AU P. BECHE FER
Supérieur des Jésuites de Québec.
24 mai 1083.
Mon très révérend Père,
Je me ferai toujours un plaisir singulier de pouvoir servir une compagnie aussi illustre et aussi sainte que la vôtre. Ma grande joie est de voir, par la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire, que vous en êtes bien persuadé. .J'ose vous dire qu'en cela votre charité me fait justice. Car, rien n*est plus conforme à mes inclinations et aux dispositions de mon cœur, que ce que vous en a mandé le Révérend Père Vaultier. J*espère vous en donner des marques dans toutes les occasions qui s*en présenteront, et quoiqu'elles ne soient pas tout à fait désintéressées, puisque c'est une juste reconnoissance des bontés que vous avez pour nos Messieurs, et que je prétends aussi par là mériter la continuation de votre amitié qui m'est très chère, elles seront toujours néanmoins très cordiales et très sincères. Vous pouvez donc, mon Révérend Père, me regarder comme une personne qui vous est toute acquise, et qui sera toute sa vie, mon Révérend Père, votre très humble el très obéissant serviteur. — L. Tronson.
(1) Thierry Beschefer, né à Chalons-sur-Marne le 25 mai 1630, supérieur de la mission du Canada en 1683, était encore en 1688 préfet des classes au collège de Québec. Il revint en France en 1689, et mourut à Reims le 4 février 1711. Cfr. Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, t. I, col. 1492; Rocliemonteix, Les Jésuites de la Nouvelle- France, t. III, p. 377.
A MONSIEUR DE RELMONT
8 avril 1684.
La vie que vous menez seroit assurément bien rude à une personne qui auroit d'autres vues que de se sauver. Mais à celui qui ne prétend que de gagner le Paradis et qui no cherche qu*à plaire k Dieu, quelle plus grande consolation que de ressembler à celui qu'il a donné pour le modèle de tous les prédestinés : quoa prœscivit et prœdestinavit conformes fieri imaginis filii sui (Rom. VllI, 29). C'est là la joie des bonnes âmes : rien ne leur paroit aimable sur la terre que ce divin Sauveur, et toute leur ambition se termine il porter les traits de cet adorable original. Les plus grands saints ont borné en cela tous leurs désirs : Eam conversationem imitari quam yessit in came. Et c'est l'état où il me paroit que la Providence vous a mis. Une vie cachée, une vie décriée, une vie qui est vile selon le monde, est une vie bien précieuse devant Dieu, et qui porte de grands trésors de grâces, quand elle est prise par obéissance et que Ton est fidèle à bien porter toutes les croix qui l'accompagnent ; et c*est là vivre véritablement comme Jésus-Christ. Vousmenei une vie cachée : personne ne vous loue de vos talens, de votre dépense, de votre zèle ni de tous vos travaux : n'est-ce pas ainsi que Notre Seigneur a vécu? Et vita vesira abscondita est cum Christo in Deo (Coloss. 111, 3). Vous savez combien l'éclat auroit été à craindre pour vous, et à combien de tentations vous y auriez été exposé. Dieu a pourvu à votre faiblesse, et vous a fait prendre une route sûre pour le saluL Persévérez avec courage, ut mercedem plénum accipias (\\ Joann. 8) : car celui qui voit le fond de votre cœur et qui rend toujours avec usure le bien qu'on lui fait, vous donnera des récompenses d'autant plus grandes dans l'autre monde, que vous en aurez eu moins dans celui-ci; et je ne doute point qu'un jour, mensvram honam, et
confertam, et coagitatam, et super effhientem det iv Rînunt restrum (Luc. VI, 1^8).
Voire vie abjecte fait que l'on vous d^criepartout, à cequo vous dites : chez les sauvages, dont vous ignorez la langue; chez les Pères, qui vous regardent comme un ignorant ; parmi vosécoliers et vos ivrognes, à qui vous êtes terrible: parmi les Français, de qui vous êtes haï pour d'autres exécutions, (ie ne sont pas là les sentimens que l'on a ici de vous, ni môme ceux qu'en ont en Canada les personnes bien intentionnées. Mais quoiqu'il en soit, je vois bien qu'il en sera encore de vous comme de Notre Seigneur : alii rlirebant, rpna ho7îUH est : alii dicrbant, non (.loann. VII. {"È), Quoique nous lassions, il faut nous résoudre à voir toujours les sentimens du monde partagés sur noire conduite. Mais au fond, il est do notre fidélité de demeurer en paix, quoiqu'on en dise et que Ton en pense, disant avec TApôtre : mihi autem pro mtnimo est ut à vobis judicer aut ah humano die : qui enim Judicat me, Dominus est (I Cor. IV, 3). Que les uns en cette vie nous louent et que les autres nous blâment, quelle consolation que d'être assuré que, si nous sommes fidèles jusqu'à la mort, tous seront obligés de reconnoître la vérité dans Taulre vie, et de dire : Iste sancius pro lege Dei sut rertavit usque ad mortem, et à verbis impior^im non timuit (Brev. Rom., Off. Martyris, I Noct.).
Que si ce que vous faites paroît vil aux yeux du monde, je crois que la ferveur qui vous le fait entreprendre est assez grande pour le rendre très considérable devant Celui pour la gloire duquel vous travaillez, et quinon ju,r(a intuitum hominis judicat : homo enim videt ea qtiœ parent : Dominus aufem ?n<«e/wr cor (IReg. XVI, 7). 11 vous avoit donné en France un grand désir de vous humilier; il vous en fait maintenant trouver les occasions. C'est à vous d'en profiter, et de faire comme cette âme humiliée dont parle S. Bonaventure : quw se atténuât ut ametur à sponso ; se annihilât ut creetur de novo; se évacuât ut impleatur à Deo. Vous profiterez plus dans cette science en une année dans l'occupation où vous êtes, que vous n'auriez fait ici en dix.
Quant aux fautes que vous avez faites contre lobéissance, je n*y vois rien de considérable, et si vous en trouvez qui vous donnent sujet de vous humilier, je n*en remarque point qui vous doivent inquiéter. Vos tentations même ne doivent point vous troubler, puisque les dispositions où vous êtes et que vous me marquez, font assez connoitre que Dieu préserve le cœur, et qu'il en est le maître. Ainsi, j'espère que, faciet etiam cnm tentatione provpnium (l Cor. \, 13).
J*ai eu bien de la joie d'apprendre que vous êtes prêtre, el encore plus de voir les dispositions que Notre Seigneur vous a données dans le temps de votre ordination et de votre première messe. Elles sont toutes très saintes, et elles ont dû vous bien consoler, voyant les bontés de Notre Seigneur sur vous. Car^ il ne vous auroit pas donné ces senlimens, si vou$; n'aviez pas été dans l'état que demande le sacerdoce. Continuez de lui être fidèle, et vous verrez que tout ce que vous éprouvez de tentations et de misères, n'empêcheront point l'accomplissement entier des desseins de Jésus-Christ sur vous. Il me paroit visiblement par toute sa conduite qu'il vous aime, et je vois par la votre et par tout ce que vous m'écrivez de votre misère, que, hœc infirmitas non ent ad mortem, sed ttt manifestentur opéra Dei in ie, Confide f*r(/o, fili, m Domino, et dahit tibi petit iones cordis tui (Joanii. XI, 4; Psalm. XXXVI, 4).
La condition mise dans votre dimissoire, ne m'a point paru embarrassante non plus qu'à vous. La Providence de Dieu disposera de tout. Quand on veut être tout à Dieu, on peut demeurer en paix pour l'avenir : Diligentibus Deum omnia rooperantur in honum (Rom. VIll, 28). S'il vous faisoit revenir en France, il sait bien ce qu'il voudroit faire de vous, et il nous suffit qu'il le sache sans que nous le connoissions : DomivvA est', quod honuht est in oculis suis faciat (1 Reg. m, 18).
Votre empressement et désir de dire la sainte messe ne peut être que bon, et vous n'avez pas sujet de craindre qu*il y ait en cela de l'illusion. C'est là ce qui fait toutes les délices des saints prêtres; et vous ne formerez jamais de désir dont
CORRESPONDANCE AVEC LE SÊMINAIHK DE MONTREAL â61
VOUS deviez avoirmoinsde scrupule quedecelui-ci.Jésus-Chrisl est appelé par les saints la mainelle de son père : mamilla Patris. II vous la présente sur Tautel pour vous nourrir de sa substance et de sa vie divine : allez-v donc avec la même avidité avec laquelle un enfant se jette sur le sein de sa mère pour avoir son lait et s*y nourrir de sa propre substance. Tanta nos alacriiate ad vbera pocult spiriiualia accedanius, tanquam infantes lactentes spirihis gratiam. On ne sauroit trop ardemment désirer ce que Ton ne sauroit trop ardemment aimer.
Je ne m étonne pas de ce que Madame votre mère vous mande. Elle vous traite comme les mères ont accoutumé de Iraiter leurs enfans ecclésiastiques. Leurs tendresses ne manquent point tant qu'on peut être utile à la famille, et (|u*on peut servir à la soutenir dans le monde : mais hors de là, il n'en faut rien attendre. Pour moi, j'ai toujours regardé cette conduite de Providence comme un effet de Tamour singulier de Notre Seigneur sur les ecclésiastiques, qui auroient trop de peine à se détacher de leurs parens autant que leur état demande, s'ils remarquoienten eux les mêmes tendresses. La conduite que vous voulez garder avec eux à l'avenir me paroit fort prudente, et je ne vois rien à ajouter aux mesures que vous prenez.
Les dix-huit enfans morts après avoir été baptisés, et les adultes morts si saintement après avoir reçu tous les sacremens, sont des fruits de grâce dignes du Paradis, et qui vous doivent bien consoler dans vos travaux. Il me semble que, quand Dieu ne vous auroit fait la grâce que de sauver une âme qui le louera toute une éternité, ce seroit une miséricorde que nous ne pourrions assez reconnoitre.Uuellesaclions de grâces ne devez-vous donc point lui rendre, de vous avoir choisi comme un instrument de sa Providence, et de vous avoir fait passer les mers pour sauver tant d'âmes abandonnées, et les retirer de l'enfer! En vérité, mon cher Monsieur, il y a de quoi s'encourager, quelque misérable que l'on soit, pourvu que Ton aime un peu Notre Seigneur, de voir ^on sang fructifier ainsi entre nos mains, et nos petits tra-
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vaux lui procurer lant de gloire. Quand il n'y auroit point d'aulre récompense à espérer que la consolation que donnenl de telles conquêtes, ne sufliroient-elles pas pour paver toutes nos peines ? Pensons seulement à ce que les âmes ont coulé au rils de Dieu, et combien elles lui sont chères; et nou» nous ostimerous heureux et infiniment honorés de nos emplois.
Il n'y a point de rubricaire qui ne vous loue d'avoir appris à vos enfans à chanter la grande messe en latin; cela est plus canonique et plus conforme k l'esprit de l'Église.
Le tourelle dessinjointskvos autres exercices, ne peuvent qu'être utiles à vos enfans pour les relâcher de leurs autres occupations; aussi bien que les jeux, pourvu qu'ils soienl bien choisis et qu'ils ne s'y attachent pas trop.
Ceux qui connoissent les sauvages ne croient pas que vous liriez beaucoup d'avantage de votre vigne, à moins que vous n'y fassiez une bonne clôture. Je ne sais si votre lettre à M. Bourbon aura porté quelqu'un à y contribuer; mais je puis vous assurer qu'elle n'a pas été au moins tout à fait inutile, car elle a bien diverti notre jeunesse en deux ou trois récréations, où elle a été lue et relue publiquement.
Nous sommes très convaincus de Timporlance de soutenir votre mission : les fruits en sont grands, et elle est ici fort estimée. Mais cependant nous ne voyons pas d'apparence de vous envoyer personne cette année. Nous en trouverions qui auroienl de la piété, de l'esprit, de la douceur et du zèle, et à qui il ne manqueroit, de toutes les qualités que vous demandez, que d*élre pécunieux. Mais ce seul défaut nous paroit suffisant pour ne pas augmenter le nombre des ouvriers. Nous en envoyons un à M. de Casson, qui a sa pension el beaucoup d'obéissance el de piété; mais comme il a peu d'ouverture d'esprit et de génie, nous l'avons destiné à fairo les petites écoles à Villemarie, où il ne faut pas tant de savoir-faire que parmi vos sauvages et dans voire mission, où je vois bien qu'il seroil important qu'il y eùl encore une |H*rsonne qui eùl ouverture pour les langues; mais il est encorr plus important de ne pas trop charger le temporel.
Je ne vois guères de remède a vos ivrognes : ils s<Uïl Un\^,
COHHESPUJNDAKCE AVEC LE SEMINAIIIE DE MOiNTRËAL t^t)3
OU très fâcheux, ou tout à fait impraticables. Le dernier que vous proposez, qui seroit de régler la quantité d'eau-de-vic que Ton feroit passer dans le pays, seroit Texpédient le plus sur et le plus court : mais il n*y a nulle apparence qu'on s'y réduise ; et tant qu'on sera aussi convaincu qu'on Test présentement, que ces boissons sont nécessaires pour le commerce et le soutien de la colonie, il ne faut pas espérer qu'on les modère. Car c'est un mal où il n'y a que Dieu qui puisse apporter du remède ; car, pour y réussir, il faudroit changer et les esprits et les cœurs; et il n'y a que lui seul qui le puisse faire.
(i'est un bien qu'on ne sauroit trop cultiver que la paix avec les Jésuites. Quoique vos maximes ne soient pas les mêmes et que leur conduite soit différente de la vôtre, c'est une très bonne chose que l'union n'en soit pas altérée. La religion ira toujours beaucoup mieux dans le pays quand on sera unis, que si la division s'y mettoit. Nous tâchons, de notre côté, k leur témoigner ici toute l'amitié que nous pouvons.
M. Brenier est toujours diacre, sans songer au sacerdoce que pour s'en éloigner. Outre la conviction où il est de son indignité, il peut avoir une autre raison qui l'arrête, que vous devinerez aisément (1). Il est à Issy depuis la fin de sa licence, et je vois qu'il a autant d'envie de se faire saint en ce pays ici, que vous en Canada. J'espère que l'un et l'autre y réussira, et que vous viendrez tous deux à bout de vos prétentions. Tout à vous. — L. Thonson.
(1 ) Vraisemblablement la persuasion où était M. Brenier de 6a totale incai>acité. Le 11 janvier 1603, de Grenoble où il était allé régler des affaires de famille, il écrivait à M. Tronson : « Ma bêtise me rend incapable de tout, si je ne mérite pas quelque long séjour à Issy ou ailleui-s pour faire pénitence, et que vous m'ordonniez de retourner au Petit ^minaire >» — dont M. Brenier était supérieur — « je vous supplie que •lu moins j'y puisse obéir, et qu'y étant comme le valet de la maison et le dernier de tous, je répare par une vie meilleure les scandales et le** torts que ma méchante conduite y a donnés ». M. Brenier ne se préîtenta à l'ordination de la prêtrise qu'au mois de septembre 1687. 11 mourut saintement, comme 11 avait vécu, le 25 août 1714.
2t3i LIVRE DIXIEME
A MONSIEUR REMY
17 avril 1684.
J'ai vu le rccil que vous me faites de la manière donl vous avez été traité en pleine commune. En le lisant, je n*ai point eu d'autre pensée, sinon que Notre Seigneur agrcoil sûrement vos travaux, puisqu'il vous donnoit pour récompense de service une si bonne part aux opprobres et aux ignominies de sa croix. Je ne vois rien dans tout ce que vous me mandez de votre conduite, qui ne soit dans Tordre; et je regarde comme une très grande bénédiction cette confusion qui vous est arrivée, qui est du nombre de celles dont parle le sage : Est confusio adducens yvatiam et glovta?n (Eccli. IV, 25). V^ous en devez bien remercier Notre Seigneur. Car je no doute point qu*elle ne vous soit utile. 11 est vrai que la nature souffre dans ces sortes d*occasions, et que dans Télal violent où elle se trouve alors, on a besoin pour se retenir d'avoir recours k Dieu, et de lui dire : Domine, vim pattor, responde pro me (Isai. XXXVIIl, 14). Mais quand on lui est fidèle et qu'ouvrant les yeux de la foi dont parle S. Augustin (hahete oculoa chriatianoa) , on vient à découvrir les trésors de grâces qui sont attachés à ces humiliations, on commence à éprouver que c'est là où se trouve la perfection solide et la pureté de Tamour, et l'on se convainc ensuite que c'est en cela que consiste tout le bonheur de cette vie : ai quid patimini propter jtiatitiain, beati; •*«' quia patituv ut cliriatianua, non emibeacat, glorificct autetu Deum in iato nomine (I Petr. IV, 16). 11 est rude que Ion préfère publiquement un cabaretier à un prêtre et à un bon pasteur; mais quel que soit ce cabaretier, il vaut bien Rarrabas auquel Jésus-Christ a été postposé. C'est pourquoi, foulant aux pieds tous les sentimens de la nature et tous les mouvcmens de l'amour-propre : communicafitea Chviaii passionibua gaudcte, ut et in revelatione gloria* ejua gaudeatia e^'t^^-
fanies (I Pelr. IV, 13). M. Olier, Noire Très Honoré Père, di soit souvent, et il le savoit par expérience, que c'est ainsi (|ue Noire Seigneur traite ordinairement ceux qui lui sont fidèles, et qu'il récompense ses serviteurs par la gloire de porter ses livrées : si ergo exprodramini in nomine ("hristi, beati eritia (1 Pelr. IV, 14). Continuez seulement k bien servir un si bon mailre, et à rendre toujours aux Puissances le respect et la soumission qui leur sont dus; et tout le monde n empêchera pas que les desseins de Dieu sur vous ne soient entièrement accomplis. C'est tout ce que doit souhaiter une àme fidèle, qui ne faisant élat que de Téternité, ne se met guères en peine de tout ce qui se passe dans le temps; necterrena tempora computat, quasi œiernitatem de Deo sperai. Notre Seigneur a souflTert sans dire mot, qu'on rappelât imposteur, perturbateur du repos public, séducteur. Xon est discipulus sup) a magistrum, nec servus major Domino sno (Luc. VI, 40). J'avoue que quelque peine que m'ait fait ce traitement que vous avez reçu, je n'ai pas laissé d'en être consolé quand j'ai vu que vous-même vous vous en étiez ronsolé par ces vues. Car il est impossible, ce me semble, c|ue des croix si bien plantées et si bien cultivées ne rapportent beaucoup de fruit. C'est là véritablement, lignant plantatutn secus decursus aquamm, quod fructum suuin flabii in tempore suo (Psalm. 1, 3;.
Puisque les épines qui croissent en Canada, ne vous déboutent point du pays et ne vous font point revenir votre ancien désir de repasser en France, c'est une marque que l'air vous y est bon. J'entends l'air de l'éternité que vous y respirez, qui ne lient rien de la contagion du monde, et qui vous guérira des maladies plus dangereuses que n'éloient autrefois vos rhumatismes. Vous n*en auriez pas eu assurément un si bon dans la cure que vous vouloit procurer votre frère le capucin. Vous auriez pu y Irouver plus de douceurs, mais non pas plus de grâces et plus de moyens de vous sauver. Pour moi, je suis toujours persuadé, considérant votre conduite el celle de Notre Seigneur sur vous, (juc vous élcs dans le lieu où Dieu vous veul.
*È(i{S LIVRE DIXIEME
Il ne faut pas s'altendrc pour voire paroisse, qu'il en arrive autrement en Canada qu*il en arrive dans les paroisses do France. G*est une des peines de MM. les Curés, de ce que les uns passent dans la confession par dessus des cas dont les autres font grand scrupule. La consolation que Ton doit avoir quand on a fait du mieux que Ton a pu, est qu au jugement de Dieu chacun ne rendra raison que pour soi : unusquisque nostrum pro se rationem reddpt Deo (Kom. XIV, 12). Quand vos paroissiens ne s'acquitteront pas de leur devoir, pourvu que vous vous acquittiez du vôtre, vous en êtes déchargé devant Dieu. Il est vrai que c'est une chose rude de travailler sans cesse et de ne voir poinl le fruit de son travail; mais la peine que Ton en f)eu( avoir est bien récompensée par la joie intérieure qu*onl les bonnes âmes, de continuer toujours et avec la même fidélitô à servir Dieu et à faire sa très sainte volonté, quoiqu'ils n'y trouvent aucune satisfaction sensible, et qu'ils n'en voient pas tout le fruit que leur zèle leur fait désirer. Je vois bien que l'ivrognerie est la source des plus grands désordres; mais comme il n'est pas en votre pouvoir de l'empêcher, il faul attendre en patience que Dieu touche le cœur des Puissances, qui seules peuvent arrêter le cours de ce mal.
J'ai bien de la joie de ce que vous me mandez de la paix et de l'union qui est dans le séminaire entre tous nos Messieurs. C'est une marque de la bénédiction que Notre Seigneur y donne, et je crois que c'est aussi la plus grande consolation que Ton puisse avoir dans un pays qui ne fournit que des croix au dehors, et où l'on ne trouve que des épines. Peutêtre ne diminueront-elles pas à l'avenir, quelque soin qu'on y apporte. Mais si elles repoussent, après qu'on aura fait toul ce qu'on aura pu pour remédier aux maux présents, on aura sujet de croire que c'est une conduite de Dieu particulière, et un pur ordre de sa Providence qui veut exercer par là se> serviteurs, et les purifier de Tamour-propre et de la vaine complaisance qui pourroit se mêler dans leurs travaux. Après tout, il faut adorer ses desseins. Qu'il caresse ou qu'il châtie, il est également aimable, parce qu'il est toujours intiniment
COHRESPC:(UANCI£ AVEC L£ SEMINAIKK DE MOMHÊAL 267
bon. Ainsi, il faul toujours lui être également fidèle, également soumis, également abandonné.
On se plaint que vos prônes sont trop longs et que vos messes se disent trop tard. Voyez si ces plaintes sont bien fondées. Souvent en abrégeant on se soulage, et on plait davantage à ses auditeurs; et j*ai vu par expérience que ce qui se fait trop tard, paroit toujours trop long, parce que tout le monde en juge seulement par Theure à laquelle on finit. Vous jugerez par la nature et la qualité de cesplainlesqueTon n*a pas grand chose à dire contre vous.
Je suis. Monsieur et très cher en Notre Seigneur, tout votre. — L. Tronson.
LETTRE LVl