XL VI
J'avais été mandé [)ar son ordre, quand il se lut dit (jne I heure suprême n'était plus loin, l^enché sur lui, j'avais reru le dernier adieu qu'il envoyait à son vieil ami, M.de Vitrolles, et une recommandation — fort inutile, à coup sûr, — de ne nie laisser arrêter ni intimider par aucune obsession dans I accomplissement du mandat qu'il m'avait confié. Quand il eut entendu ma solennelle promesse, il parut n'avoir plus rien (jui pesât sur son esprit. Il était alors près de six heures du soir. Je ne (juittai plus la maison, prêt à recevoir toute prescription uouvelle que dicteraient au mourant les in(|uiétudes de l'heure qui linit tout.
Un profond silence régnait dans la chandjre où il achevait de vivre. Pas une plainte, et, pour ainsi dire, pas un mouvement. Outre la garde-malade, il n'y avait plus là que la nièce de Lamennais et une de ses amies (M'"^ de Kertanguy et M"'* de Granville\ M. Barbet allait et venait de cette chambre au cabinet de travail, où quelques amis passèrent encore la soirée. Veis onze heures, nous n'y étions plus (|ue trois ou (iuatre,et h; reste de la nuit s'acheva ainsi.
Vers deux heures du matin, M. Barbet, venant amui, me dit que Lamennais l'avait a[)pelé à deux ou trois reprise pour lui parler, mais que ses paroles étaient devenues indistinctes : on n'y discernait phis que le mot papiers. M. Barbet semblait penser que Lamennais manifestait ainsi, sans pouvoir les exprimer nettement, des inquiétudes sur le sort des I. 8
13i .NOTES ET SOUVExMRS.
manuscrits qui m'étaient légués. Je m'offris à faire immédiatement lout ce qui pourrait calmer ces anxiétés. M. Barbet retourna auprès du malade; mais il ne put saisir, me dit-il, ce que Lamennais voulait lui faire entendre. Lamennais s'en était aperçu, et, avec un mouvement d'impatience découragée, il s'était retourné du côté delà muraille. — Le silence se fit encore, et mes yeux fatigués continuèrent à suivre, sur la pendule, le cours inexorable du temps.
Le jour était revenu, lorsque j'entendis, pour la dernière fois, la voix du mourant, qui était alors seul avec sa gardemalade. Le domestique fut appelé. Il se fit un mouvement autour du lit. On avait soulevé Lamennais; il s'était évanoui dans ce dernier effort; — et l'agonie venait de commencer. Nous vînmes alors entourer notre ami.
Cette agonie durait encore, et, détournant un instant mes yeux d'un si cruel spectacle, je m'étais approché de la fenêtre. On voyait de là quelques petits jardins, encaissés dans de hautes maisons, le sombre squelette des arbres dépouillés, les allées noires autour des gazons flétris. Le pâle soleil d'hiver, traversant la vapeur matinale, jetait sur ce mélancolique tableau un éclat humide et voilé. Au bord d'un des toits voisins, quelques colombes couraient. Deux d'entre elles, s'envolant tout à coup et traversant l'air, blanches dans un blanc rayon, vinrent s'abattre précisément sur le rebord de la fenêtre mortuaire. Une imagination un })eu exallée eût pu voir en elles deux anges envoyés pour recevoir l'ànie tourmentée, et la conduire au sein de l'éternel repos.
L'âme s'exhala peu d'histants après*
NOTRS KT SOIIVRNins l.'.r.
\L\ Il
ImT rhambro, en ce moment, était rfipcuph'îc. I/impressioii rinit profonde, et, chez Ions, la même. La tête de Lamennais, presque tonjours penchée sur sa poitrine, et comme pHant sous le poids de ses fortes méditations, était maintenant rejetée en arrière, et se révélait pour la première fois, à la plupart d'entre nous, dans toute la majesté de son galhe pour ainsi dire césaréen. Jamais contours et linéaments n'ont traduit à mes yeux, aussi énergiquement, une idé(^ a})slraite : — celle de la volonté victorieuse. Spectacle imposant, j'allais dire sublime, devant lequel nous restâmes longtenq)s recueillis, presque stupéfaits
XLYIII
Passer de ce souvenir à celui des funérailles de Lamennais me serait, en vérité, trop pénible. On comprendra, d'ailleurs, que le joiu' n'est pas venu où peut être racontée, sans réticences, cette matinée lugubre, Lamennais avait écrit, pour ses exécuteurs testamentaires, les instructions suivantes :
« .le veux être enterré au luilieu îles pauvres, et connue le sont les pauvres. On ne mettra rien sur ma tombe, pas même une simple pierre.
«< Mon corps sera portr (Hrectement nu cimelirr»», sans être présenté à aucune église.
« On n'enverra point de lettres de faire pari. On aimoncera seulement
ma mort à MM. Béranger, de Vitrolles, Ém. Forgues, J. rrOrtigues Monlanelli, et M*"* veuve Élie de Kertanguy.
« Je défends très-exprepsémeiit qu'on appose les scellés chez moi.
'< F'aris, 16 janvier 18.>i.
« F. Lamennais. »
Ces instructions furent interprétées par l'autorité dans le sens étroit qui permettait à ses agents d'écarter la foule accourue pour accompagner, jusqu'au seuil de la tombe, lo défenseur dévoué de la démocratie, le champion sans rc proche et sans peur de la doctrine émancipatrice, l'homme en qui se sont manifestés, an degré le plus haut, dans nos jours de misère, le respect du droit, le culte de l'autorité purement morale, la haine et le mépris du pouvoir imposé par la force.
L'heure du départ ayant été changée sans qu'on en eut prévenu ni moi, ni aucun des amis mentionnés dans les instructions qu'on a lues, j'arrivai trop tard à la maison mortuaire, et trop tard encore à la porte du Père-Lachaise. L'hémicycle était littéralement envahi par les agents de police. A droite et à gauche, deux escadrons, sabre en main. Au centre, un groupe dans lequel on me signala M. le Préfet de police, par l'ordre duquel l'accès du cimetière était fermé. Une explication très-courte, mais assez vive, décida ce magistrat à me laisser pénétrer dans l'enceinte. A peine mes compagnons^ et moi y avions-nous fait quelques pas, que nous vîmes redescendre, par une allée à notre gauche, le petit groupe d'amis (six à huit au plus) qui avaient eu le triste privilège de l'adieu suj)rème.
> li'uu deux ctail M. Éd. Cliaiion, ancien .^etréJaire liL-m'ial du uiini.slère de l'inslniclion publique; l'autre, lui jeune homme dont le nom m'est resli' inconnu, cl qui, arrivant on nicnie leinp>; que moi rue du (irand-C.hanlier, m'avait ohUseamment oflert sa voiture.
NOTES KT SOi:VKMHS l."7
... Lo. cereiieil, a écrit l'un dt-iix, fut descendu dans une de ces longues et hideuses tranchées où l'on enterre \v peuple. Lorsqu'il fui recouvert de terre, le fossoyeur dern.'uid;i : « Faut-il une croijr? » M. Bnrhet répondit: 4 yon. » M. de Lamennais avait dit: «On mmettra rien sur ma fo«se. » l'as un mot ne fut prononcé sur sa tornlie.
Parmi les témoins de cette scène extraordinaire se trouvait Béranjjfor, qui, trois ans pins tard, mais dans de tout autres conditions, est allé rejoindre son ami. Ses obsèques, à lui, ont été splendides, et le deuil ofliciel s'y associait au deuil populaire. Ce contraste frappant, qu'on s'explique sans peine en y songeant quelque peu, fait ressortir le caractère de l'époque, le caractère des deux hommes, et le rapport de chacun d'env avec le temps où ils ont vécu.
(le que j'avais à dire de Lamennais, je crois maintenant l'avoir dit. Il ne m'appartient pas, mais bien aux maîtres do la science, de juger sa philosophie. Sauf ce qu'ils en décideront, dans un avenir qui seul peut éclairerleur jugement et le rendre définitif, il me semble qu'il leur sera aisé d'établir u\h' concordance étroite entre les données générales du système de Lamennais et ses idées particnlières; idées que le temps modifia, non dans leur essence, mais sinq)lement dans leurs applications auxévénemenls, aux faits successivement développés, à ce qu'on pourrait aj)peler les contingences du mouvement social, de la vie politique en Kurope et en France, du catholicisme dans le monde entier. Je ne cliercherai pas davantage à apprécier mon illustre ami, au point de vue purement littéraire. Ceci me serait peut-être permis, à la rigueur;
mais, si indépendante que fût l'expression de ma pensée à cet égard, je sais et je sens que, placée en tête de ce recueil, elle n'échapperait pas à une espèce de soupçon. Et d'ailleurs, parlant en quelque sorte au nom de Lamennais, ce qui ressemblerait à un éloge serait évidemment un contre-sens; tandis qu'une censure, si loyale qu'elle pût être, paraîtrait, pour le moins, une inconvenance.
Le philosophe et l'écrivain se trouvant ainsi placés en dehors de ma compétence, ai-je à m'expliquer sur le compte de l'homme? ai-je à résumer les caractères de la grandeur morale par laquelle il s'impose au respect, — désintéressement héroïque, droiture inflexible, loyauté obstinée, intégrité inébranlable? Mais, ici encore, qu'ajouterait mon témoignage aux preuves déjà fournies, à celles qui vont l'être dans les pages ci-après? Ceux qu'elles n'éclaireront pas ne m'accorderaient certainement aucune créance; — et, pour les esprits équitables, elles suffiront de reste.
C'estàeux, c'est à leurs sympathies non suspectes, que les amis de Lamennais défèrent, sans crainte aucune, sa mémoire chère et vénérée. Nous n'avons à redouter pour elle, devant le tribunal de l'avenir, aucuns préjugés, aucuns ressentiments, allons plus loin, aucune mauvaise foi, aucune trahison. Le temps n'est plus, quoi qu'on puisse dire et faire, où les passions rehgieuses et politiques pouvaient, sur la renommée d'un homme de bien, attacher à jamais, stigmates infamants, les mensonges de leurs animadversions éphémères. Le monde n'est plus ni assez catholique, ni assez monarchiste, Dieu merci! pour que le prêtre désabusé de la papauté, le royaliste devenu républicain, demeure, à ces titres, sous le coup d'une condamnation sans appel. Et Lamennais lui-même, si peu enclin à l'optimisme, n'a pas méconnu, à cet égard, la situation qui lui serait faite, quand.
NOTES KT SOUVENIRS. I"i"
à urift dos ép0(|ucs les plus crit'Kjiios de sa vie, il s'écriait, avec une confiance que nous partageons et qui ne sera pas frompée :
« Vuresie, si la haine, la colère, l'injure, poursuivent,
pendant sa vie, riiomine (pii ne connut (pio le Juste et le Vrai, r.A justick s'assied si;h sa tombe' »
r. D. FOI'.GI.ES.
' leUro du 17 août IK.".;.
COHRi:SPONl)ANCK
COIUŒSPOWDAACL
dj: