826.
Vous avez reçu une lettre de l'abbé G. qui vous aura sûrement un peu inquiétée; j'étais cependant liors de tout danger lorsqu'il vous a écrit; mais j'ai été réellement fort mal. Je partirai samedi, 26 août, avec l'abbé de Sabnis, pour les Pyrénées. Nous serons de retour à la fin de septembre, époque où ma présence ici sera absolument nécessaire. Ma maladie est maintenant parfaitement connue; c'est une irrilation du cœur qui produit des étouffements, des évanouissements, et qui serait mortelle à un certain degré. De remède, il n'y en a d'autre qu'un repos d'âme que je n'aurai jamais. Du reste, le bon Dieu me fait la grâce d'être préparé à tout ce qu'il voudra.
Voire lettre du 17 août m'est arrivée bier; j'ava's reçu, quelques jours auparavant, celle de la comtesse Louise; mais elle ava!t été ouverte; la po^te n'est nullement sûre. Si vous lisez la Quotidienne, vous y aurez vu de singulières cliuses. Il n'y a pas de moyens qu'on n'emploie, à défaut de raisons, pour tioniper et pour égarer, et l'on dédaigne trop peut être ces attaques indirectes, qui ne laissent pas de produire leur effet sur les faibles et les imbéciles. Il est temps qu'on s'occupe de fixer les esprits. Il serait dangereux de les laisser trop longtemps dans l'incertitude.
Je vous félicile des moments que vous avez passés avec l'arcbevèque, et je le félicile encore plus de ceux qu'il a passés avec vous. Pour moi, j'ignore complètement l'époque où le même bonbeur me sera donné. Je suis entre les mains de la Providence, qui me crée cbaque jour de nouveaux devoirs. Vous n'en connaissez qu'une partie. Il faudrait se voir pour parler des autres. Priez pour moi, priez pour que le peu de temps qui me reste, peut être, à passer sur celle terre ne soit pas tout à fait stérile. C'est, il me semble, mon seul désir.
I)K LAMENNAIS. 2fi5
Mille et mille hMidresses à mon cher comte, à la comtesse Louise, Je ne; puis encore vous écrire longuement; mais j'ai voulu que vous eussiez de mon écriture avant mon départ.
L'archevéfpie de I*aris' a dû assister à la translation des reliques de saint François de Sales; de là il doit, dit-on, .se rendre en Suisse pour l'anniversaire de la liberté, j'entends de la liberlé de la Suisse. On lui en saura sûrement gré dans les Treize Cantons, et ailleurs.
Veuillez être mon interprète près de M""' Hic.'; parlez-lui de ma reconnaissance, de mes tendres et respectueux sentiments, et du regret que j'éprouve de ne pouvoir encore les lui exprimer moi même.
Adieu, adieu; je vais parcourir des lieux que vous avez vus, et, si la pensée, le souvenir des personnes chères a quelque réalité, vous y voyagerez de nouveau ^.
Saint-Sauveur, le 28 septembre 1826.
Je me proposais toujours de vous écrire depuis mon arrivée ici, et voici le premier jour où cela m'est possible. Vous avez dû cependant recevoir de mes npuvelles par M. Vuaiin *, à qui l'abbé de Salinis a écrit deux mots. Mon vovaçre a été une espèce d'agonie continuelle. A quelques lieues de Montauban, près de Moissac, on fut obligé de me descendre de voilure, et de m'élendre sur un lit dans une ferme. Puis, de séjour en séjour et de crise en crise, je suis erilin arrivé ici, où, à la suite d(\ treize bains, j'ai éprou\è un mieux sensible, qui n'est pourlant pas encore, à beaucoup près, un rétablissement complet. Nous repartons demain poiu' Bordeaux, où nous nous
* M. deQiielen.
" M'"" Ricciiii.
^ Leltres supprinucs : — .1 M. le baron de Vitrolli'S. Bordeaux cl Tailio.*:, 29 août et 10 scpleuibre 1820. — Détails du voyage à Sainl-5auveur.
* Cure de Genève.
rendrons à petites journées, et en nous arrêtant deux ou trois fois. J'espère être à Paris du 10 au 15 octobre. Le médecin, homme de mérite et point charlatan, insiste pour que je revienne ici l'année prochaine, et que j'y passe au moins deux mois, juillet et août. Je prendrai mon parti d'après l'état de ma santé à cette époque. En attendant je vais me retrouver avec l'abbé Gerb, et l'abbé Rohrbacher. Nous avons loué un appartement rue d'Enfer, en face de la grille du Luxembourg, n° 19. C'est là que je vous prie désormais de m'adresser vos lettres. Je voudrais bien causer avec vous plus longuement ; mon cœur, mon esprit, en ont besoin, et cependant il faut s'arrêter. Quoique j'écrive debout, c'est un exercice que je ne puis soutenir que bien peu de minutes. Je crois que mes pauvres forces reviendront progressivement, et je ne le désire que pour les consacrer à Dieu et à son Église. Mille amitiés les plus tendres à la comtesse Louise. J'embrasse mon cher comte de tout, de tout mon cœur. Que vous dirai-je encore? Ne savezvous pas ce que je vous suis, et ce que vous êtes pour moi *?