‹ Correspondance de Louis Tronson (volume 2)Chapitre 13 sur 41 · II.- i:j · texte numérisé non relu

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assez réglé pour y trouver la paix. J*en écrirai un mol ù M. DoIIier el lui parlerai du règlemeni en général sans lui parler de vous, afin qu*il veille à le faire observer, el que d*ailleurs il ne vous soupçonne pas de men avoir écrit. Quoique vous n*y trouviez pas la ferveur si grande que du temps de M. Lefebvre, ne pouvez-vous pas, de votre part, y conserver la même que vous aviez sous sa conduite îf II ne peut que vous être fâcheux de l'entendre blâmer publiquement dans la maison de la manière que vous le dites; mais il faut s^altendre qu*il en arrivera toujours aux disciples comme au Maître. Alii dicsbant quia bonus est; alii dicebant, non, aed aeducit lurbas (Joann. VII, li). C'est ce qui nous doit consoler dans les discours désavantageux qu on peut tenir de nous, sur des choses môme où nous serions des plus innocents. Car, pourvu que notre conscience ne nous reproche rien devant Dieu, et que nous soyons fidèles pour ne point manquer à Tédification et à la charité que nous devons au prochain, non plus qu*à nos devoirs envers Dieu, il ne faut point s'inquiéter de tous les discours ni de tous les jugemens qu'on fait de nous. Mihi autem, disoit TApôtre, pro minimo est, ut à vobis judicer, aut ab humano die (l Cor. IV, 3). Oh ! que tout ce que le monde dit est peu de chose à une âme qui a toujours Dieu présent comme son juge, et qui tous les jours n'attend que de lui son jugement! Vous n'êtes point présentement en état d'être peiné beaucoup sur ce qu'on dit de vous. Car, quoique vous me marquiez que Ton n'approuve pas en tout votre conduite, il est vrai néanmoins qu*il n y a personne qui ne m'en dise du bien, et qui ne m'en parie avec estime. On ne se plaint plus de cette facilité que vous aviez à reprendre les autres et à donner des avis que l'on attribaoil à une humeur critique; cl Ton convient que vous faites grand fruit dans le lieu où vous êtes. Ainsi, je ne puis m'empêcher de vous témoigner la satisfaction que j'ai de votre conduite, et de prier Notre Seigneur de vous combler de ses bénédictions pour l'accomplissement entier de ses desseins sur vous. Quoique vous ne fassiez pas comme ce solitaire qui, pour n'être point inquiété par les nouvelles qu'il apprendroit de

COnRRSPONDAXGR AVEC LE SEMINAIRE DE MONTREAL

son pays, brûla les lettres qu on lui en apportoit, je suis 1res |)crsuadé que celles que vous recevrez de voire famille ne Teront point de tort à votre zèle, et ne vous détourneront point de votre vocation. Vous avez trop d'expérience de Tavantage qu*il y a d*étre tout h Dieu et de vivre dans un total abandon à sa Providence, pour vouloir maintenant partager votre cœur et chercher d'autres appuis qui consoleroienl davantage Tamour-proprc. Ainsi, vous les pouvez lire et y répondre en sûreté, pourvu que vous le fassiez avec la disposition de cet autre saint : Si credxmt in Chriatwn, faveant mihi, pro ejtts nomine certaiuro : si non credunt, iuortui sepeltani morluos suos. Ce n*est pas que les tendresses pour une mère soient blâmables, ni que vous deviez croire que ces senlimens que la nature vous donne soient contraires à la perfection ou Dieu vous appelle. Sainte Paule, toute parfaite quelle étoit; en avoit encore de bien plus tendres et de plus forts : et cependant Saint Jérôme, tout austère qu'il étoit, ne Ten blâme pas; parce que, dit-il, la perfection ne demande pas des personnes insensibles, mais des personnes soumises; et c'est ce qui doit vous tenir en paix au milieu de tous ces sentimens que la nature vous donne; parce que, sans faire nul tort à la perfection à laquelle vous aspirez, vous y trouverez même de quoi vous y avancer, pourvu que vous ne vous écartiez point des voies de Notre Seigneur sur vous. Elles sont si saintes, si pures et si aimables, qu'il n'y a rien que nous ne devions sacrifier de grand cœur pour y pouvoir persévérer jusqu'à la mort. Je suis sur que c'est là le plus ardent de vos désirs, et c'est ce qui me portera à demander à Dieu pour vous celte grâce de toute l'affection de mon cœur, et avec tout le zèle que le doit faire une personne qui est à vous mille fois plus qu'elle ne peut dire. — L. Tronsox.

îl

LETTRE XXVI

A MONSIEUR REMY

12 avril 1680.

Vous me demandez mon avis touchant votre direction et le choix d*un directeur; je ne crois pas vous pouvoir dire autre chose, sinon que vous preniez celui, où Notre Seigneur vous donnera le plus d'attrait; pour lequel vous aurez plus d ouverture, et que vous croirez le plus propre à vous mènera Dieu par la voie de la mortification et de la crois, qui est la voie la plus sûre et la plus pure, quoique ce ne soit pas celle qui contente le plus. Si votre attrait n est que pour M. Guyolle ou M. Seguenot, vous n*aurez pas de peine dans votre choix et vous serez bientôt déterminé. Car je ne vois pas d'apparence que le premier retourne en Canada. H est en son pays, arrêté par son archevêque, sans pouvoir obtenir son exeaL Ainsi, je ne vous conseille pas de Tattendre. 11 ne vous reste donc que M. Seguenot, auquel vous pouvez aller, pourvu qu'il ait la grâce et le talent de vous mortifier. Car ce n esl pas assez qu'il vous dise de belles choses, qu'il vous propose de belles spiritualités, et qu'il vous charme par ses avis; si ces charmes ne vont à vous faire renoncer k votre cspril propre et à vous ôter le propre jugement, et à vous faire mourir à vous-même, ce ne sont point des charmes de grâce, des charmes de salut, et des charmes tels que les donne celui qui est appelé par les saints; scmctus œgrotae animœ incaniator et medicxis (1). Je ne vous dis pas ceci pour vous détourner (le sa direction, mais je vous le dis, premièrement, pour vous avertir de chercher principalement, en vous mettant sous sa conduite, d'être bien mortifié : tantum enim proficies, (juantiirn tibi ipsi vûn intiderls (2). Et c'est là la plus grande grâce que nous puissions recevoir d'un directeur. Car ce

(i; Clem. Alexandr. Pœdagog., lib. I, cap. 9. i2) De Imitât. Christ i, lib. I, cap. 25.

correspondance: avec le séminaire de MONTRÉAL 19/

n*est pas en nous consolant, maïs en nous crucifiant qui! nous rendra plus semblables à Jésus-Christ, qu'il nous fera avancer dans la perfection et qu'il nous affermira dans les vertus. Ce n'est pas qu'il ne soit aussi de son devoir de nous consoler; mais il ne le doit faire que lorsque notre faiblesse demande ce soutien sensible, et qu'autant qu'il est nécessaire pour nous donner assez de force pour bien porter ensuite la mortîlication. Car, vous savez que les enfans qui ne sont Hiourris que de lait sont toujours bien délicats et sujets à bien des infirmités. H est rare qu'ils deviennent robustes, ni qu'ils puissent jamais être en état de porter de grands travaux. Secondement, je vous dis ceci afin que vous reconnoissiez combien M. Lefebvre vous a été utile en vous faisant souffrir dans les commencements, autant que vous me Tavez mandé, et tenant une conduite sur vous qui d'abord vous paroissoit si rude et qui étoit si opposée à votre humeur; vous vous v êtes enfin accoutumé cl vous en avez ressenti le fruit. S'il s*étoil en ce temps-là accommodé à vos vues et qu'il eût condescendu k vos désirs, vous n'auriez pas assurément retiré de grands avantages de sa conduite. Troisièmement, je vous écris encore ceci, afin que vous ne vous laissiez. pas aller aisément à cette pensée, qui est fort ordinaire ù la plupart du monde, que des directeurs ne sont pas si propres pour la conduite, ni même ne nous seroient pas si utiles parce que leur esprit ne nous revient point, leur manière nous choque, nous ne goûtons pas leurs senlimens. H faut que vous demandiez beaucoup à Notre Seigneur la grâce de vous adresser à celui dont il veut se servir pour l'accomplissement de ses desseins en vous; et puis vous adresser à celui que vous croirez vous être le plus propre; mais vous y adresser sans juger du talent ni de la capacité des autres, qui auront souvent plus de grâce quoiqu'ils nous touchent moins, et que nous ayons peine d'approuver leur conduite.

La pensée de revenir en France que vous avez quelquefois ne me paroit pas assez bien fondée pour vous y arrêter. Vous dites que vous ne servez presque plus de rien en Canada, et pour moi je crois que vous y êtes très utile. Vous craignez de

198 LIYllE DIXIÈME

VOUS y perdre et de n'y pas faire voire salul ; et, pour moi, je vous tiens aussi en sûreté qu'en quelque autre lieu que vous puissiez être. Car, où peut-on être plus sûrement que danslo lieu où Dieu nous veut? Vous croyez que vous travailleriez mieux ailleurs à votre perrection; et comment y peut-on mieux travailler qu'en faisant la volonté de Notre Seigneur, en s'abandonnant à sa Providence et se sacrifiant pour son œuvre? C'est ce que vous faites d'une manière d'autant plus pure que vous la faites au milieu des croix, et sans qm* l'amour-propre y trouve fort de quoi se satisfaire. Ainsi, mon cher Monsieur, ife vous découragez point pour vos peines- Quoique vous ne goûtiez point les douceurs et les consolations de la retraite, vous en aurez les grâces; et quoique vous trouviez quelquefois votre cœur dans la désolation, et qu'il vous paroisse comme une terre sèche, aride et presque abandonnée, Dieu cependant ne laissera pas d*y achever son œuvre. Sovez seulement fidèle à recourir à lui, et dites-lui avec le Prophète : m terra déserta et invia et inaquosa, sic in sancto apparui tibi (Ps. LXU, 3). C'est là le moyen de trouver toujours en lui votre force et votre consolation, e( de ne rien craindre au milieu des périls. Domùius protector vitie meœ, à quo trepidabo? Si consistant aduersum i«<? castra, non timebit cor meum. Si exurgai ad version m** pnelium, in hoc ego sperabo (Psalm. XXVI, 1, 3).

C'est une très bonne chose, de vous porter avec un très grand zèle et de très grands soins aux emplois que Ton vous donne. Mais la perfection est de régler ce zèle par Tobëissance, et de demeurer en paix lorsqu'on vous oblige de le modérer et de ne pas faire tout ce que la ferveur vous inspire : mrlior est eniht ohedimtin qnam rictiniœ (I Reg. XV. tfti>. Tout le bien que vous pourrez faire n'égaleroit jamais devant Dieu le mérile de la mort à votre propre jugement el il votre propre volonté, que vous fera pratiquer une exacte el amoureuse obéissance. Ce doit être là votre grande règle. Kt si, après cela, les choses ne réussissent pas, vous n'en serez pas responsable devant Notre Seigneur. Ainsi, le meilleur conseil que je vous puisse donner est celui que donnoit au-

trefois un grand saint : pvœter superioris mandaium milla penitus voluntas vivat in vobis; ait homo interior tottis Deo, sit interior toiua illi subjectua.

Ne sauriez'vous reprendre cette humeur et ces enjouements de vos premières années? Vous dites que les rigueurs de M. Lefebvre ont contribué beaucoup à vous les faire perdre, et que vous passez maintenant pour un mélancolique. Ne (rouverez-vous point dans une conduite plus douce de M. Dollier le secret de vous défaire de celle mélancolie, et de contribuer comme vous faisiez auparavant à rendre les récréalions de nos Messieurs plus agréables et plus divertissantes? Ce sera peut-être présentement une mortification pour vous, mais ce sera une grande charité que vous exercerez envers eux, si vous pouvez vous faire celte violence : hilarem enim datorem diligit Deus (II Cor. IX, 7). Tout vôtre. — L. Tronson.

LETTRE XXVII

A MONSIEUR RANUYER (1)

12 avril 1680.

Je ne m'étonne pas que votre emploi vous donne de la peine : un autre y seroit pour le moins aussi empêché que vous. C'est une place mortifiante, mais où la Providence vous a mis. Et comme c'est l'obéissance qui vous y retient, vous y trouverez toujours devant Dieu votre sùrelé, et les dissipalions très grandes que vous y ressentez n'empêcheront pas cjue vous ne vous y sanctifiez. Offrez seulement à Noire Seigneur les petites croix qui s'y rencontrent pour expier les fautes que vous y pourriez faire, et ne laissez pas de demeurer en paix. Si vous ne sauriez subvenir à loul, votre consolation doit être que vous ne serez pas responsable devant Dieu des choses que vous ne sauriez faire; et l'on est d'ailleurs

(1) Mathieu Ranuyer, clerc du diocèse de Clermont, entrô au grand séminaire de Saint-Sulpice le 1"- janvier 1CC4, alla au Canada en 1(69, et y mourut le II Juillet 1000.

assez convaincu que vous ne vous épargnez pas, et que vous faites tout ce que vous pouvez.

Je ne vous dis rien de vos autres tentations, parce que je ne vois pas de meilleur remède pour empêcher qu'elles ne vous nuisent, que de les négliger. Ce sont des ennemis domestiques que Dieu laisse soulever en nous de temps en temps, pour nous tenir en haleine, nous obliger à veiller sur nous-mêmes, et nous faire connoitre la nécessité pressanlc que nous avons de recourir à lui. Qu'il soit donc votre refuge, comme il veut être votre libérateur; que voire cœur s*accoulume à mettre en lui toute sa force et toute sa confiance; que votre âme, unie à lui par les mouvemens d'un pur amour pour ne s'en séparer jamais, lui dise avec le Prophète : Diligam te. Domine, fortitudo mea, Dominus firmamentum meum et refvgium meum, et Itberator meua (Ps. XVII, 2, I]). C'est là le grand secret pour Iriompherdc tous vos ennemis, et c'est aussi la grâce que je lui demanderai pour vous de tout mon cœur, et dans toute l'étendue de l'affection c|ui me fait être tout à vous. — L. Tronsox.

LETTRE XXVlli

A MO>'SIEUR SOUART

12 avril 1680.

Vous avez raison de croire que votre voyage en France n'a pas été inutile. Dieu ne permit pas que vous en vissiez aucun fruit dans ce temps-là pour vous faire faire le sacrifice tout entier; mais la bénédiction qu'il y a donnée dans la suite vous fait voir qu'il a voulu récompenser votre peine, et que vous ne devez pas regretter les fatigues et les périls auxquels vous voulûtes bien vous exposer pour sa gloire. Il y avoil des raisons qui empêchèrent alors qu'on vous écoutât; mais entiQ Notre Seigneur a pourvu à tout, et a fait que les plaintes ont eu leur efTet.

Vous me mandez que l'île se peuple, et d'autres disent que le monde y diminue. Je serois bien aise que vous, ou quel-

CORnESPONDANCE AVEC LE SEMINAIRE DE MONTREAL 201

qu^un de nos Messieurs, eussiez la bonté de me mander combien on fait état qu*il y a de français dans toute Tétendue de l*ile; combien d'enfants, garçons ou filles; combien de gens à marier; combien de personnes mariées; combien dans la paroisse de Villemarie; combien en celle de la Pointe-au-Tremble; combien en celle du haut de i*ile ou de la Présentation. Il peut arriver des rencontres oii ce mémoire détaillé nous seroit utile.

Je ne vois rien autre chose à vous mander cette année, sinon l*" que nous avons perdu le bon M. Picoté (1), que Dieu a retiré de ce monde, et qui est mort avec autant de paix et de calme qu*il avoit vécu; 2^ que nous nous sommes chargés du séminaire de Bourges, où le zèle de M. Lefebvre sera réglé et modéré par la douceur et la prudence de M. Le Tellier qui en est supérieur; S"" que M. Tabbé Colbert (2), qui fit ici, il y a seize mois, une ample retraite pour se disposer au sacerdoce, y en a fait encore une, depuis peu, de huit jours, d*abord que le roi lui eut accordé la coadjutorie de Rouen; 4'' que le séminaire, aussi bien que la communauté, vont ici à l'ordinaire, et que Ton ne manque, ni en Tun ni en l'autre, d'occupation et d'exercice; 5* que M. d*Urfé fait les fonctions de vicaire du chœur à la paroisse, et qu'il lui vient de temps en temps quelques bons mouvemens de repasser en Canada, et que je ne sais encore à quoi il se déterminera pour l'avenir.

Voilà toutes nos nouvelles cléricales; auxquelles j'ajoute que je suis, aussi cordialement que jamais, tout à vous. — L. TnoNsoN.

(1) Charles Picoté, né à Orléans, un des premiers disciples de M. Olier, mort à Saint-Sulpice le !«' décembre 1679, âgé de 82 ans et demi. Cfr. Grandet, Les saints Prêtres français du A'V7/« sidcie; 2« série, XXXI, M. Picoté : pag. 362-371.

(2) Jacques-Nicolas Colbert, flls du ministre de ce nom, fut nommé coadjuteur, avec le titre d'archevêque de Garthage, le 13 avril 1680, devînt archevêque de Rouen le 29 janvier 1691, et mourut le 10 décembre 1707.

LETTRE XXIX

A MONSIEUR BARTHELEMY

12 avril 168^).

J'ai reçu votre lettre datée du 18 octobre dernier, Monsieur et très cher en Notre Seigneur; qui me renouvelle les peines que vous avez eues par le passé, de n'avoir eu aucune fonction arrêtée, de n'avoir été dans aucun emploi fixe et do n'avoir fait que passer d'un lieu à un autre, tantôt au séminaire, tantôt à Kentc, tantôt parmi les Algonquins, lantôl parmi les Iroquois, tantôt parmi les Français; quelquefois appliqué aux petites écoles, d'autres fois au confessionnaL quelquefois à apprendre la langue algonquine, etc. Je ne vois pas de remède à cela pour le passé. Si tous ces cbangemens vous ont été de rudes croix, où la nature n'a point eu de part, je souhaite que vous les ayez bien portées, afin que tout ce temps-là n'ait point été perdu pour vous. Nous avons ordinairement deux vues en celte vie : l'une, de servir Dieu et nous sauver; l'autre, de le faire par une telle voie que nous nous proposons. Et lorsque cette seconde vue vient à manquer et que la Providence en dispose autrement, nous croyons que notre temps et nos peines sont perdues. El ce- [)endant, il n'en est pas de même au jugement de Dieu; et ce ne sera pas pour avoir réussi dans nos desseins, ou pour avoir travaillé selon nos vues, que nous serons estimés avoir bien employé la vie; mais ce sera pour avoir bien profité des occasions de mortification qu'il nous aura envoyées; pour avoir été fidèles aux emplois qu'il nous aura donnés, quoique contraires à notre inclination et à nos vues; pour avoir sacrifié notre jugement et noire propre volonté afin de suivre l'obéissance; pour avoir voulu assurer notre salut par les mêmes voies par lesquelles Notre Seigneur a voulu luimême le mériter : qui maluit pcrdere vilam quant obediai' tiam (1). Ainsi, quoique vous me disiez que vous avez perdu

(1) Dédit vitam ne perdcret obcclientiam. ^. Bel raid. Decfovi ad Milites tcmpli, r. i:<.

votre temps depuis que vous éles en Canada, je ne puis me résoudre à le croire. Car, si vous Tavez perdu eu égard à quelques vues particulières que a'Ous aviez, comme d*ap-^ prendre l*algonquin, de servir les sauvages, de travailler k leur conversion; vous ne l'avez pas perdu par rapport à votre salut, qui est notre grande et unique affaire; et par rapport à la volonté de Dieu qui vous a été manifeslée par Tobéissance, à laquelle, comme je suis persuadé que vous étant soumis de bon cœur pour son amour, je ne doute point aussi que vous n*ayez plus mérité devant Dieu que si tous vos désirs avoient été accomplis. Cette conduite changeante et indéterminée vous aura été sûrement plus dure, mais elle est aussi beaucoup plus sanctifiante; et si la nature et le vieil homme n'y trouvent point de quoi se satisfaire, le nouvel homme y trouve de quoi s'y plaire, voyant que la volonté de Dieu s'accompfit toute pure, et sans que celle de la créature y ait de part. C'est la le sujet de cette grande joie que ressentent les personnes mortes à tout, et qui, ne recherchant que la gloire de Dieu, se trouvent, par une plénitude du divin amour, indifférentes pour tout. Que leurs desseins n'aient aucun effet, que leurs projets soient renversés, que Ton n*ait nul égard a leurs vues, ils sont toujours contens pourvu qu'ils obéissent, parce qu'ils savent qu'on ne glorifie jamais Dieu plus purement, que lorsqu'on fait plus purement sa volonté; et qu'on ne la fait jamais plus purement qu'en obéissant. C'est la grâce, laquelle je me persuade que vous vous serez attirée par cette voie, qui vous aura soutenu dans vos peines, et qui, nonobstant vos chagrins passés, n'aura pas laissé de vous faire faire un bon usage de tout ce temps que vous croyez perdu.

Je supplie Dieu de vous faire goûter les avantages et les grâces qui se rencontrent dans une entière dépendance et dans une totale soumission. Vous y avez vécu par le passé, et vos chagrins ni vos inquiétudes ne vous ont point fait sortir de cette voie; mais ils vous ont empêché d'en ressentir les douceurs. J'espère qu'à la fin Notre Seigneur récompensera votre fidélité d'un plus grand calme, et que vous vous trou-

201 LIVBE DIXIÈME

verez plus en paix que vous n*avez élé les années précédentes. Vous pouvez continuer de m'expliquer vos peines avec confiance; car je m^estimerois heureux de les pouvoir adoucir, et j*embrasserai volontiers les ouvertures qui se présenteront pour vous soulager. C*esl de quoi vous pouvez être entièrement persuadé, aussi bien que de la sincérité et

de raffection qui me fait être tout à vous. — L. Tronsox.

A MONSFELU UAILLY

12 avril 1680.

J'ai reçu votre dernière lettre datée du 20 octobre, Monsieur et très cher en Notre Seigneur. Le mystère d'iniquité qui a été découvert et dont vous ne me parlez qu'en général et fort obscurément m*a été développé par M. de Cicé qui m'en a dit tout le détail. Cesi là, à mon avis, le plus grand malheur qui pouvait arriver à celte mission; car, outre Télat déplorable de ceux que Dieu aurait ainsi abandonnés et lo peu d*espérance de les convertir, le découragement des missionnaires, et leur inutilité, est presque inséparable de ces découvertes, lorsqu'ils y donnent trop de créance. Car, pour quelque particulier qui peut-être sera coupable, on s'imagine que presque tous le sont: les moindres soupçons passent dans l'esprit pour des preuves convaincantes dont on ne se détrompe jamais. On fait mille demandes et mille interrogations à des gens qui répondent tout de travers; on refuse les sacrements dans l'appréhension de faire faire i\e> sacrilèges; et enfin on ne travaille qu'avec des chagrins, dos frayeurs et des craintes qui usent en peu de temps les ouvriers, ou qui leur font quitter le travail ou les rendent fort inutiles. Comme vous clés très persuadé de ce que vou^ croyez avoir vu, et que je sais par expérience ce que peut faire une imagination frappée sur cette matière, je crois que vous ne sauriez mieux faire que de prendre quelque autre emploi dans l'ilo, que M. Dollicr vous pourra marquer. Vous

CUUUKSl'CXDANCK AYKC LE SËMlXAlUfi D£ MONTRÉAL t^Oo

ne manquerez pas, si vous conlinuez dans vos conviclions, (Vy trouver des gens de même espèce que vous avez découverls à la Montagne (1). Car, depuis que Timagination est Trappée une fois sur cela, i*on en trouve partout; mais il faut que vous tâchiez de suivre les règles qu'on vous donnera, si vous voulez vous mettre en état de travailler avec fruit. Je sais qu*il est très difficile de se défaire de ces sortes de préoccupations, où, pour Tordinaire, le démon se mêle, pour en augmenter le mal et empêcher qu'on ne se déirompe; mais j*espère que Notre Seigneur aura égard à la pureté de vos intentions, et que le désir sincère qu il vous donne de le servir ne sera pas frustré de son effet, dans un lemps où il me semble que Ton a plus besoin de votre secours.

J*écris à M. Dollier de ne pas souffrir que l'ordre et la discipline que Ton a établis parmi les sauvages de la Montagne se relâchent, de peur que la bénédiction de Dieu ne s*en relire. Ce qui rendra cet établissement avantageux, ce ne sera pas le grand nombre, mais la grande sainteté des personnes qui y demeureront; et ce serait une grande illusion de se relâcher des maximes chrétiennes et des règles de TÉvangile, pour y attirer plus de monde par une conduite moins sévère et par une molle condescendance. Ce serait tout ruiner que d'en user de la sorte. Je recommande encore cette mission à M. Dollier, afin que, s*il se peut, rien ne lui manque, ni pour le spirituel, ni pour le temporel. iNous ne manquerons pas ici, de notre part, de Toffrir à Dieu de tout notre cœur, et de le prier d'y répandre ses grandes bénédictions pour y faire fructifier vos travaux. Je suis très cordialement tout à vous. — L. Tronsox.

(l) C'est-à-dire des sorciers, ou de gens réputés tels par M. Dailly. ()n a vu plus haut, page 187, par la lettre de M. Tronson à M. Dollier (le Casson, datée du l-r mars 1680, quelle était la crédulité de M. Bailly à l'endroit des soi-disant sorciers, et dos « iniquités » (iu*ils disaient ou prétendaient commettre.

verez plu^ dentés. V..

avec conli<i adoucir, rt présonleroi :

être enlièri de l'affeclioi

j^ «va -*»

J'ai revu vo.

siovir et très « cfLii a été déco eL Tort obscurr j^^»on a dit ton!

xi^allieuriiui ix..

^I^plorable de ( ■ m^^xx d'espérance ijiio tin aires, et \r ci^couverles, loi civielque partieui éjrltio que presque ^etii dans Tespril g^e détrompe Jania l'Og^tî^^^ à des g( fuse les sacremeni ss^acrilèges; et enfui frayeurs et des cra!

vriers, ou qui leur inutiles. Comme \* croyez avoir vu, et « faire une imaginatio»

vous ne sauriez mio emploi ^^ans File, qu^

- L* :t.n:r-ii : .i

vocre mère

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COHUKsL^ONDANCl^ AVEC LE SKMINAIRE DE MONTUKAL 207

des mille francs qu'elle vous a envoyés, afin que cela vous serve pour en avoir autant Tannée prochaine. Celte raison néanmoins ne doit pas faire votre principal motif; vous en trouverez assez d*autres dans ce que vous lui devez, qui seront plus solides et moins intéressés.

Je vous adressai un paquet de lettres à La Rochelle, que M. de Saint-Paul m*a mandé avoir mis entre les mains du capitaine de votre vaisseau, qui s*est chargé de vous les rendre. 11 y en avait enlr'aulres une pour M. le Gouverneur, ot une pour M. Tlnlendant. Vous me marquerez, s*il vous plaît, si vous les avez reçues et rendues. Je suis en Notre Seigneur tout à vous. — L. Tronson.

LETTRE XXXII

A MONSIEUR SEGUENOT

23 avril 1681.

Vous ne devez point craindre. Monsieur et très cher en

Noire Seigneur, de me mander toutes vos peines. Je sais bien

' ' (.' quel esprit vous le faites, et je suis assez persuadé que

n'est quatin que, de ma part, je puisse connoitre les

>i's comme elles se passent, et que, de la votre, vous

ioz apprendre ce que Dieu demande de vous pour Tac-

>ii* fidèlement. Cest tout ce que nous avons à faire en

vio; et ce nous sera une grande consolation, à la mort,

• >ir rien donné à nos inclinations et à nos répugnances;

ir renoncé aux unes et aux autres pour nous rendre

•iiient esclaves de sa très sainte volonté, sans vouloir

lor un seul moment de ses voies adorables sur nous.

ne est heureuse, mon cher Monsieur, qui est fidèle

ainsi attachée à cette source de vie, et qui trouve

sa consolation dans cet état ! G*est là le seul moyen

ontent. Car en quelque lieu, en quelque état, en

Miploi que Ton puisse être, on trouvera toujours

> do peine et de chagrins, au milieu desquels il

licile de pacifier un cœur par d'autres remèdes, que

âOO LIVRE DIXIKME

LETTRE XXXI

A MONSIEUR DE BELMONT (1

12 Juin 16S0.

Je ne puis vous exprimer, Monsieur et 1res cher en Noire Seigneur, combien on désire ici que les enfans des sauvages soient secourus et bien instruits. Je crois que vous en trouverez assez à la Montagne pour vous occuper quand vous saurez leur langue. Si M. Dollier prenait d'autres vues sur vous, il faut que vous lui disiez que Ton ne vous a envoyé en Canada que pour travailler à cette mission. Vous aurez de quoi gagner les cœurs de ces pauvres enfants par les secours temporels que vous leur pourrez donner; car Madame volrc mère a envoyé à M. Brenier une lettre de change de mille livres, lesquelles on doit donner au Major de Montréal qui part d*ici cette semaine, et qui vous les remettra entre les mains, s*il ne change de résolution. (Vest de quoi faire des aumônes; et les meilleures que vous puissiez faire, cesl envers ces enfants que je vous recommande par dessus tout. J'espère que Notre Seigneur vous fera la grâce, par les mérites de sa Très Sainte Enfance, de devenir enfant avec eux; et que, pour récompense de la charité que vous exercerez en les servant, il vous fera participer abondamment à la pureté, à rinnocence et à la simplicité qu opère Tesprit de l'enfance chrétienne. Prenez garde seulement à ne point rentrer dan* vos troubles passés et dans vos scrupules qui, vous ùtanl la liberté intérieure, vous seraient un grand obstacle à ce que Notre Seigneur demande de vous. N'oubliez surtout les règles que Ton vous adonnées.

11 est important que vous remerciez Madame votre mère

(1) François Vachon de Belmont, pour lequel M. Tronson paraît avoir eu une estime et une affection toute particulière, naquit â Orenobleen 1645, entra au séminaire de Saint-Sulpice en 1672, et mourut à Moûtréal le 27 mai 1732, àpré de 87 ans. cfr. liihdothùqnc sufpirù'mw, t, I, p. 2:>3--irHi.

COHUKslMtNDANCK AV£C LE SK&IINAIRE DE MONTIIKAL 207

des mille francs qu'elle vous a envoyés, afin que cela vous serve pour en avoir autant Tannée prochaine. Cette raison néanmoins ne doit pas faire votre principal motif; vous en trouverez assez d'autres dans ce que vous lui devez, qui seront plus solides et moins intéressés.

Je vous adressai un paquet de lettres à La Rochelle, que M. de Saint-Paul m'a mandé avoir mis entre les mains du capitaine de votre vaisseau, qui s'est chargé de vous les rendre. 11 y en avait entr'autres une pour M. le Gouverneur, et une pour M. l'Intendant. Vous me marquerez, s'il vous plaît, si vous les avez reçues et rendues. Je suis en Notre Seigneur tout à vous. — L. Tronson.

LETTRE XXXII

A MONSIEUR SEGUENOT

25 avril 1681.

Vous ne devez point craindre. Monsieur et très cher en Notre Seigneur, de me mander toutes vos peines. Je sais bien avec quel esprit vous le faites, et je suis assez persuadé que ce n*est qu'afin que, de ma part, je puisse connoître les choses comme elles se passent, et que, de la vôtre, vous puissiez apprendre ce que Dieu demande de vous pour l'accomplir fidèlement. C'est tout ce que nous avons à faire en cette vie; et ce nous sera une grande consolation, à la mort, de n'avoir rien donné à nos inclinations et à nos répugnances; et d'avoir renoncé aux unes et aux autres pour nous rendre heureusement esclaves de sa très sainte volonté, sans vouloir nous écarter un seul moment de ses voies adorables sur nous. Qu'une àme est heureuse, mon cher Monsieur, qui est fidèle à se tenir ainsi attachée à cetle source de vie, et qui trouve sa paix et sa consolation dans cet état ! C'est là le seul moyen de vivre content. Car en quelque lieu, en quelque état, en quelque emploi que Ton puisse être, on trouvera toujours des sujets de peine et de chagrins, au milieu desquels il seroit difficile de pacifier un cœur par d'autres remèdes, que

par la vue de la volonté du Souverain Maître, qui, nous y ayant appelés, et ceriantea apectat, et déficientes sublevat, et vincentes coronat, G'étoit la vue dont se servoit autrefois S. Augustin pour encourager les chrétiens dans leurs peines» et je crois qu^elIe pourra servir à vous fortifier dans les vôtres.

Elles me paroissent fondées sur trois choses. La première, sur le peu d*ordre qu'il y a dans le séminaire de Montréal. La seconde, sur ce que Ton ne pourvoit pas suffisamment à vos besoins dans l'emploi où vous êtes. La troisième, sur vos infirmités et le peu de santé que vous avez. Ce sont les sources principales et môme les seules d*où me paroissent venir vos inquiétudes, et ces petits dégoûts et chagrins qui troublent votre repos. Il est vrai que c*en est assez pour donner raisonnablement de grandes tentations, et pour ébranler même quelquefois une vocation. Mais je vois par votre dernière lettre du 20 octobre, et je le vois avec consolation, que la vôtre est assez afl'ermic pour n en rien craindre, et que votre cœur accoutumé aux coups sera en sûreté au milieu de toutes ces attaques, en se tenant toujours uni à Notre Seigneur et abandonné à ses ordres.

C'est ce qui me met en paix sur votre état, quoique je compatisse, d'ailleurs h vos peines, auxquelles je souhaiterois de pouvoir apporter tout le remède que vous désirez. Peut-être trouvera-t-on assez d'ouverture pour le faire dans la suite. Cependant, pour ne les point augmenter et éloigner autant qu'il se peut les sujets qui les causent, je vous dirai premièrement, que vous avez bien fait de demeurer à la Pointe-au-Tremble, pour n'avoir point toujours devant vos yeux dans le séminaire des objets qui ne font que renouveler vos chagrins. L'on est fort content de vous dans le lieu où vous êtes; l'on est fort persuadé que vous y faites de grands biens, et l'on voit la bénédiction que Dieu donne à vos travaux. Il me semble que c'est de quoi vous fortifier au milieu de vos tentations, et vous consoler dans les sujets de mortification et de découragement qui vous arrivent.

Je vous dirai, en second lieu, qu'il n'y a rien de plus juste

CORRESPONDANCE AVEC LE SÊMTNArRE DE MONTRÉAL 300

que de pourvoir à vos besoins et vous donner tous les soulagements possibles. Je vois bien même la nécessité de vous donner un garçon pour vous servir, et je crois que M. Dollier ne vous le refusera pas. Ce qui me paroitroit seulement à souhaiter, est qu'il fût avec vous et ne couchât point dans une autre maison. Car il me semble que, pourvu qu'il ne couchât point dans votre chambre, il vous seroit commode de l'avoir toujours proche de vous; que vous en tireriez de votre part plus de service, et que, de la sienne, il seroit plus réglé, étant ainsi sous votre main; et que même on ne pourroit être que beaucoup édifié de voir que vous ne voulez point être seul dans une maison, avec des femmes et des filles qui iront de temps en temps vous rendre compte de leur conscience, et demander des avis pour leur conduite. Comme vous ôtes chargé de cette cure, vous ne sauriez pas refuser de les recevoir, de les écouter et de leur répondre. Or, c'est un grand avantage dans ces occasions, soit pour soi-même dont il faut toujours se méfier, soit pour le public à qui il faut donner Texemple, soit pour TEglise qui veut des ministres, non seulement saints, mais qui écartent les occasions qui pourroient donner lieu de décrier leur conduite. Pour moi, je ne saurois jamais assez louer la précaution de S. Jérôme sur ce sujet : solus cum sola sine arbitro non sedeas; et la prudence de S. Augustin à se rendre inviolable la pratique de cette règle. Vous savez aussi ce que son disciple en a remarqué dans sa vie, et ce que les canons, qui depuis ce temps-là ont été encore plus sévères, en disent. Car ils veulent que, quelque secrètes que soient les choses de conscience que les personnes du sexe les plus religieuses ont à nous communiquer, 7ion nisi teatihus haud procul asiantibua id fiai. 11 me semble que si un garçon couché si proche de votre chambre vous cause d'ailleurs quelque embarras, ces avantages que vous en retirerez vous doivent faire passer avec joie par dessus vos petites répugnances, à moins qu'il n'y eût en cela quelque autre inconvénient que je ne connois pas.

Le troisième fondement qui peut avec sujet entretenir vos I>einps est le peu de santé que vous avez. Sur quoi, mon cher

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