A MONSIEUR DOLLIER
Supérieur du sC'minaire de Montréal.
JuinlCBl.
Je ne puis qu'approuver la conduite que vous me marquez touchant les règles que Ton suit pour la Morale. Les meilleures, et celles que Ton a toujours enseignées, sont celles qui ne sont ni trop relâchées ni trop rigides, et qui, tenant un juste milieu, évitent avec soin les deux extrémités. C/est la conduite qu'ont suivie Nos Très Honorés Pères qui nous ont devancés. C*est celle que nous insinuons toujours ici, en tâchant de ne nous point écarter de leur esprit, et de marcher autant que nous pouvons sur leurs vestiges; et c*est celle sur laquelle vous faites bien de régler votre conduite. Ces avis donnés aux maris par des prêtres touchant les scandales de leurs femmes, pouvoient faire faire beaucoup de jugemens fâcheux et avoir de très mauvaises suites. Ainsi vous avez très bien fait, à mon avis, de vous y opposer.
Vous ferez bien aussi, et presque pour toutes les mêmes raisons, de ne vous pas exposer aisément à entreprendre des procès criminels. L'exemple de celui qui, pour un fait si horrible, n'a été puni que d'un exil, vous servira pour ne pas vous embarrasser dans ces sortes d'affaires.
Je ne puis, sur Tarticle des assemblées, que vous exhorter ù les continuer. Quoique ce vous soit, d'une part, un petit assujettissement, qui peut même embarrasser dans de certains temps où l'on est surchargé d'affaires; ce vous doit être, d'autre part, une consolation d'avoir en main celte voie qui fait que vous n'êtes point responsable du surcès des choses,
'i'àS LIVRE DIXIEME
el qui vous en décharge el devant Dieu et devant les hommes. Pour les vacances, vous pouvez ne vous pas assembler si souvent» à moins qu*ii ne survienne des affaires extraordinaires; quoique pourtant vous deviez lâcher de faire eo sorte qu*il ne se passe pas de mois sans assemblée. Car c'est la règle qu*on nous a donnée ici, et qui s'observe dans les autres séminaires. Ainsi, vous ferez bien de la garder aussi, lorsqu il ne s*y trouvera pas d*obstacIes.
Je n*ai garde d'accorder ici de concession aux Pères Récollets. Je les renvoie à vous, comme vous verrez par la lettre que je leur donnai Tannée passée, qui périt avec le Saint-Joseph, et que je leur redonnai encore cette année, dont je vous mets ici la copie, afin que vous preniez sur cela vos mesures.
« Les révérends Pères Récoilets m*ont témoigné le désir » que Ton avoit de les voir établis à Montréal. Ils m'assurent » que les habitants ont déjà présenté une requête, et ils me » prient de leur vouloir accorder quelques fonds, où ils » puissent faire cet établissement. Comme je ne sais pas » assez rétat des lieux ni la disposition des esprits, non plus » que les ouvertures qui se trouveront lorsque vous recevrez » cette lettre, je ne puis vous dire autre chose, sinon que je » serai bien aise de les pouvoir servir, et que vous me ferez » plaisir de les obliger en ce que vous pourrez. Us ne veulent » s'établir dans Tile qu'avec l'agrément des Puissances, le » consentement des peuples et la permission de Monseigneur » l'évêque de Québec. Vous êtes sur les lieux, et vous voyez » l'avantage qu'en peut recevoir la colonie. Si vous ne re- » marquez pas d'obstacle à ce dessein, vous m'obligerez de » leur accorder une concession des terres qui leur seront » nécessaires. Que s'il y a quelque difficulté, ou que vous y » trouviez quelque opposition que vous ne puissiez pas lever » aisément sur les lieux, il faudrame le mander cette automne, » afin que nous voyons ici le moyen d'y apporter remède. Je » crois qu'il vous rendront eux-mêmes cette lettre que je » remets entre leurs mains. Je suis toujours tout à vous. ^
Voilà ce que contenoit la lettre que je leur donnai Tannée
CORRESPONDANCE AVEC LE SÉMINAIRE DE MONTRÉAL 2i0
dernière, et quMIs vous présenteront celle-ci; qui vous laisse, comme vous voyez, dans une entière liberté. Ainsi, vous ferez dans cette rencontre ce que vous jugerez être le plus à la gloire de Dieu, au bien de TÉglise, à l'avantage dé ces bons pères, au service des peuples et au soulagement de la colonie.
Quant aux revenus de la cure, il est difficile de déterminer ici ce que le curé recevra, et ce que touchera l'économe du séminaire. Car, pour bien régler cet article, il faudroit savoir quel a été l'usage jusqu'à présent; ce que M. de Bretonvilliers en a écrit; ce que l'on peut retirer en tout de la cure; s'il n'y a eu jamais sur cela rien de réglé. Quoiqu'il en soit, ma pensée seroit qu'il n'y eût que l'économe qui en louchât les revenus, et que le supérieur eût soin de faire distribuer k celui qui seroit chargé de la cure ce qu'il jugeroit prudemment qu'il devroil donner en charités et en aumônes; par ce moyen on pourvoiroit aux besoins de la paroisse et aux nécessités des pauvres paroissiens, et le pasleur conserveroit toujours l'esprit de pauvreté que Ton perd souvent par de petites attaches que l'on nourrit, ou par de petites réserves que l'on fait, lorsque l'on a de l'argent en sa disposition. Comme M. Olier, Notre Très Honoré Père et Fondateur, n'a rien eu tant à cœur que d'établir cet esprit de détachement dans les sujets delà maison, et que rien n'y attirera plus de bénédictions et plus de grâces, je crois qu'un véritable sujet de Saint-Sulpice et un enfant fidèle de M. Olier ne devroit avoir nulle peine de s'assujettir à cette règle. Cependant, comme il y a de l'humanité partout; qu'il est rare de trouver des personnes en qui la grâce seule opère et qui n'agissent que par l'esprit de l'Évangile, vous examinerez les esprits, vous sonderez les cœurs, cl vous verrez s'il v a assez de disposition pour établir cette règle, et si on ne la trouvera point trop dure. Je la tiens si importante que j'estime que celui qui y onlreroit le plus seroit le plus propre à être curé; et peutêtre même que cela m'obligera de laisser ma nomination on blanc, afin que vous la remplissiez de celui qui sera le plus rempli de cet esprit. Vous y agirez néanmoins avec dou-
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ceur cl prudence, afin de ne pas trop insister si vous y reaconlrez trop d*obstacle ; vous pourrez m'en écrire le délail cette automne, et me mander vos vues et ce que vous en jugerez : car cet article, comme vous me mandez, est assurémeul d'une grande conséquence.
II est difficile que, dans l'embarras des affaires que vous avez eues, dans la multitude des emplois, et de la seigneurie et de la paroisse, dans la nécessité môme où vous avez été de loger M. rintendant, tous les exercices se soient faits aussi régulièrement que si vous aviez été en pleine liberté. Quand on omet quelque chose, en ces rencontres où la nécessité nous réduit, c'est obéir à la Providence; et il y a lieu de s'en consoler. C'est assez que vous soyez dans la disposition, en donnant ainsi à la nécessité, de ne rien donner au relâchement et il la paresse. Je suis très persuadé que c'est la voirc fond.
Je ne le suis pas moins de la pureté de vos intentions cl de votre fermeté, pour procurer la gloire de notre Maître et le bien de son Église. Nous en avons trop de preuves pour pouvoir avoir sur cela le moindre soupçon, et pour nous imaginer que tous les respects humains fussent capables de vous faire manquer en quoi que ce soit k votre devoir. Gomme je ne vois rien dans votre politique que de chrétien, ni rien dans vos règles de conduite qui ne soit prudeiit et charitable, je n'ai rien aussi de plus particulier à vous dire sur cet article.
Vous me parlez de la mort de M. Perrot, de la frayeur qu'un départ si prompt vous donne et du désir où vous êtes de vous tenir toujours prêt. C'est là le plus grand fruit que nous puissions tirer de ces sortes d'accidents. On ne sauroit trop craindre un passage si terrible, ni s'y disposer de trop bonne heure. Mais quelque terrible qu'il soit, c'est une grande consolation i\ une âme, de se voir abandonnée à la providence de Dieu dans la vocation, <lans le lieu et dans remploi où il nous a appelés, et d'être en étal de mourir le> armes à la main, en accomplissant sa très sainte volonté. Il me semble que de toutes les dispositions à la mort il n'y en a pas de meilleure que celle-là; et que, si la solitude et la
retraile ont plus de douceur et plus de paix, elles n'onl pus tant de mérite ni tant de récompense, que !*abandon d'un cœur qui sacrifie ainsi ses joies, ses satisfactions et tout son repos pour le service de son Maître. J'ai bien de la joie de cette disposition où Notre Seigneur vous met, et du courage qu'il vous donne pour ne vouloir qu'obéir. Vous savez que les saints appellent cela, aurea ad cœlum via; immediaia ad Deum excusatio; virtus consummata. Quelle plus grande sûreté voudriez-vous à la mort?
Je vous prie de montrer à tous nos Messieurs ce que je vais vous dire, et qui contient trois ou quatre avis pour eux aussi bien que pour vous.
Le 1*' est de vous regarder tous comme étant appelés pour travailler au même œuvre, c'est-à-dire à la propagation do la foi, à rétablissement de l'Évangile, à la conversion des Iroquois et des peuples infidèles dans le Canada. Car, quoique Ton y travaille maintenant beaucoup plus auprès des François qu'auprès des sauvages, c'est néanmoins dans la vue de convertir ceux-ci et d'établir le Christianisme parmi eux, lorsqu'il sera en état de s'étendre el que l'on sera assez fondé pour leur envoyer des ouvriers. C'est ce que l'on a toujours désiré beaucoup ici, et ce que l'on y souhaite encore extrêmement: el c'est ce qu*on seroit en état de faire, même dès à présent, avec succès, si l'on avoit beaucoup ménagé à Montréal les revenus de la maison, et que l'on n'eut point fait dans les commencemens tant de libéralités el tant d'aumônes. Mais «ians la pauvreté où elle est, chargée de délies et avec peu de revenus, ce seroit achever de la ruiner, que de vouloir entreprendre d'autres missions, qui ne se pourroienl faire sans beaucoup de dépenses. Ce qu'il y a donc maintenant à faire, est de s'appliquer, chacun de sa pari, à bien établir le Montréal, et à fonder et affermir en sorte cette maison, qu'elle soit en état de soutenir les autres postes plus avancés que l'on pourroit avoir dans la suite, sans qu'elle-même s'affoiblisse. C'est ainsi qu'en ont usé les révérends PP. Jésuites qui ont les |»remiers travaillé dans la Chine, el nous voyons dans leurs relations qifune de leurs premières applications a
été d*y avoir une résidence assez bien établie pour soutenir toutes les autres, lorsqu'elles viendroient à se multiplier. Ils auront fait sans doute la même chose en Canada, et ils ne se seront pas exposés à s'établir parmi les Iroquois, les Outaouas et les autres peuples plus avancés, qu'ils n'aient vu leur maison de Québec en état de fournir au moins le nécessaire à toutes ces missions. £t c'est la conduite que doivent tenir tous ceux qui, entrant dans toute l'étendue des desseins de Notre Seigneur, ne se contentent pas de porter des fruits passagers, mais veulent faire un bien qui dure, selon cette parole de l'Évangile : Et fructum afferaiia, et fructus rester maneat (Joann. XV, 16). Sans cela, pour vouloir trop faire, on s'expose à ne rien faire de solide, et souvent même, sous prétexte d'un bien qui se rend plus sensible parce qu il est plus présent, et où l'on se porte davantage parce qu'il sera d'une plus grande étendue et aura plus d'éclat, on ruine une œuvre qui seroit très utile et feroit mille fois plus de bien avec le temps. Ainsi, je crois que, dans l'étal présent où sont les choses, vous ne sauriez rien faire de plus avantageux, je ne dis pas seulement pour la maison, mais pour tout le Montréal, mais pour toute la colonie, mais pour tout le Canada, tant pour les sauvages que pour les Français, que de mettre le séminaire en état de ne pas succomber par des emprunts, par des dettes, par des acquisitions et des dépenses inutiles; mais de le fortifier peu à peu, en sorte qu'il puisse entreprendre un jour ce que l'on souhaite, mais que l'on ne peut pas exécuter dans l'étal où il se trouve. Ce seroit là le moyen (le contenter quelque jour tout le monde. Car, tant ceux qui ont plus d'inclination pour les Français, que ceux qui ont le plus de zèle et d'attrait pour les sauvages, y Irouvcroienl leur compte; puisqu'alors on pourroit, sans crainte de détruire le fond de l'œuvre, ni de rien engager, envoyer des missionnaires, ou au Niagara, ou aux Outaouas, ou à ces peuples sans nombre qui sont sur les rivières d'Ohio et Mississipi; et on n'auroit plus lieu de se plaindre que l'on ne fait pas grand'rliosr en Canada. C'est pourquoi je vous prie, |iar le zèle que vous avez pour la gloire de Dieu et par l'intérêt
particulier que votre vocation vous oblige de prendre pour la conversion de tant drames abandonnées et pour lesquelles Jésus-Christ n*a pas refusé de donner son sang, de contribuer, tout autant que vous pourrez, à réparer par une conduite prudente ce que l'inapplication ou le zèle trop grand de ceux qui vous ont précédé ont établi de dérèglement dans le temporel de la maison, afin qu*elle soit en état de fournir des sujets qui les secourent. Il me semble que je ne vous demande pas beaucoup, quand je vous prie que Ton veille et que Ton ait soin du temporel. Souvent parce que personne ne veut s*y appliquer, personne ne veut soulager un économe qui ne peut pas tout faire, personne ne veut avoir soin du moindre détail, le bien se dissipe, il se fait cent dépenses inutiles, tout tombe en confusion; et si Ton se vouloit un peu prêter la main les uns aux autres, et alter alteriua vellet onera portare, personne ne seroil surchargé, et omnia decenii ordine perficerentur in Chrtsto, Je sais bien aussi que cette répugnance seroit aisément surmontée, si chacun considëroit ces sortes de petits emplois par rapport aux grands fruits que pourroit faire la communauté, si une fois elle étoit bien établie, et s'il pénétroit bien que ces même emplois, tout petits qu'ils sont, sont pourtant nécessaires pour affermir cet œuvre que Notre Seigneur vous confie.
Le second avis que je me sens pressé de vous donner, est de ne vous point laisser aller à une tentation qui est fort ordinaire à ceux que Dieu appelle pour commencer les grands ouvrages. Comme très souvent ils ne voient pas un grand fruit de leurs travaux, parce qu'ils ne font que jeter des fondemens pour ceux qui viendront travailler après eux, ils se découragent, ils se laissent abattre par le chagrin, et sont même en danger quelquefois, s'ils n'y prennent garde, de perdre tout à fait leur vocation; vous devez vous bien précautionner contre cette tentation. Or pour cela remplissezvous de cette maxime des saints : qu'il faut beaucoup de patience dans les œuvres de Dieu; que c'est un grand secret, quand on est appelé à ces grandes vocations, de savoir pratiquer ce que disoit le Prophète : Expecia Dominum, viriliter
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âge, confortetur cor tuum et sustine Dominum (Ps. XXXI, lij ; que souvent, pour vouloir trop se précipiter, on gale loul, el qu on ne gâte jamais rien pour différer, quand on ne difTere que pour attendre les momens de Dieu pour Texéculion de son œuvre. C'est ce que Notre Très Honoré Père M. Olier disoil autrefois à une personne qui désiroil avec ardeur Taccomplissement d'un grand dessein, qui paroissoit très avantageux à la gloire de Dieu, mais qu'il croyoit qu'il éloità propos de différer jusqu'à ce que Notre Seigneur donnât d'autres ouvertures. Ce qui ne se fait pas en un temps, ajoutoit-il, se fait bien en un autre, et la divine sagesse a bien agréable que Ton use de prudence et de précaution dans cesentreprises. Quand on attend en paix, et avec confiance et résignation, les saints ordres du Maitre, il est garant de notre attente et de notre patience, et cette attente même est une excellente prière devant lui, puisque l'on n'attend que dans sa vue et dans le dessein d'accomplir sa volonté qu'il fera paroitre dans son temps (1). C'est dans ces saintes dispositions qu'il nous a souvent expliquées, que je souhaite que vous soyez tous à l'égard des établissemens avantageux et des biens considérables et très étendus que Ton peut faire un jour en Canada, et du travail borné où l'on s'est réduit présentement, dans l'attente des ordres suprêmes, et des moyens que la Providence donnera pour dilater son œuvre.
Le troisième avis, auquel je vous supplie de faire encore attention, est de vivre tous ensemble dans une grande union, charité, ouverture de cœur, et dans celte union conserver la subordination nécessaire dans une communauté, sans laquelle il est impossible que la bénédiction de Dieu s'y trouve. Ce n'est pas que je ne sois beaucoup consolé d'apprendre qu'elle se remarque dans la maison, avec l'édification même des personnes du dehors. Mais comme la diversité des lempéramens et des humeurs pourroit l'altérer de temps en
(1) Voir flans les Lettres de M. Offer la LXI' de la preniit*retHiitioii. qui est la ( ( CXC*- <Ic la flcrnière; Pans^, 1«85, t. II, p. -l^s.
temps^ et qu*il est difficile qu'il n'arrive souvent des occasions où il faut qu*un chacun se fasse violence pour la conserver inviolable, je me suis persuadé que cet avertissement vous pourroit être utile; non pas tant pour remédier au mal, dont, par la grâce de Notre Seigneur, vous vous préservez; que pour vous affermir de plus en plus dans les résolutions où vous êtes, de n*être tous qu*un en Jésus-Christ qui se fait tout à tous, afin que tous ne soient tous qu'une seule chose en lui. Si qua ergo consolaiio in Christo, si quod solaiiutn charitatia, si qua societas spiritiis, si qua viscera miseraiionis, impiété gaudium meum ut idem sapiatis, eamdem chariiatem habenies, unanimes, idipsum sentientes, nihil per conteniionem neque per inanem gloriam, sed in humilirate supeviores sibi invicem arbitrantes ; non quœ sua sinit singuli quœrentes, sed quœ aliorum (Philip. 11, 1-4).
Enfin il faut que chacun, pour mériter celle grâce cl conserver cet esprit, soit fidèle à faire, chaque année durant 8 ou 10 jours, sa retraite et les exercices spirituels. Je ne sais pas si Ton y a été exact par le passé, et si les occupations différentes et les accablemens d'affaires, n'auront point fait oublier cet exercice; mais il est très important qu*on ne l'omette jamais. Chacun peut prendre pour cela le temps qui lui sera le plus commode et qui incommodera le moins la communauté; et comme ce temps se doit déterminer par votre avis, vous le partagerez d'une manière qu'il n'y en ait pas trop ensemble qui soient en retraite, de peur de surcharger les autres qui n'y seroient pas. Quelque occupation que Ton ait au dedans de la maison, ou quelque embarras qu'il vienne du dehors, on trouvera toujours fort bien le moyen de la faire, pourvu que l'on en ait un grand désir; et il n'y a personne qui ne doive être pénétré de ce désir, puisque c'est par là que la ferveur se nourrit, que l'âme se renouvelle, que le cœur se purifie et se dégage, et que l'on prend de nouvelles forces pour servir Dieu. C'est dans cette retraite où Notre Seigneur, nous parlant cœur à cœur, nous fera connoître notre fonds et nous découvrira raille imperfections cl mille délours d'ainour-propre qui so
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giissoient dans notre conduite, auxquels nous ne faisions nulle réflexion, et que la suite et la multitude de nos emplois déroboient à notre vue. C'est là où nous reconnoitrons la folie de ceux qui, se donnant bien de la peine dans iear travail, en perdent néanmoins devant Dieu tout le fruit, parce qu'ils cherchent autre chose qu'à lui plaire et à accomplir sa très sainte volonté. C'est là, en un mot, où notre règlement nous appelle, et ce que Nos Très Honorés Pères et Fondateurs ont souhaité de tous leurs enfans, après l'avoir pratiqué exactement eux-mêmes, pour conserver l'esprit de leur vocation et bien remplir leur ministère. Ainsi, je ne puis vous dire sur cela que ce que disoit un grand saint, en exhortant des personnes de communauté à observer leur règle et à ne point s'écarter, sous de vains prétextes, des instructions et des exemples que leur avoienl laissé leurs Majeurs : iterum tterumque rogo vos, ni nihil de hujtu regulm instiiuiione minits permit iaits, sed toiis viribus eam cusiodire, auxi liante Deo, lahorelis.Sit vohisvita Majorum disciplina spéculum, Pudeat vos ab illot^m nobilitate fieri dégénères, qui facti estis in domo successores. Steut ordoà Major i bus nos tris traditus est, ita et nos tradamus posteris nostris, quantum in nobis est, verbo et exemple.
Je ne vous parle point du reste du règlement, parce que je me persuade que vous avez soin qu'on l'observe, et que tous nos Messieurs s'y portent assez d'eux-mêmes. Ainsi, je ne crois pas qu'il soit nécessaire de les y exhorter, ne doutant point d'ailleurs qutls ne soient fort convaincus que de là dépendent la grâce de la communauté et la sainteté des particuliers, qui ne se perfectionnent qu'autant qu'ils vivent dans la règle. Tout ce que j'ai à souhaiter sur cela est qu'ils aient tous bien présent à l'esprit ce beau mot de S. Grégoire: qui regulœ vivit, Deo vivit. C'est la grâce que je demanderai de tout mon cœur pour vous tous, et que je tous supplie aussi de vouloir demander pour celui qui est san« réserve, et plus qu'il ne peut dire, en Jésus cl en sa tro^ sainte Mère, tout à vous. — L. Tron^^ox.
connesroNDANcfi avec le séminaire de Montréal ^37
LETTRE XLll
A MONSIEUR DOLLIER DE CASSON
Ce saint jour de Pâques, 29 mars 1682.
M. Guyolle esl depuis quelques jours à La Rochelle, qui s*eml)arquera dans le premier vaisseau pour repasser en Canada. Vous verrez s*ii sera à propos de le remettre à sa première paroisse de.La Chine, ou s*il sera plus utile, comme il esl fort réglé, de le laisser au séminaire et le charger de ia cure, dont je crois qu*il s*acquittera pour le moins aussi bien que M. Fremont. Je vous en laisse néanmoins la détermination, parce que, d*une part, Tun et Tautre vous est assez connu, et vous voyez d'ailleurs en quel endroit sont les plus grands besoins.
J*ai peine à croire que M. Trouvé retourne en Canada. Il esl depuis quelque temps dans sa famille dont la pauvreté le louche. Ce n*est néanmoins ce qui Tarrétera en France; car nous lui avons offert, pour le soulager, plus quil ne pourra trouver dans aucun des emplois qu*il se propose de prendre. "Mais il y a, à mon avis, de la tendresse naturelle et un peu d'attache k ses proches, ou de dégoût du Canada qui le retient. Il faut bien prier Dieu pour lui afin qu'il ne perde pas sa vocation, car elle me paroit fort ébranlée (1).
(1) si la vocation de missionnaire fut un instant « ébranlée » chez M. Trouvé, il est vrai aussi qu'elle flit ensuite raffermie. Après avoir long temps délibéré et souvent consulté M. Tronson, il avait accepté la cure de Grand-Pressigny, dans le diocèse de Tours. Mais en 1C85, M. de Saint-Vallier, nommé coadjuteur de révèiiue de Québec, qui se disposait à passer en Canada, tlt offrir à M. Trouvé de payer les dettes de son père s*il voulait le suivre. M. Trouvé accepta, alla passer quelque temps au séminaire des Missions-Étrangères, et ils partirent ensemble pour Québec. Au départ de La Rochelle, « M. Trouvé qui avait rexpérience de la mer, sauva d'un péril imminent M. de Saint- Vallier en Tempéchant de monter sur le vaisseau qui transportait les troupes; sans cela, il aurait probablement été victime de son zélé comme le furent deux prêtres de sa suite (MM. Bergier et Mossu) qui
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(lomnie vous avez besoin de monde, nous vous envoyons avec M. Guyolte deux bons ecclésiastiques. Celui qui vous rendra cette lettre s'appelle M. de La Colombière (1), el il me paroit bien propre pour être sous vous et tenir votre place. Il a de Tesprit, beaucoup de jugement et de conduite, et peutêtre seroit-il assez propre pour faire une conférence réglée de Cas de conscience, ce qui seroit bien utile dans la maison. Vous nous en manderez des nouvelles cette automne; mais je suis assuré que c'est un bon prêtre dont vous serez content.
L'autre s'appelle M. Certain (2), qui n'a pas tant de capacité, mais qui a un grand abandon et qui est prêt à faire tout ce qu'on voudra. Comme vous avez besoin d'un maître d'école et d'une personne pour aider M. Ranuyer, vous pourrez Taj)-
trouvèrent ]a mort au chevet des pestiférés ». Arrivé à Québec, M. Trouvé fut nommé chanoine de la cathédrale; mais il donna sa démission lors des démêlés du Chapitre avec M. de Saint-Vallier, accompagna celui-ci en France lorsqu'il vint y recevoir la consécration épiscopale, et ne retourna au Canada qu'en 1688. Il se livra alors tout entier aux travaux des missions en Acadie, à Beaubassin, à Porl- Royal, à (Québec, etc. Nous citerons encore des lettres de M. Ti-onson à ce zélé missionnaire de l'.Xcadie. Cfr. Casj^rain, Les Sulpicietis... en Acadie, p. 88-102.
(1) Joseph Séré de La Colombière, frère du jésuite du même nom, naquit à saint-Symphorien d'Ozon (Is^re), au diocèse de Vienne en Dauphiné, et entra, étant déjà clerc, au séminaire de Saint-Sulpice en 1676. A Montréal, en 1G84, il remplaça M. Souart dans la double fonction de supérieur et de confesseur des Filles de Saint-Joseph. Les lettres de M. Tronson achèveront de faire connaître son histoire. Il mourut le 18 juillet 1723, àgré de 72 ans, et fut inhumé dans le cimetière de la cathédrale de Québec. Cft». Dibliothùquc sulpicienne , t. 1, p. 218.
(2) Zacharie Certain, du diocèse de Limoges, entra clerc au grarnl séminaire de Saint-Sulpice le 2 novembre 1679, partit pour le Canada le 30 mars 1682, et y mourut le 15 mars ie87. Voici ce que M. Tronson écrivait, sur cette mort précoce, à M. Ranuyer en mai 1C88 : « Quelque douleur que nous ayons eue de la mort de M. Certain, nous avon^ sujet de bénir Dieu de la manière sainte dont il a consommé son sacrittce, et nous ne pouvons pas douter qu'il n'ait été de l)onne odeur devant sa divine Majesté, puisqu'il en a bien voulu donner diJ? marques si sensibles ».
COlJUKSlMlNUANr.i: AVKC I.K SKMIXAinF. DK MnNTHKAL iîU)
piiquer ù l'un de ces deux emplois. Je regarde le soulagomenl de M. Ranuyer comme une chose bien importante, et (jui, à mon avis, doit être préférée. Car l'il est impossible, suivant ce que i*on me mande, qu'il ne succombe s'il n*est soulagé. ^ II est impossible que le temporel soit bien réglé, les comptes de la dépense et du revenu n'étant point faits exactement. 3"* Il est impossible, si on n*y apporte quelque remède, que la maison, à la fin, ne tombe. V II est impossible qu'on ne soit persuadé ici que tout est fort en désordre, lorsque Ton voit que je ne puis rendre compte ni de ce qu'on y recueille, ni de ce que Ton y dépense. C'est ce qui fait que je pense que comme M. Certain n'est que sous-diacre, il aura du temps pour s'instruire à l'économie, et pour aider votre économe à faire des mémoires exacts de toutes choses. C'est à quoi je crois que vous le devez appliquer.
Je doute que nous puissions vous mander des nouvelles bien sûres des affaires du pays par ce premier vaisseau, car il n'y a rien encore de résolu. Tout le monde se remue fort cl chacun agit selon ses intérêts.
Je n'écris qu'à vous seul par celte voie ici, ol je serai bien aise aussi que les nouvelles soient pour vous soûl jusqu'à ro qu*on les sache par d'autres voies. Tout à vous. — L. Tnoxsox.
LETTRE XLlll
A MONSIEUR FIIÉMONT
13a\ril 10^2.
Ne croyez point, Monsieur et très cher en Notre Seigneur, que ce que je vous écrivis l'année passée, sur la nécessité de la soumission et sur l'obéissance exacte que l'on doit avoir pour ses supérieurs, soit fondé sur aucune plainte que l'on m'ait faite. Je suis trop persuadé que l'on est très content de vous sur ce point; et si je vous en parle, ce n'est que pour vous exhorter à continuer de vivre dans celte dépendance.
Si vous l'avez fait paroîlrc fort grande en acceptant la cure
iW LIVRE DIXIÈME
de Villemarie contre votre inclination, j*espëre que vous n'en témoignerez pas moins en la conservant au milieu de toutes vos répugnances, jusqu'à ce que Notre Seigneur vous en décharge. Je ne doute pas que ce joug-là ne vous ait paru bien pesant, et qu'il ne vous ait été et ne vous soit encore une rude croix; mais puisque c'est ce Divin Maître qui vous Ta imposée, ce n'est pas assez de vous y être soumis avec résignation, il faut y demeurer avec abandon et attendre que lui-même vous en détache. C'est par ses ordres que vouséles curé ; il ne faut point cesser de l'être, quelque peine que vous y ayiez, que par ses ordres, afin que votre obéissance soit parfaite et votre sacrifice soit entier.
Les Juifs voyant Notre Seigneur crucifié et souffrant d'extrême agonie, lui disoient qu'il descendît de la croix, s'il étoit véritablement le Fils de Dieu : Si filius Dei es, deBcende de cruce (Math. XXVII, 40); mais ils raisonnoienl fort mal, car c'est tout le contraire ; et c'est parce qu'il est le Fils de Dieu qu'il n'en descendra pas, qu'il ne préviendra point les momens de son Père, et qu'il attendra que, par ses ordres, on l'en retire, comme c'est par ses ordres qu'il a voulu y être attaché. Voilà le grand modèle de tous les pasteurs, el l'original que vous devez imiter. La nature, peinée de cette charge que vous portez, pourra vous en donner de temps en temps du dégoût; il vous viendra de grandes raisons pour la quitter; vous vous sentirez porté avec empressement à vous en défaire; mais tout cela ne vous doit point étonner ni faire impression sur voire cœur; car, ce ne sont que des voix de la nature impatiente, des voix qui vous disent, descende nunc de cruce, des voix qui vous portent à vous détacher de vousmême de votre croix, sans attendre que les ordres de celui qui vous y a mis vous en retirent. 11 faut attendre en paix. que Notre Seigneur parle, afin de connoîlre quelle sera sa volonté sur vous et de la suivre. L'avantage que vous aurez dans cette conduite est que. Dieu qui est garant de sa parole el qui a promis de ne point abandonner les âmes obéissantes et qui se confient en lui dans tous leurs besoins, ne manquera pas d'être avec vous el de vous secourir au milieu de vos
COnRBSPONDAISCE AVEC LE SEMINAIRE DE MONTRÉAL ^'(1
plus grandes nécessités. Ainsi, quoique vous ne croyez pas avoir toute la grâce, ni tous les talens que demande un si haut ministère^ vous trouverez toujours de quoi y suppléer en Notre Seigneur, et il ne laissera pas de se servir de vous comme d*un instrument de sa gloire. 11 faut donc que vous demeuriez dans ce saint abandon, qui tenant Tàmc morte à tous ses propres désirs, la met en état de tout faire pour Dieu. Peut-être y aura-t-il du changement cette année, et peut-ôtre aussi n'y en aura-t-il pas. Peut-être vous donnera-toa un autre emploi, peut-être aussi aurez-vous le même. Quoiqu'il en arrive, entrez dans la disposition du Prophète, et dites à Dieu comme lui : Paratum cor meum, Deus.paraturn cor meum (Ps. CVU, 2) ; mon cœur est prêl,ô mon Dieu, mon cœur est prêt. Prêt à être curé, prêt à ne Têtre plus; prêt au repos, prêt au travail; prêt k recevoir la prospérité, prêt à souffrir Tadversité; prêt à jouir du calme, prêt à demeurer au milieu de Torage; seciindum beneplacitum voluntatis tuœ ; Paratum ad adversa, paratum ad prospéra ; jyaratum ad excels a, paratum ad humilia, eic. C'est là Tétat où doit être une âme qui veut mourir à tout pour ne vivre qu'à Jésus, et la disposition qui vous rendra mille fois plus capable de le servir que ne feroient tous les talents du monde.
Ayons toujours, mon cher Monsieur, un grand zèle pour sa
gloire; ne nous rebutons point pour tous les obstacles que
Ton rencontre, quand on la veut procurer; ne nous laissons
point décourager ni abattre par les diflicultés : estimons,
comme le souverain bonheur de cette vie, la grâce qu'il nous
fait de le servir et de souffrir quelque chose pour son nom.
Ht pourvu que nous tâchions de lui être fidèles, et que nous
travaillions selon notre petit pouvoir, ne nous mettons point
en peine si nous faisons beaucoup de fruit ou si nous n'en
faisons pas. L'amour-propre veut toujours voir le fruit de ses
œuvres; mais la charité en abandonne à Dieu le succès étant
contente d'y avoir fait ce qui étoit de son devoir. Ce sont là
les dispositions que je vous souhaite, ne désirant rien avec
plus d'ardeur. Tout à vous. — L. Tronson.
LETTRE XLIV
A MONSIEUR SEGUENOT
15 avril 1682.
J*ai été bien aise, Monsieur el très cher en Notre Seigneur, d*apprendre par votre dernière que vous ne vous embarrassiez plus tant des affaires d*autrui, et que vous trouvez plus de paix à ne vous mêler que des vôtres, c'est-à-dire, de celles qui regardent les emplois qui vous sont confiés. C'est assurément le meilleur parti que vous pouviez prendre, elce qui vous étoit tout à fait nécessaire pour vous délivrer de mille inquiétudes et mille chagrins, que vous auroit donné sans cesse el sans aucun fruit la conduite des autres. Je prie Notre Seigneur qu*il vous affermisse dans cette disposition, et que toute votre application et vos soins se renferment dans les choses dont vous serez chargé et dont vous devez lui rendre compte.
Les règles que vous vous êtes prescrites pour vos dévoles sont bien importantes. Leur marquer le temps qu'elles vous parleront hors la confession, leur parler sur le seuil de votre porte, quand elles n'ont pas beaucoup de choses à dire, les renvoyer à l'église pour leur parler lorsque le discours doit être long, sont trois pratiques auxquelles vous ne sauriez vous rendre trop exact. Sans cela, il y a beaucoup de discours inutiles qu'on ne peut éviter; on y perd beaucoup de temps, et il est difficile que l'on ne s'expose trop. Être toujours sur ses gardes et apporter ces sortes de précaution, est la seule sûreté que vous puissiez prendre contre votre grand ennemi.
Quoiqu'il vous semble que vous n'ayez plus rien à faire à la Pointe-au-Tremble, c'est néanmoins beaucoup faire que d'y entretenir et d'y affermir le bien que vous y avez fait; et il me semble que cela convient assez à Tattrait que Notre Seigneur vous donne pour la vie intérieure et pour la vie cachée. Car, comme vous me marquez que vos emplois ne'
VOUS peinent plus, et qu*ils vous laisseront beaucoup de temps de reste, vous y pourrez vivre dans une plus grande retraite et dans une plus grande récollection intérieure, que vous n*avez fait par le passé. Les vues qui vous viennent de travailler dans votre pays ne sacconnmoderoient guères avec cet attrait pour la vie cachée et avec cet esprit intérieur, que vous pouvez conserver à merveille dans remploi où vous êtes, et^ue vous perdriez bientôt auprès de vos proches, quelques bonnes intentions que vous ayez. Je crois aussi que vous ne vous arrêtez pas beaucoup à ces pensées-là, étant pénétré, comme vous êtes, de la volonté de Dieu que vous voulez faire, et faire jusqu*à la mort, quoiqu*il vous en coûte, sans que la chair et le sang y prennent part.
Je ne vois rien de particulier à vous dire sur votre oraison. La manière dont vous la faites est bonne; et vous ne devez « point Vous forcer pour vous arrêter aux motifs, ni pour raisonner sur les sujets que vous prenez. Ni Busée, ni Abellv, ni tous les autres livres de Méditations ne vous seront point si utiles que TËvangile, qui vous fournira toujours de grandes vérités à méditer; et comme Notre Seigneur vous y donne beaucoup d*attrait, vous y trouverez plus de suc et de goût, aussi bien que plus de fruit, que dans celles que vous pourriez prendre ailleurs.
Vous n*aurez point encore cette année des haires, des disciplines, des ceintures et des cilices. Est-il possible que M. Dubois (1) qui les aime, et à qui vous me mandez en avoir déjà écrit, les eût oubliés? On ne s'en est pas mieux souvenu cette année, et je ne sais s*il n*y a point de la Providence, et si Dieu voyant que le pays fournit assez de sujet pour se mortifier, il ôte les instruments que Ton pourroit avoir pour se faire souffrir. Cependant mettez-en un petit billet dans la lettre que vous m'écrirez cette automne, et j'espère que Dieu aidant, nous l'exécuterons.
(1) Barthêlemi Gautier, dit Dubois, né à Orléans en 1622, admis au séminaire de Saint-Sulpice le 26 août 1647, docteur de Sorbonne en 1654, supérieur de la Solitude durant quarante ans, mort à Paris le 15 août 1698.
244 LlViiE DIXIÈME
Je ne vous ai rien mandé de Mademoiselle voire mère, parce que je laisse ce soin à M. Dubois, qui le devoit faire, ce me semble, Tannée dernière. Ce qu'elle souhaile de vous voir au pays, est une tendresse pardonnable à une mère, qui ne le seroit pas à un missionnaire apostolique. Ainsi, je ne crois pas que ses désirs vous fassent autant d*impression que ceux que vous avez d*ètre fidèle k votre vocation : si credunt tu Christum faveant tibi pro ejus nomine certaturo ; si no^t credunt, inortui sepeliant moriuos suos.
Ne craignez point d*étre trop long en m*écrivant : vos lellres ne me seront jamais à charge. Je puis même vous dire que rien ne me peut donner plus de joie, que cette ouverture de cœur et cette confiance qui m*y paroit toute entière. Vous n'avez donc qu'à continuer comme vous avez fait jusqu'à présent et me mander simplement les choses qui vous viendront en pensée sans vous mettre en peine des suites qu'elles pourront avoir; les abandonnant à Notre Seigneur de qui en dépend tout le succès. Cependant, soyez persuadé que vous me trouverez toujours à votre égard dans toute la disposition que vous pouvez souhaiter, étant très cordialement, et beaucoup plus que je ne puis dire, tout à vous en celui qui vous veut êlre toutes choses. — L. Troxson.
A MONSIEUU BAKTHKLEMY
30 avril 1682.
Je vois par voire dernière lellre du 9 octobre. Monsieur et 1res cher en Notre Seigneur, que les désordres ne diminuent pas en Canada, et que le vice y est autant autorisé que jamais. C'est une rude croix, ^ la vérité, pour ceux qui ont un peu (le zèle et qui sont appelés pour y travailler à la conversion (les ànies; mais ils ne doivent pour cela se décourager. Quoiqu'ils ne fassent pas tout le bien qui seroit à souhaiter dans leurs emplois, il leur doit suffîre de faire ce qu'ils peuvent; et ils doivent avor cela se tenir on paix, puisque Dieu ne leur
en demande pas davantage, et qu'ils ne rendront pas compte de ce qui ne dépend pas d'eux. Les oppositions que Notre Seigneur a trouvées à ses desseins durant sa vie et les contradictions qu'il a souffertes, doivent bien consoler ses serviteurs dans celles qu'ils rencontrent en leurs emplois; et cet exennpie de leur maître leur doit bien apprendre que c*est par les souffrances et par les croix que ses œuvres s'accomplissent, et qu*il n'y a rien dont une longue patience ne vienne à bout. Ce qui se passe cette année, et ce que Ton peut espérer la prochaine vous fera connoitre qu'il n'y a pas d'autre voie que celle-là pour se procurer la paix. Les désordres de Montréal ont été grands, les informations fortes, elles ont été bien appuyées; et cependant, il faut encore un peu de patience. Puisque c'est la volonté de Dieu, il faut s'y résoudre, et dire de grand oœur : sicut fuit voluntas in cœlo, sic fiât (I Mac. lll, 60). Si l'on fait bien son devoir cette année, j'espère que la prochaine accomplira vos souhaits. Soyons fidèles à Dieu, et il aura pitié de nous et de tant de personnes opprimées qui gémissent : Et deaiderium pauperum exaudiet Dominus (Ps. Hebr. X, 17). Il est vrai qu'il y a long temps que l'on se plaint de ce que Ton souffre : mais Dieu a ses desseins et ses momens dont nous devons dépendre; et si nous voulons lui témoigner notre amour et notre fidélité, il faut sustinere sustentationea ejus, et patientiam habere risque ad inspectionem illius (Eccli. lï, 3, 21). Et puis, la longueur du temps de la souffrance est bien adoucie, quand l'on pense que l'on travaille et que l'on souffre pour l'éternité, et que momentaneum et levé tribulationis setemum glorise pondus operaiur in nobis (Il Cor. IV, 17). C'est la vue que la foi donne aux âmes fidèles; qui leur faisant regarder toute cette vie comme un moment, non jam terrena tempora computant, qufp seternitatem de Deo sperant.
Cependant, je prierai Notre Seigneur, que, dans la vue qu'il vous donne de faire sa très sainte volonté et de lui plaire, il vous fasse la grâce d'oublier tout le passé, de ne vous point trop inquiéter de l'avenir, et de vous renfermer
2i\\ LIVRE DIXIÈME
dans le temps présent pour y faire en paix ce qu'il demande de vous.
Soyez persuadé que je suis très cordialement à vous, et que je n'aurai jamais de plus grande joie, que de savoir que vous
clés tout à Notre Seigneur. — L. Tronson.
LETTRE XLVl
A MONSIEUR DOLLIER DE CASSON
15 mai 1682.
Je vois par votre lettre de 29 pages, que vous datez du ii* octobre dernier, que c'est la &" ou 7^ que vous m'écrivez. Je ne sais si elles m'ont été toutes rendues...
M. le comte de Frontenac, gouverneur du Canada, et M. Du Chesneau, intendant de la justice, sont révoqués : leurs amis, qui n'ont rien épargné pour les servir, n'ont point été en étal de le faire utilement. M. de la Barre, qui est en réputation d'un homme modéré, désintéressé, et qui aime l'ordre et la paix, a été nommé gouverneur, et le roi l'a voulu instruire lui-même de sa propre bouche de la manière dont il se devoil comporter dans le pays. Pour l'intendant, on a choisi un parent de Madame Golbert, nommé M. de Meule, qui m'est venu voir à Issy, et qui m*a fait mille honnêtetés et mille offres de service. Enfin, la consolation est que l'on a connu l'état du pays, ^\xe l'on veut y établir l'ordre et la paix, et que les personnes qu'on y envoie sont en disposition de ne s'y épargner pas. Je verrai l'un et l'autre avant leur départ, qui ne sera pas avant le mois prochain. M. le marquis de Sel* gnelay nous a déjà recommandé au nouveau Gouverneur, et il ne nous oubliera pas auprès de l'Intendant; car il a bien de la bonté pour nous, et toute la communauté est bien obligée de prier pour lui.
Je crois que Mademoiselle de la Mothc ne sera pas forl contente de nous. Car, comme les filles causent, je ne lui ai point donné d'avis, n'étant point à propos pour le bien àr l'œuvre de Dieu, que je paroisse me mêler de donner do>
CORRKSPONDANCE AVEC LE SÉMINAIRE DE MONTRÉAL iVi
avis à des gens qui, n'observant pas quelquefois exactement loul ce qu'on leur dit, ne laissent pas de faire retomber sur ceux à qui ils ont parlé tout ce qu'on trouve à redire en leur conduite. J'en ai eu des exemples qui font que je me tiens sur cela dans une grande réserve. Tout à vous. — L. Tronson.
LETTRE XLVIl
A MONSIEUR DE BBLMONT
H n'y a rien de plus beau que le récit que vous faites de la magnificence de votre église et de ses ornemens. J'en ai fait la lecture à plusieurs qui auroient presque envie de l'aller voir, mais qui souhaileroient surtout entendre le Gloria, le Credo, le Sancius, VAgmis Dei et les Vêpres en sauvage. H n'y a que les maîtres de cérémonies qui peut-être ne s'accommoderoient pas d'entendre chanter les saints offices en langue vulgaire, et qui ne manqueroient pas de demander bientôt si vous en avez la permission du Pape. Quelques-uns se sont étonnés que vous ayez fait clore un cimetière, parce qu'ils s'imaginoient qu'on ne mouroit point en Canada; tant ils avoient oui dire que l'air y étoit bon. Jugez de là si l'on n'a pas ici bonne opinion du pays. S'il ne falloit point passer la mer pour y aller, je crois que M. Le Boiteux, qui est maintenant le grand fontainier d'Issy et qui a découvert une nouvelle source, serésoudroit aisément d'aller voir votre belle fontaine, et qu'il vous donneroit le moyen de la faire jeter comn>e les nôtres. Car on dit que ce seroit un grand sujet d'admiration pour les sauvages, et qu'ils iroient tous voir cette merveille. J'espère que, par vos assistances spirituelles et temporelles, la mission de la Montagne sera on peu de temps considérable. On en a écrit avantageusement à la Cour, et je vois que l'on en est fort satisfait.
La peine que vous donnent les sauvages de la mission du Sault qui délournent les autres d'aller à Montréal, est une peine qu'il faut vous résoudre de souffrir en paix, sans en faire
i'kS LIVRE ni3[IEllE
de plainte qui choque les pères Jésuites. Car il faul se bien maintenir avec eux et conserver une union que la gloire de Dieu, aussi bien que Tédification publique demandent. Quant aux scrupules que vous avez touchant le jugement que vous portez de la conduite de ces pères, vous ne devez point vous en inquiéter. Car, comme dans ces sortes d'affaires chacun a ses raisons, et même n*a de grâce souvent que pour son œuvre, il no faut pas s'étonner s*il Tappuie de toutes ses forces, et s'il Tappuie d'une manière qui fait peine aux autres qui, en travaillant pour la même fin, ne laissent pas d avoir des vues particulières fort différentes. Ces bons pères agissent suivant leur lumière et leur grâce par rapport à leur vocation, et vous selon les vôtres et par rapport à l'œuvre qtie Dieu vous confie. Si vous ne convenez pas toujours des mêmes principes, il faut au moins que la charité se conserve entière, et attirer la bénédiction de Dieu sur votre mission par lapatience. Je vois par votre lettre que c'est là votre disposition et la conduite que vous avez prise, et j'en bénis Dieu de tout mon cœur, parce que c'est celle qui me paroit plus chrétienne et plus conforme à l'esprit de Saint-Sulpice , et je suissûr qu elle contribuera plus à la gloire de Dieu que toutes les autres que vous pourriez prendre.
Dieu soit béni qui ne vous donne pas le temps de penser à vos peines passées. C'est la plus méchante occupation que vous pourriez avoir : et la plus grande grâce que, de sa part, il vous puisse faire, est qu'en vous ôtant le temps d'y penser, il vous en ôte aussi le souvenir. Mais il faut que vous y coopériez de la vôtre, en ne réfléchissant point sur vous-même, et ne rappelant point volontairement dans votre esprit l'idée des choses que vous ne sauriez trop oublier.
Ne croyez point que les affaires que vous faites soient contraires à la dévotion, puisque vot^e dévotion doit consistera les bien faire. Il est vrai qu'elles sont bien opposées au sensible, mais non au solide de la dévotion. Il faut peu à peu vous rendre indépendant des scntimens et vous accoutumer à vivre de la pure foi. Les senlimens passent, et il arrive ï1<'^ temps où l'âme qui s*y est appuyée demeure à sec et a poino
COnilESPONDANCK AVEC LE SÉMINAIRE DE MONTRÉAL 245)
fi se soutenir, son appui ordinaire lui étant ôté. Mais la foi ne passe pas de la sorte, et quand l*âme s*y abandonne, elle est loujours également soutenue, parce qu'elle demeure toujours, on quelque étal qu'elle se trouve, inébraninblement liée à la volonté de Dieu, où elle rencontre son repos et sa paix. C'est là où, sans inquiétude, sans empressement et sans trouble, vrus admirerez dans toutes les choses qui arrivent les desseins de la Providence, et vous ne vous laisserez point embarrasser par les réflexions sur le passi, non plusquepar les «lesseins que vous formez pour l'avenir. C'est à quoi vous devez travailler par dessus tout.
Je conviens qu'il est souvent très ditticile d'accorder le zèle et la douceur, et qu'il n'y a que la grâce qui puisse faire ce mélange et juste tempérament dont parlent les saints: misrenda est lenilas cum severitate ; faciendum quoddam ietnperamentum ex tdrcque, ut neque nimia asperitate exulceventuv siibdiil, neque nimia henignitate «o/yan/wr. Cequeje vous conseille pour ne point donner lieu sur cela au scrupule, est de vous donner à Notre Seigneur, et de faire, dans ces occasions où il faut remédier à quelque désordre, ce qui vous paroitra bonnement être plus utile et plus avantageux à la gloire de Dion. Il est impossible de donner sur cela de règle générale. Car, il faut quelquefois que la sévérité l'emporte sur la douceur; quelquefois il est nécessaire que la douceur tempère la sévérité; et comme cela dépend des circonstances particulières des personnes, des temps, de la disposition des esprits, etc., il faut recourir à Notre Seigneur et suivre l'empressement qu*il donne, renonçant toujours beaucoup à tout ce qui pourroit s'y mêler d'humeur, d'inclination naturelle, ou de passion.
Je ne peux que louer la résolution où vous êtes de n'user jamais de fer ni d'armes à feu pour tuer dans une juste défense ceux qui vous allaqueroie nt : arma nostva sunt orationes etlacrymœ. Ceux qui auront d'autres pensées, ne nieront pas que la vôtre ne soit au moins d'une grande perfection, et que si, en quelque rencontre, on en peut user autrement, on ne peut pas au moins en user d'une manière qui
250 LIVRE DIXIÉMB
soil plus conforme à l'exemple que nous en a donné celui qui venit animam suam dare pro ovibus suis (Joann. X, 11). Tout à vous. — L. Tronson.
LETTRE XLVlll
A MONSIEUR DE BBLMONT
Les inquiéludes fréquentes el les grands empressemens que vous donnent ces désirs trop ardens de voir le succès de vos desseins el la fin de vos entreprises, vous font encore assez connoître le besoin que vous avez de la patience. Le zèle de Marthe pour servir Notre Seigneur étoit bon, mais il alloit trop loin quand il alloiljusqu*à Tinquiéterel à troubler le repos de Marie. Servez ce divin Sauveur avec ardeur, el que cette ardeur se répande dans vos actions et paroisse en ce que vous faites, à la bonne heure : mais 1" que celle ardeur ne vous chagrine, ne vous trouble, ne vous inquiète point; 2* qu*elle ne vous fasse point négliger les autres choses que vous devez faire, el ne vous fasse point retrancher du temps et de Tapplication que vous y devez donfler, pour en donner davantage à la chose que vous désirez avec passion; S"" qu'elle n*aille point à détourner les autres de leur emploi. Cela étant, voire ardeur viendra de la charité : sans cela elle ne seroit qu'un effet de Tamour-propre. Oh! qu'une âme qui ne veut que Dieu et qui ne cherche qu'à lui plaire en accomplissant sa très aimable volonté, se plait à attendre en paix ses divins momens, et k laisser cependant gronder la nature impatiente dans ses désirs ! Oh ! qu'elle a de joie d'immoler à la divine providence toutes ses promptitudes et ses chaleurs! Oh! qu'elle attire de grâces et de bénédictions, pour cette violence qu'elle se fait ! Oh ! que cet abandon aux ordres de son Souverain, que lui donnent l'ardeur de sa foi et la fermeté de sa confiance, assure le succès de toutes ses entreprises! C'est l'état, mon cher Monsieur, après lequel je vois que soupire votre cœur, el ce que je ne doute point que Notre
Seigneur ne vous accorde dans son lemps. Ne vous lassez point surtout de combattre, et soyez sur que vous remporterez la couronne. Car c'est pour vous la faire mériter avec plus de gloire qu'il permet que tant de sortes d'ennemis vous attaquent si rudement, et vous donnent si peu de repos.
J*ai mandé à M. de Grenoble (1) que vous étiez disposé d'aller travailler sous ses ordres si vous retourniez en France. Je l'ai fait parce que j'ai cru que si la vocation pour le Canada cessoit, celle pour le pays ne manqueroit pas de rêve .lir. Sur cela il m'écrit et me mande qu'il m'enverra votre dimissoirc. Ainsi, vous l'aurez apparemment d'assez bonne heure cette année pour vous faire ordonner. La frayeur que vous donne la pensée du sacerdoce, ne vous doit point empêcher de vous y présenter. J'aime mieux vous voir convaincu de votre indignité à recevoir une telle grâce, que si rous vous croyiez en élal de la mériter, il faut vous abandonner pour cela à la miséricorde de Notre Seigneur, aussi bien que pour tout le reste. Tant que la confiance en sa bonté et l'obéissance aux supérieurs qu'il vous donne régleront vos démarches, vous n'avez rien à craindre. Ce sont là les deux seuls fondements solides que l'on peut avoir en celte vie pour marcher en sûreté et se tenir en paix. Tout à vous. — L. Tronson.
LETTRE XLIX
A MONSIEUR RÉMY
22 avril 1683.
Je respecte l'intention de votre frère le capucin, que je veux croire être bonne et venir d'un bon zèle: mais je ne puis approuver la proposition qu'il vous fait. Vous travaillez à un établissement plus sûr, plus avantageux et plus solide que ne sont tous ceux dont il vous parle et qu'il pourroit avoir en vue. Il est bon qu'il voie par votre exemple que,
(1) .Ni»' Le Camus, évoque de Grenoble.
252 LIVRE DIKIÈME
sans élre religieux, on peul être aussi séparé des biens du monde et abandonné à la Providence, qu'un capucin; et qu'a une âme de foi, TÉvangile sans vœux lui suffit pour être convaincue que Dieu ne lui manquera jamais dans ses besoins. H n'y a rien de si précis sur ce àujet dans aucune règle do Religieux, que ce qui est dit dans notre règle, couchée en des termes admirables dans le ()<* chapitre de S. Mathieu, depuis le 25" verset jusqu'à la fin. Je serais bien aise, quoique vous l'ayez lue plusieurs fois, que vous la relisiez encore, pour confronter le langage de Notre Seigneur avec celui do ce bon frère. Car, pour vous afl^ermir dans votre vocation, jo ne crois pas que vous ayez besoin de faire de nouvelles réflexions sur les soins paternels et sur les bontés de Notro Seigneur envers ceux qui le servent. Le prétexte de décharger la famille d'une pension ne vous doit pas faire grande impression, puisqu'elle n'en donne qu'autant qu'elle veut; que nous serions très rontenls quand elle n'en donneroit point du tout, et qu'elle ne donne que du vin qu'elle recueille, que nous prenons au prix qu'elle-même a taxé. Ainsi, je crois que vous pouvez être, de ce côté-là, fort en paix. Je suis du meilleur du cœur tout à vous. — L. Tronson.
A MONSIEUR SBGUENOT
15 mai 168.*^.
Jo ne m'étonne pas, Monsieur et très cher en Notre Seigneur, que vous ayez toujours quelque peine dans un pays qui est fécond en croix. Quand vous reviendriez en France, vous n'y en trouverez pas peut-être de si fâcheuses, mais je suis sur que vous y en trouveriez : c'est ce qui ne manque jamais aux âmes qui veulent servir Notre Seigneur; et en quelque lieu qu'elles travaillent pour sa gloire, elles ont toujours de quoi exercer leur patience et faire paroitre leur fidélité. Convertete aupra, C071 verte te ivfra; coiwerte te extra, couverte te intra, in omnibus i?! renies crucem (De Imil. Christi, I. Il, c. XII, i».
COBRESPONDANCE AVEC LE SÉMINAIRE DE MOiNTRÉAL So3
La solitude même n'en est pas exemple, et quoiqu'elle pût vous faire goûter une vie plus douce, je ne sais si elle vous donneroit plus de paix. Si Dieu quelque jour vous y appelle, il donnera d'autres marques de vocation que celles qui ont paru on vous jusqu'à celte heure. 11 vous donne du cœur IK)ur le travail, il bénit ce que vous faites, et quoique les fruits ne répondent pasà votre zèle, ils sont néanmoins assez grands pour croire que le temps du repos n'est pas encore venu. 11 faut altendre que le Maître parle. Car, quand on voit c|ue amodo jam dicit spiriius, ut requieacat à laboribt^ suis (Apoc. XIV, 13), c'est alors qu'on se repose en sûreté. Sans cela, il y auroit toujours à craindre. De sorte que, dans les peines, dans les dégoûts, dans les découragemens et dans tout ce que la nature pourroit trouver de plus rude en votre emploi, il faut que vous disiez comme S. Paul : nihil hoi*um vereor; nec facto animam meam pretiosiorem quant me; dummodo consummem cursum meum et minialerium quod accepi à Domino Jesu (Act. XX, 24).
La dernière réflexion que vous avez faite sur la lettre qui linissoit, je suis tout à vous, est plus juste que les premières. Car, celui qui l'a écrite n'en a agi assurément de la sorte, que parce que c'est un usage qui est ici maintenant fort commun; et je puis vous dire qu'il s'est rendu si ordinaire, que plusieurs, même de nos Messieurs, m*ont écrit quelquefois de la même manière. Je ne m'étonne pas néanmoins que vous en ayez eu quelque premier mouvement de peine, la coutume n'en étant pas encore établie en Canada.
Les avis que M. Bailly vous a donnés sur la direction des dévotes et sur ce qui vous arrive sont très bons, et je ne vois rien à y ajouter.
Je suis ravi d'apprendre par voire lettre que la pure grâce et la seule obéissance vous arrêtent à Montréal. Je sais bien que toutes les autres considérations ne seroienl pas assez fortes pour vous y retenir, et je craindrois aussi pour vous, si vous y étiez arrêté par d'autres liens. Mais en n'y demeurant que parce que vous voulez faire la volonté de Dieu qui vous y paroit, et que vous voulez la préférer à vos propres salis-
factions, il ne manquera pas (l*élre avec vous dans vos peines, el vous y éprouverez pour votre consolation la vérité de celte parole : cum ipso aum in tribtdatione ; eripiam eum et glorificaho eum (Ps. XC, 15). Ipae enim et certantein spécial, et deficientem sublevat, et vincentem coro7iat.
Si M. Guyotte prenoit une conduite impérieuse, commp vous me marquez, vous pourriez lui en toucher quelque mot; puisqu'il est de vos amis, il aura quelque égard à ce que vous lui en direz. Prenez garde seulement en cela à ne vous pas tromper, et voyez si ce qui vous fait peine en sa conduite fait aussi peine aux autres. Car si vous seul en étiez peiné, je ne ▼ous conseillerois pas de lui en parler.
Ce que vous me mandez de Tétat de voire famille pourroit être un sujet de tentation à une âme qui n*auroit pas renoncé à tout pour servir Notre Seigneur. Pour moi, je m'imagine que vous voulez être du nombre de ceux qui peuvent dire avec S. Pierre : Ecce nos reliquimus omnia et sectUi sumuste; quid ergo erit nobis (Math. XIX, 27), et j*aurois peine, dans cette vue, de vous donner d'autre conseil que celui que Jésus-Christ donna à ce jeune homme qui vouloil retourner chez ses parons : sinite moriuos sepelire mortuos suos; nemo enim mittens manum suam ad aratrumetrespiciens rétro aptus est regno Dei (Luc. IX, 60). Vous verrez quelles seront sur cela vos dispositions, et ce que Dieu vous dira dans le fond du cœur*
La seconde lettre que vous m'avez écrite n'étoit pas nécessaire, puisque la première ne m'avoit fait nulle peine, et que je vois assez votre fond et avec quel esprit vous m'écrivez. Soyez persuadé que je suis autant que jamais, Monsieur et très cher, tout vôtre en Notre Seigneur. — L.Tronson.
LETTRE Ll
A MONSIEUR FREMONT
17 mai 1683.
J'ai bien de la joie. Monsieur et très cher en Notre Sel'
gneur, de voir par vos lettres que votre disposition de servir toujours Dieu avec détachement et fidélité, continue au milieu des peines et des contradictions qui s*y rencontrent. Ce sont des épreuves dont Notre Seigneur permet que la patience de ses serviteurs soit exercée, et dont il se sert pour les purifier. J'espère qu'elles n'ébranleront point votre constance, et que vous serez assez ferme dans vos résolutions, afin que Ton puisse dire de vous, aquœ multœ 7ion potuerunt extinguere ckaritatem, nec flumina obruent illam (Gant. VllI, 7). Ce sera une grande consolation à Theure de la mort, d'avoir travaillé ainsi sans intérêt, et de n'avoir cherché durant toute sa vie que la gloire de Celui à qui toute gloire appartient au ciel et en la terre. C'est une consolation que qui que ce soit ne nous sauroit ravir. Car si des gens ont assez d'autorité pour empêcher le fruit extérieur et le succès de nos travaux devant les hommes, personne n'a assez de pouvoir pour nous en ravir le mérite devant Dieu. Cherchons seulement à lui plaire et laissons faire le monde. Pourvu que nous soyons fidèles à notre ministère, rien ne prévaudra contre la vérité, et veritas liberabit nos (Joann. VIll, 32). Je suis, Monsieur et très cher en Notre Seigneur, tout à vous. — L. Tronson.