‹ Correspondance de Louis Tronson (volume 2)Chapitre 14 sur 41 · II.- li · texte numérisé non relu

II.- li

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Monsieur, j'ai trois choses à vous dire. La première, que cesi une grande miséricorde de Notre Seigneur sur vous, de vous donner tant de force au milieu de vos infirmités, et de vous rendre fidèle à son service dans un état où ceux qui n*auroient pas le cœur que vous avez, ne demanderoient que du repos. La seconde, que quelque courage que vous ayez pour travailler où vous êtes avec un courage et un zèle infatigable, vous devez néanmoins prendre plus de repos que vous ne faites. Car tout le monde est persuadé que vous eu faites trop, et que vous ne vous donnez point de relâche. Ainsi, je vous prie de vous ménager un peu davantage, et de ne pas priver ce pays du bien que vous y pourriez faire durant longues années, et que vous abrégeriez beaucoup en vous épuisant par un Irop grand travail, et en achevant de ruiner votre santé par une application trop continuelle. La troisième chose que j*ai à vous dire sur cela, est que je mande à M. Dollier de vous donner tout le secours qui vous sera nécessaire, cl tout le soulagement que demandera votre santé. Je ne tloutc pas qu'il nV pourvoie, cl qu'il ne vous délivre surtout de l'embarras où vous me mandez que vous êtes pour vos repas. S'il y avoit quelque autre chose où l'on ne remédiai pas, vous ne devez point appréhender de me l'écrire. Car je n'ai rien qui me soit plus à cœur que de mettre en état ceux qui travaillent comme vous, de travailler en paix.

Au reste, n'ayez nul scrupule, ni nulle peine sur toutes les choses que vous m*avez mandées. Je suis assez persuadé que ce n*est pas par un esprit critique, et que le seul désir de la règle et de voir Notre Seigneur mieux servi qui vous fai( gémir, vous fait aussi parler. Je souhaite seulement, que ce zèle qui est très saint et dont toutes les âmes fidèles doivent être pénétrées, ne soit pas seulement ardent comme celui de notre divin Sauveur quand il a été dans le monde, mais qu'il soit pacifique comme le sien, il avoit une peine qui ne se peut dire, de voir la grossièreté et les imperfections de ceux avec lesquels il conversoit : cependant il y étoit en paix, en attendant les ordres de son père, et travailloit sans inquiétude et avec une fidélité persévérante k l'œuvre qu'il lui avoit confié.

J'espère que le désir que vous avez de lui plaire vous fera imiter son exemple, el qu*un jour viendra, que vous direz dans la joie de voire cœur el la jubilation de votre âme : Expectans expeciavï Dominum, et intendit mihi (Ps. XXXIX, 1). il n^appartîent qu à lui de nous détacher de la croix, el ce soroil se perdre que d'en descendre autrement. Je sais bien que c'est là un état violent et difticile, et que la nature n'y trouvant pas son compte, elle vous dira sans cesse comme les juifs disoient au fils de Dieu : Descende de onice (Maili. XXVII, 40). Mais je suis sur que l'avis du Sage vous fera plus d'impression, et qu'il sera plus à votre goût que tout ce que la chair et le sang vous pourroient suggérer : Stiscipe evyo vcrba intellectus ; sustine sustentationes Del; conjungeve Deo et sustine, xit crescat in novissimo vita tua; omne quod tibi applicitum fuerit accipe, et in dolore sustine, et in hvmilitate tua patientiam habe : quoniam in igné probatur aurum et argentum; homines vero receptibiles in camino humiliationis (Eccli. II, 3-5). Si vous voulez un peu méditer ces paroles et y joindre les suivantes que vous trouverez dans le second chapitre de l'Ecclésiastique, vous y verrez de quoi vous y fortifier dans ce saint abandon que vous me témoignez dans votre seconde lettre du 29 oclobre dernier; et la misère du pays, la pauvreté des habitants, la division des Puissances, le désordre presque universel que vous remarquez, ne diminueront point votre confiance et n'empêcheront point que l'œuvre de Dieu ne s'accomplisse en vous.

Je ne vous dis rien ici de la crainte dont vous me parlez dans votre lettre, et que vous donne le compte qu'il faudra rendre à Dieu de l'administration des sacremens et de tous vos emplois. C'est une disposition où ont élé tous les saints, et pourvu que cette crainte ne fasse que vous humilier et vous rendre plus vigilant sans vous décourager, elle ne peut que vous être utile, comme elle leur a été durant leur vie. Car c'est sur cela qu'est fondé notre plus grande sûreté, suivant cet avis de S. Paul : cum vietu et iremove salutem vestram operamini (Philip. 11, 12). Ainsi, bien loin que ce sontiment vous doive inquiéter, c'est sur cela même que vous

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devez appuyer votre conHance en Noire Seigneur, duquel seul vous voulez tenir votre salut et non pas de vos œuvres. H n*y a rien plus à craindre, que de no pas craindre dans la voie du salut, et de se tenir en assurance sur le bien que Ton fait : cum feceritiê omnia, dit le fils de Dieu, dicite quia servi inutiles sumus (Luc. XVII, 10). Et non seulement il faut nous regarder comme des serviteurs inutiles, mais comme des serviteurs infidèles qui attendent tout de la miséricorde de leur maître. 11 voit votre cœur, il pénètre le fond de vos dispositions, il voit le désir que vous avez d*ôtre à lui, et ce que vous quittez pour son amour. C*est ce qui vous doit tenir en paix au milieu de vos misères, lui disant avec une amoureuse confiance : suffirii, Domine, si norerts : non enim amas et deseris.

Je ne m*élonne pas que la misère du pays et la pauvreté de vos paroissiens vous soient encore une rude croix. Car il est difficile qu'un bon Père ne soufi're quand il voit ses enfants dans la disette. Mais Tétat où ils sont ne doit pas néanmoins vous décourager, puisque, de votre part, plus ils seront misérables, moins trouverez-vous de sujet de contenter Tamourpropre et de satisfaire la nature. Ainsi vous y agirez plus purement pour Dieu, et vous serez plus conforme à Notre Seigneur, qui donne pour une des marques de sa vocation celle qui paroît en votre mission : Pauperes evangeliiantur (Luc. VII, 22). Il me semble que ce vous doit ôtre un sujet d*une consolation bien grande, de pouvoir dire comme cet aimable Sauveur : Pauperihus evangelizare misit me (Luc. IV, 18); et de voir que vos paroissiens, tout pauvres qu'ils sont, ne laissent pas de profiter de vos travaux au milieu de leurs misères. C'est ce que nous avons appris de plusieurs endroits, et ce qui me donne bien de la joie, voyant que sideest pecunia, non deest gratta; et que, par vos instructions et par vos soins, p a uper tas illorum fit pretium regni cœlorum. J'espère que vous préférerez cette consolation à toutes celles que vous pourriez trouver dans la famille, qui ne seroienl que passagères; et qu'il vous fera goûter ce centuple dont il récompense dès celle vie ceux qui se privent de tout pour son amour.

Je laisse à M. Leboileux (1) à vous écrire des nouvelles du pays et à vous mander ce qu*on lui a envoyé pour vous. Continuez celle automne à me mander des vôtres» à m*expliquer rétal de votre santé, et surtout à me faire connoitre quelles seront les dispositions de votre cœur. Les miennes seront , toujours d*étre du fond du cœur et plus que je ne puis dire, tout à vous en Notre Seigneur. — L. Tronson.

LETTRE XXXIU

A MONSIEUR SOIART

l^mai 1681.

La joie intérieure que Dieu vous donne ne me fait pas de peine à croire, parce que je sais la grâce que Notre Seigneur vous a faite depuis long temps, de ne vouloir point d'autre consolation que celle que Ion trouve dans son service; et je regarde cette paix et celte jubilation de cœur comme le fruit ordinaire que Dieu fait goûter aux âmes qui se consacrent entièrement à lui. Mais pour me persuader que vous fassiez autant de peine, que vous dites, àM.DoIlier, c'est ce que je ne saurois m'imaginer. Car il m'écrit d'une manière qu'il me semble que tout va bien, et que l'union est entière dans la maison. De sorte que, s*il est vrai que vous lui fassiez quelque peine, il faut que ce soit une peine bien passagère, et qui ne vienne que de la différence des tempéramens, et non pas du défaut de cbarilé. Car je vois bien qu elle ne laisse pas de régner dans les cœurs, et que alier alterius onera portatisy et sic adimpleiia legem Christi (Gai. VI, 2).

Pour la pensée que vous avez que vous êtes inutile, comme cette pensée vous est singulière et que je vois que les autres ne Tont pas, vous trouverez bon aussi que je ne l'écoulo point, non plus que celle de venir ici finir vos jours. Car je ne vois pas d'apparence de quitter un lieu où Notre Seigneur

(1) François Leboileux, docteur de sorbonne, né à Paris, entré clerr an séminaire de Saint-Sulpicc en IW8, mort directeur an niênu' siMninaire le 21 février 1725, àtré de 78 ans.

il'k LIVRE DIXIÈME

VOUS a appelé, sans qu*il paroisse de marque qu*il vous rappelle; et il me semble que l'on est heureux, et que cesl une grande sûreté, de mourir dans le lieu où Dieu nous a mis, et en V faisant sa très adorable volonté.

Ainsi, Monsieur et très cher en Notre Seigneur, je ne puis vous dire autre chose sur lout cela, sinon de persévérer fidèlemenl dans votre vocation, afin que si vous êtes en clat de dire comme S. Paul, Ego enim jam delihor et iempus résolutionis mess in8tat{\\ Tim. IV, ()), vous puissiez ajouter avec ce même apôtre : Bonum certamen ceriavi, cursum consummavi , fidem servavi : In reliquo reposiia est mihi corona justitiœ, quant reddet mihi justus judex. C'est ce que vous avez lieu d'espérer de sa miséricorde, et après les grandes grâces qu'il vous a faites, potest esse hœc spes reposiia lu sinu tuo (Job. XIX, 27). Je ne puis vous dire combien vérilablement cl sinccremenl je suis en lui tout à vous.— L. Tronsox.

LETTRE XXXIV

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