XXIV
Oue les sacrifices d'alîection dont, tout à l'heuje, je parlais aient dû coûter beaucoup à Lamennais, persoime, je pense, n'en doutera. Et si l'on en doutait, (pion lise les plaintes arlachées à ceux qu'il éloignait ainsi de lui :
«... (Quelques passages de votre lettre m'ont semblé tellement durs, telleiiient »';tiang(>rs à œ qui s'est passé entre nous, tollemeiit différents de ce que j'ai toujours (;ru voir en vous pour moi, que, s'ils n'étaient pas tracés de votre main, je n'aurais jamais pu les croire de vous.
« En m'annonçunt une démarche de la plus haute importance pour 1. 7
vous et pour moi, vous refusez de m'en dire les motifs. Vous dites, plus loin, que « vous allez commencer une vie nouvelle, mais que vous ne voulez pas me communiquer vos idées à ce sujet, pane que vous ne voulez associer personne à vos destinées. » Enfin, vous terminez par cette phrase qui m'a vraiment consterné : « — Nous nous rejoindrons, j'espère, là-haut, mais nous marcherons par deux voies sur la terre. » Je me perds à chercher les motifs de ces paroles déplorables pour moi. Ou'avez-vous fait, j'ose le dire, de vos souvenirs? Comment avez-vous oublié les relations si intimes, si tendres, si paternelles, si filiales à la fois qui nous ont unis, je ne dis pas depuis le commencement de V Avenir, mais depuis sa fin surtout; depuis le voyage d'Italie, depuis votre séjour d'Andrea-del-Yalle, depufs que vous m'avez donné ce doux nom de « fils » dont j'ai toujours été si heureux et si fier? — Qu'ai-je fait, pour méiiler un changement si subit et si cruel? Comment pouvez-vous croire qu'une union si entière dans le passé, dans les années les plus actives et les plus injportantes de ma vie, et peut-être de la vôtre, n'aient pas fait naître, au moins pour moi, un engagement irrévocable dans l'avenir? Cette pensée, cette espérance, a toujours occupé le premier rang dans mon àme, et je ne puis admettre un instant la possibilité d'y renoncer.
« Vous savez bien que ce n'est pas seulement le génie que jai admiré en vous, pas seulement les doctrines identiques à mes convictions, que j'ai suivies et défendues, mais votre cœur, surtout, que j'ai aimé; votre cœur si tendre, si aimant, si bon, si cruellement blessé et percé de coups, qui a daigné s'ouvrir pour moi, et auquel j'ai cru, dans la présomption de ma pensée, apporter quelque soulagement par mon affection et mon dévouement invariables.
«...Vous démentirez donc, je l'espère, ces paroles qui m'ont tant aflligé et tant surpris. — Je vous appartiens tout entier. Vous n'avez qu'à parler, et, aujourd'hui que ma conscience ne m'inquiète plus sur la direction oîi vous aurez pu être entraîné, j'obéirai à votre première parole... Pouvoir m'associcr à vous, et trouver un devoir sacré à vous soigner et à vous suivre, serait pour moi une consolation, une félicité sans pareilles. Je pense toujours à l'Orient, et à c<.' que vous m'avez souvent dit sur votre désir de respirer cet autre air... ' »
La iiii de cette lettre a un autre intérêt (jue le comiiKiice-
' Ce palhétique appel ne fui pas perdu; cl, pour un Kmps du moins, les relations de Lamennais et de son jeune ami rcilcvinronl aussi cordi des. aussi confiantes que par le passe. Plus lard, d'autres dissenlimenls et aussi d'autres convenances les séparèrent à jamais.
NOTKS KT S(»i:VEMHS. 111
ineiil. Klle pounait me servir à prouver combien l'Allemagne savante se préoccnpnir, à cette époque, du débat soulevé par le Bref papal. Le Saint-Siège avait pour avocat, dans la Gazette iV Au(jsbour(j, un certain de Jarke, secrétaire de M. de Metternicli. Le savant d'Eckstcin et Haader se chargeaient tour à tour de lui répondre. Et Sclielling était de leur côté. « — 11 m'est impossible, ajoute le correspondant de Lamennais, de vous peindre l'émotion avec laquelle Sclielling m'a parlé de vous, l'iiitérèt tendre et touchant qu'il m'a témoigné à votre sujet. »
Les généreuses colères (jui, depuis dix ans, s'amassaitnt dans le cœur de Lamennais, débordèrent soudainement : le ressort longtemps comprimé joua; la chaîne, de plus en plus pesante, fut rompue. Les Paroles (Van Croyant étonnèrent le monde.
Il faut avoir vu l'effet magicjue de ce livre, pour savoir ce qu'il y a de puissance dans un pareil jet de pensée. On eût dit un éclair illuminant à la fois tous les horizons; et un tremblement suivit. On attendait la foudre. Mais ceux-là même qu'elle menaçait admirèrent en maudissant.
J'arrivais à Paris justenieiil alors, et ce fut une giaiule leçon pour ma jeune intelligence, que cet immense ébranlement, produit par la voix solitaire d'un honnne pauvre et sans ap[)ui, criant Malheur! du fond de ses forets natale?. J'eus beaucoup à méditer, lorsque je vis l'enthousiasme saisir jusqu'à ses antagonisles, — et M. de Yitrolles, par exemple^, me proposer comme exercice littéraire de traduire en vers le chapitre de VExllé^ qu'il me lut deux ou trois fois
(Je suite, avec rémotioii d'un homme qui a comm l'exil. A la même heure, un ami de Lamennais, dont j'ai déjà cité plusieurs lettres, recueillait le témoignage lointain de la même admiration :
« TœpliU, 9 juin 185o.
<' Mon bien-aimé père. — Je suis ici depuis trois jours, et j'ai employé la majeure partie de ce temps à lire les Paroles d'un Croyant au général (Skrziiiecki). L'effet que ce livre a produit sur lui a été tout à fait contraire à celui qu'il a fait sur moi, et que je vous ai exprimé dans ma kttre de Ratisbonne. Son enthousiasme et son admiration ont été sans mélange, sauf pour les passages où vous paraissez attaquer la propriété et Tinégalité des rangs, suites nécessaires du péclié originel : mais pour tout le reste du livre, comme pour l'ensemble de Touvrage, il dit que jamais de sa vie il n'a rien lu tle si beau, ni qui Tait tant ému. Il m'a chargé de vous baiser trois fois les pieds, en signe de reconnaissance et d'admiration.
« II ne prétend pas juger le fait de la publication de ce livre, dans ses relations avec la j)osition de l'Eglise ou votre position personnelle, mais sim|)lement en soi, et aussi par rapporta la Pologne. Sous ce pomt de vue, il le regarde comme une parole du ciel, comme le flambeau de l'avenir, et en (juelque sorte comme la voix de Dieu.
« Je me fais un devoir de vous transmettre sans délai l'opinion de Skrz., et j'éprouve une grande consolation eu le faisant, tant pour vous que pour moi, puisque jamais de ma vie je n'ai rencontré un chrétien plus pur, plus dominé par la piinsée de Dieu, plus buuible, plus digne en un mot de ce nom de chrétien. A part son admiration pour votre livre, il me prie encore de vous parler de sa tendre affection pour votre personne.
« D'autres persomus ici oui lu ce livre avec intérêt; Charles \, par exemple, Mgr d'ilermopolis, et toute la séquelle. Ce bon Charles \ a dit à M. de Cazalès « que cela lui semblait fort beau, mais qu'il ne concevait pas comment on pouvait réunir des éléments si opposés dans un si petit cadre. » Les autres s'expriment en termes assez modérés.
n A Vienne, votre livre a produit un effet terrible. Ce n<» sont qu'anathèmes et, clic/. les plus doux, gémissements et larmes. M'""" Tarnovvski écrit au général « (pj'elle aurait mieux aimé mourir (pje vous voir publie r cela; » mais je ne crois pas qu'elle Tait encore lu. On ne le connaît guère que par des articles envoyés de Vienne à la Gazette dWugsbourg, dans
NOTES ET SOI'VENIRS. Il"
l'un (lcs(|n('Is il est dit que « si I(! Diable vj-nait au inondo, il tir'ndrait rc livro à la main. >»
« On n'a pas trop l'air df compter sur une condamnation de Borne.
« A propos de Vienne, on y parle beaucoup d'une .«.einonce que von» avez dû écrin- à M'"" de Sinffl, et qui l'a fait frissonner. »
î.o mémo correspondant «(rit encore, quinze jours plus tnnl :
(( Vraiment, vous m'avez bien mal compris sur plusieurs poin!^. Je n'ai jamais blâmé votre livre en soi. Au contraire, sauf les pussages d'Alexandre VI, etc., il n'y a pas une ligne que je ne sois pnH h signer de mon sang. C'est seulement sa publication dans ce momnil, ([ue je regarde comme difticile h concilier avec votre position de prèirc et votre déclaration de cet hiver, et comme pouvant entraîner des suites fàclieuses pour vous et vos meilleurs amis. Bien que ces suites paraissent peu à craiiidrt', je persiste à croire qu'il y avait pour vous une autre voie à suivre, plus sûre et plus chrétienne : mais enfin, vous avez obéi à votre conscience, à la conscience la plus pure et la plus désintéressée qui soit au monde, et j'espère, et je crois, même, que Dieu vous protégera, qu'il bénira votre œuvre.
« Je reconnais, avec une ineffable joie, que je me suis f rompe dans mes deux principales prévisions : sur l'effet que cela produirait à Rome, et sur l'indifférence du public ordinaire et des libéraux. Vos lettres, si pleines d'intérêt sur ce double sujet, ne me laissent plus de doute à cet égard. Cependant, il faut bien se garder de compter trop sur le calme actuel de Rome. Nous avons été trop souvent dupes d'illusions pareilles. Mais, ce qui est positif, et acquis aujourd'hui h la cause, c'est que sa première impression n'a pas été, comme on aurait pu le penser, la fureur et la consternation ; et que, si elle agit, ce ne sera que poiu" obéir à la diplomatie. )>
A Rome, en effet, que se passait-il? Un aulre disciple va nous l'apprendre. C'est toujours le jeune Anglais, apparenté aux plus éminents du parti catholique, fervent catholique lui-même, et, si je ne me trom[)e, aspiiant aux ordres sacrés.
« lloine, "Jl mai Isâl « Pendant ces quinze jours, on n'a parlé ici que de voik et de voire
livre. Je ne m'attendais pas à le voir paraître sitôt, mais j'ai salué son apparition avec joie. Vivant ici au milieu de tout ce qui est le plus opposé aux idées et aux inspirations qui le dictèrent, presque abasourdi parfois par le bruit confus que font les ressorts criards de cette machine hiérarchique qui poussent avec tant d'activité son mouvement rétrograde, '\o suis, peut-être plus que personne, à même de porter un jugement impartial sur los efforts de ces grands esprits, que la hiérarchie nev<»nt plus reconnaîtra comme ses organes, pour arriver au but qu'elle devrait se proposer. »
Suivent des considérations fort élevées sur le rôle de la Religion dans l'ordre social, et la tendance démocratique que ses chefs devraient lui imprimer.
« On dit que des exemplaires de votre livre sont déjà parvenus ici chez un libraire, mais on ne sait pas cucore si le gouvernement lui permettra de les vendre. Le Pape, à ce que Ton prétend, est fort contristé, mais Topinion la plus générale est qu'il n'en dira rien. (^)uant à moi, je soupçonne le contraire, .le dis à tout le monde que, si vous êtes censuré derechef, vous vous soumettrez sans doute, et qu'ensuite vous écrirez sans doute un autre livre dans le même sens, en évitant les expressions qui auront été blâmées dans celui-ci. Vos ennemis se permettent les plus noires calomnies : les Jésuites surtout disent devons ce que disait Feslus à saint Paul. Vous pourrez bien, ce me semble, leur répondre par les paroles mêmes de TApotrc L'ambassadeur français tient le même langage que les Jésuites. Kn revanche, vous avez lapprobation et 1<'> «^"Uliaits de tous les hommes plus élevés.
« Je n'ai pas encore pu découvrir nettement l'opinion du bon cardinal (probablement le cardinal Micara), car il est naturellement obligé de transiger avec ses confrères; mais je crois qu'il approuve, au fond du cœur, ce que vous avez fait. M. Rubichon en est enchanté. Le P.Olivieri, qui vient d'être nouniié général des Dominicains, a dit publiquement, l'autre jour, que la nouvelle de votre livre l'avait profondément affligé. Quand on lui demanda pourquoi, il répondit: « Parce qu'il nous a prédit (( de grandes calamités, et je crois qu'il a raison. Ses prédictions se sont « déjà tant de fois réalisées, que je crains de les voir encore s'ac- « complir. «
« (Juantà Ventura, il semble cruire que la publication de cet ouvrage est intempi'stive, rpioiqu'il rende pleine justice à vos intentions et à vos idées, ('et excellent liomnu^ est dans une fausse position, une position «pii gêne
NOTES KT SOlIVRNinS. 11*.
tous fes mouvements ot noiorft touti s ses opinions, il vionl tie me lire unf cli.'iiinanle lettre qu'il a écrite, à votn* sujet, à sa comtesse (la comtnsse Iliccini), qui la montrera, dit-il, îi son due (le due de .Mod»irie , lequel l'enverra |irol)al»lemenl à son empereur (l'empereur d'Autriche). Il y dit une honnête quantilt' de vi-rili-s, en lenr donnant une aliiuc ({iii pourra l<'s faire goûter. Mon parent {ce pourrait ôtre M. Wiseman) me cliarj^e dt! vous tr.insmcltre ses bien affectueux y^ouvenir*;. Il partage cntiêreFTienl mes opinions sur votre livre.
« Adieu, mon père, que Dieu vous doime la paix, car je conunence à .soupçonner que, dans ce monde de misrres, c'est le seul bien qu'il soit |)rii(lent de cherclier ou possible d'atteindre. »
« P. S. Je viens d'apprendre qu'on a prohibé absolument votre ouvrage. Le Pape et quelques cardinaux en ont des exemplaires; mais l'enlrée est absolument refusée aux autres. Ceci ne vous étonnera pas. On ne sait pas encore si le Pape en témoignera publiquement son déjdaisir. » *
Répondant à son beau-frère, qui avait insisté sur les inconvénients et les dangers de cetle publication appelée à soulever lant de passions et d'orages, Lamennais déduit les motifs pour lesrpiels, après un an de réflexion \ il se décida à cet acte important de sa vie :
« Les motifs que j'ai de publier cet écrit sont: 1° la conscience qu'en le faisant je remplis un devoir, parce que je ne vois de salut pour le monde que dans l'union de l'ordre, du droit, de la justice et de la liberté; 2° la riécessité de fixer ma position qui, aux yeux du publie, est maintenant é'quivoque < t fausse; de laver mon nom, dans l'avepir, du reproche d'avoir connivé à l'hoirible svst»imi' de tyrannie qui pèse aujourd'hui sur les peuples.
« S'il faut souffrir pour cela, peu importe jf ne le regretterai pas. Il v
' Les Paroles d'un Croiiant avaient élé composées on 1S3'>. Lamennais les avait lues à plusieurs de ses intimes amis, à M. Gerbct enlie autres, cl à ces deux correspondants d'.MIeniniïnc et d'Tlnlit\ dont j'ai déjà oilé plusitMirs leltres.
.1, pour chaque position, un genre de courage.dont il est lionleux «le ïnanquer. »
Maintenant, beaucoup de sceptiques, parfaitement désintéressés dans ces sortes de questions, mettront en doute « l'horrible système de tyrannie » conire lequel Lamennais entendit protester. Je prendrai la liberté de rappeler, à ce sujet, que les révélations des prisonniers du Spielberg, et la sanglante répression de l'insurrection polonaise, étaient alors au nombre des préoccupations générales, Lamennais n'était ni le seul à s'en émouvoir, ni le plus ému de ceux que révoltaient ces abominables abus des pouvoirs de fait. Je n'en veux d'aulre preuve, l'ayant en ce moment même sous les yeux, que la lettre d'un des jeunes gens, à coup sûr, les plus distingués de l'époque, et qui a fourni depuis une des plus brillantes carrières politiques. Il vient de raconter à Lamennais, d'après les récits de M. Andryane, les tortures des prisons autricliiennes; il y ajoute ce qui lui a été révélé par le comte Plater et d'autres réfugiés polonais sur le despotisme de la Russie et de l'Autriche, et, devant ces témoignages accumulés, reculant tout à coup, comme un homme saisi d'horreur :
« Quant à moi, s'écrie-t-il, je consens à ne jamais voir de mon vivant la moindre réalisation de toutes nos espérances pour la régénération religieuse et politique de Thumanité : mais, si je ne vois pas le commencement d'un châtiment sans pareil pour ces monstres qu'on appelle empereurs et rois, je mourrai désespéré! »
Le 15 juillet 1854, une nouvelle encyclique condamna les Paroles //'///? (Woijant. El, profitant de l'ociMsion, les anciens
NOTRS KT SOliVKMh S. 117
n<lv(îisair('s do Lamciiiiais, les (Miiiernis «l(i cr'tte philosoiihic à l'aido (le lafjuello il avait espéré fonder, sur une autre liase que la Révélation surhumaine, la certitude en matière de religion, — de celte doctrine connue sous le nom de «sens commun, » — obtinrent ((u'elle serait do^fmatiquement réprouvée. Il était assez singulier, soit dit en passant, quelle le fut si tard, et qu'elle le fût incidemment. Si c'était là un « fallacieux système, » — ainsi s'exprime l'Encyclique, — si les doctrines de Lamennais étaient « vaines, futiles, incertaines, » comment ne les qualifiait-on pas ainsi lorsque Lamennais, les professant hautement, défendait en même temps l'autorité pontificale? Comment leur condanmatiou coïncidait-elle si maladroitement avec l'abandon solennel de ses anciennes idées sur la théocratie catholique, et avec l'adhésion non moins solennelle qu'il venait de donner aux principes de hberté politique et d'émancipation sociale? La doctrine, par hasard, ne se jugerait-elle qu'aux œuvres, comme l'arbre se juge aux fruits? ou bien la vérité, selon Rome, estelle l'apanage exclusif de quiconque s'incline devant le trône du Pape? ou bien encore le même homme, proclamant dans l'ordre métaphysique les mêmes idées, est-il, pour rKglis<! catholique, innocent ou coupable, selon qu'il adhère ou non à la théorie politique acceptée par le souverain des Ktats romains, dans l'intérêt de sa puissance temporelle?
Peut-être serait-il irrévérent de poser ces questions à lin faillibilité papale. Je les soumets donc, plus simplement, i,i bon sens public.
WXVIII
L'intérêt j)urement biographique de ces notes décroit singidiérement après celte grande péripétie. Cet intérêt est dans
us NOTES KT SOUVENIRS.
la lutte, prise au début, dans les déchirements successifs qu'elle amène, dans les révoltes de l'ancienne idée contre les nouvelles croyances. Lorsque celles ci ont triompVié sans retour, lorsque Lamennais a définitivement et pour jamais secoué le joug qu'il avait porté avec tant d'élan d'abord, et une si l'orte volonté d'esclavage, puis avec tant de lassitude et d'impatience, puis, en fin de compte, avec tant de dégoût et d'irritation, il reste grand, puisqu'il met au service de l'avem'r autant de foi, de zèle, de passion, de génie, qu'il en avait déployé comme champion du passé; mais l'admiration qu'il inspire se dégage de toute curiosité. On sait où il tend; ses ouvrages expliquent sa vie toute d'études et de contemplation; et lors même que son ardeur non attiédie le ramène parmi les acteurs du drame politique, V originalité de son rôle, — comme le lui faisait pressentir l'intelligent collaborateur dont nous avons transcrit les curieuses exhortations, — cette originalité, dont je crois qu'il ne se préoccupait guère, a presque entièrement disparu. Il n'est plus, seul ou presque seul, dominant du buste tout emier, de la tête et du cœur, ime immense légion de ces « hommes noirs » qu'avait cliantés Béranger, maintenant devenu son ami. Il marche à l avant- garde d'une armée volontaire, où on ne reconnaît guère de chef que pour le jour, l'heure, la minute du péril. Armée qui triomphe toujours à la longue, bien que souvent vaincue et décimée, sans hiérarchie et sans discipline, sans paye et sans grades; armée de frères, égaux et libres.
En s'y enrôlant, il la connaissait bien, et je liens pour une erreur calomnieuse cette pensée qu'il a rêvé le commandement et la direction absolue du parti démocratique. Si telle eût été son ambition, il en aurait, au bout de bien peu d'aimées, expérimenté le néant; et un retour à ses anciennes croyanc4îs lui a toujours été facile, telles conditions (ju'il y
NOTES FT soiîvi: Nins. ll'J
eût voulu mettre. Mais, jaloux au dernier point de son honneur, il ne l'était pas de son autorité. Au premier rani:, (jiiand il s'y jclait, il n'allait chercher que les dangers et le devoir accompli. Ce n'est pas en vain (pi'il les chercha.
J'appris le chemin de Sainte-Pélagie en y allant voir Lamennais, prisonnier. Pourquoi il y était, les magistrats eux-mêmes qui l'y envoyèrent ne le savent peut-être plus. Et je ne me crois pas chargé de le leur rappeler en son nom; — sa mémoire n'a nul besoin de l'espèce d'amende honorable que leur conscience, éclairée par les événements, ne lui refuserait probablement pas.
Au plus haut de la prison, sous les toits, dans une assez grande pièce basse, éclairée, ce me semble, de l'orient et du midi, par quatre ouvertures étroites et horizontalement prolongées, Lamennais a passé sa soixante et unième année tout entière. Une fois entré dans ce cachot aérien, sous ces plombs de la royauté bourgeoise, il n'en voulut jamais franchir le seuil. Quelques-uns des prisonniers, souffrant pour la même cause, y étaient admis, et de nombreux amis y montaient iliacjue jour. Nulle autre distraction.
Dans un angle, sur le carreau froid, on avait posé une petite estrade en planches. Sur celle estrade, une table grossière, un fjiuteuil de paille, cl, sur ce fauteuil, un vieillard souffrant; voilà comment il faut se représenter ce long supplice. Ouverte de tous cotés, cette cellule était glaciale on hiver, brûlante pendant les chaleurs. Pas un arbre à voir; pas un oiseau à écouter : rien (ju'un océan de toits, et le mninuire ilu laboiieux faubourg, el cpielques éclats de voix
montant des préaux. Ceci, pendant douze mois consécutifs: or, Lamennais n'avait plus que treize ans à vivre; et. de ceux qui le virent à cette époque, pas un ne lui eût garanti la moitié de ces treize années.
Sans doute, il ne dépendait que de lui d'être ailleurs. Je ne fais pas l'injure à nos ennemis d'hier, bien moins hostiles maintenant, de croire qu'ils eussent repoussé une demande d'adoucissements, motivée du reste par l'âge et la débile santé de l'homme que la loi, bien ou mal interprétée, avait mis à leur merci. Mais qui se figurera, connaissant Lamennais, une demande pareille signée de lui? Inflexible et patient, il donna sa Unerté comme il eût donné sa vie; it la vie ne se donne pas à demi.
Un jour que, par grand hasard, nous étions seuls, Lamennais me conta que, la veille, par une étouffante après-midi, et afin de tromper Taccablement que la chaleur lui causait, il avait reporté ses pensées vers la Bretagne et ces grèves humides où court sans cesse la brise marine. Et alors, dans un tiroir entr'ouvert à portée de sa main, il prit un })etit carré de papier où ce rcve s'était abattu comme le goéland sur un récif.
Voici ce qu'il me lut :
« L'automne n'a point déplus belles journées. La mer scintillait au soleil; chaque goutte d'eau reflétait, comme une iminte de diamant, une lumière blanche et pure que l'œil supportait à peine. Du villajj^e déserlé, hommes, femmes, enfants arrivaient enfouie sur les dunes où, mêlé au thym, l'œillet sauvage, aux fleurs violettes, exhalait son parfum de giroflée.
« Munis de paniers, de légers lilels, de pelles et de longs butons nr-
NOTKS ET SOliVRNIKS. l'i!
\)U'S iViiu crocluît (It! ler, ils attenduioiil que la maréo laissât à diVoiivcrt la vaste grève et ses rochers, poiii' recueillir It* riche hiitiii i.répré par la Providence, le lançnii argenté qui glisse dans le sable humide, les crabes voraces et les homards aux larges pinces, et la crevette, et la moule nacrée, et les coquillages de toutes sortes.
« Vers le soir, à Thenre où le llu\ accourt conimo un lleuve gonllé par les pluies, la troupe joyeuse regagnait h^ village. Mais tous n\ revinrent pas.
« Plongée dans les songes de son cœur, une jeune tille s'était oubliée siu- un rocher lointain. Lorsqu'elle sortit de sa rêverie, le flot déjh serrait le rocher de ses nœuds mobiles, et montait, et montait toujours. Personne sur la grève, point de secours possible.
« Que se passa-t-il alors dans l'àme de la vierge? Nul ne le sait; c'est resté un secret entre elle et Dieu.
« Le lendemain, on retrouva son corps. Kllc avait noué aux algues pendantes ses longs cheveux noirs, sans doute pournètre pas emportée par la houle, pour reposer dans la terre bénite, près des siens.
« Une croix de bois marque dans le cimetière le lieu où elle dort. Souvent Tune de celles qui furent ses compagnes, agenouillée sur le gazon, prie pour elle et, le cœur ému de souvenirs tristes, s'en va le Iront baissé, en essuyant ses pleurs. »