A MONSIEUR DE LA GOLOMBIÈRE
20 avril 1684.
Dans les commencemens vous ne devez presque penser (|u*à la douceur et à la condescendance, jusqu'à ce que, les esprits et les cœurs étant gagnés, ils fassent par amour ce que vous n obtiendrez jamais d*eux par rigueur, il faut se faire aimer et gagner la confiance des personnes, sil'on veuten obtenir ce qu'on désire. Dieu vous a donné pour cela une manière <ragir douce, ouverle,|cordiale. Il faut vous bien laisser entre ses mains, afin qu*il s*en serve, aussi bien que de vos autres lalens, pour sa plus grande gloire et pour laccomplissemenl de ses desseins sur vous; si vous faites des fautes, j*aime beaucoup mieux que vous les fassiez par un excès de dou- «:eur que par une trop grande sévérité; et l'avis qui me paroit sur ce sujet le plus important à vous donner et qui est aussi le plus conforme à votre grâce, est celui que donnoit autrefois un saint évéquc à un supérieur : A aubditia mayis renerari quâni tlmeri stude, ut libi plus dileclionis of/icio, fjuàtn. rontradictionia necesaitate adhœreant. Suôjecti le plus recereantur quam timeant ; et nie illis dominare, ut iihi dclcctentuv iserrivr. (Tcsl le stMiliment ordinaire des
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sainls, qui ordinairement ont conseillé à ceux qui devoienl conduire les autres» siudere magis amari quant timert.CeM à quoi je sais que vous n'aurez pas beaucoup de peine, el j'espère que nous en verrons un jour les fruits. La santé que Dieu vous rend, le courage qu'il vous donne, et reslime où je vois que vous êtes déjà dans le pays, me font croire qu'ils seront abondants, et qu'il vous fera la grâce, non seulemenl d'y travailler par vous-même avec bénédiction, mais encore» d'attirer les autres à suivre votre exemple. Si M. de La Barre conserve le sentiment avantageux qu'il a conçu de vous el qu'il me témoigne dans la lettre qu'il m'a écrite, l'œuvre auquel il me semble plus que jamais que Dieu vous appelle pourra s'en ressenlir. C*est une chose qui demande d'être bien ménagée.
Vos souhaits louchant M. Perrol, gouverneur de Montréal, seront cette année pleinement accomplis. Car, non seukmenl on lui ôte son gouvernement, mais on le retire tout à fait du (^anada. C'est néanmoins d'une manière que ni vous ni luinV perdrez rien. Car on vous donne le baron de Caillères, qu'on dit être fort honnête homme; et pour M. Perrot, il sera gouverneur à l'Acadie, où il pourra traiter à son aise. Tout à vous. — L. Tronson.
LETTRK LVll
A IIONSIEUH nOLLIER DE CASSOK
Ce 20 avril 1684.
Vous voyez par les choses qui se passent maintenant en Canada que souvent, pour changer, on n'en est pas mieux. On se plaignait de M. de Frontenac; présentement, on s4î plaint encore plus de M. de La Barre. Quand la Providence de Dieu permet que les remèdes que l'on cherche empirent le mal, c'est une marque qu'il veut que l'on souffre. Je ne sais pas s'il en arrivera de même à Montréal. On tirera tout à fait M. Perrol, et on y mettra une personneque je ncconnois point.
V'ous avez 1res bien fait de ne vous pas plaindre à M. de La Darredela manière dont on vous a traité dans rassemblée des ambassadeurs Iroquois. H auroit donné un tour à sa conduite et à vos plaintes, qui auroit fait ici un mauvais effet. C*est ce qui m'obligera aussi à n*en dire mot. Dans Tétat où sont les chosers il sera plus utile, et devant Dieu et devant les hommes, de garder sur cela un grand silence. Il n'est pas content do vous, et ses plaintes sont venuesjusques ici; mais elles n'auront pas de suite, car je vois qu'elles n'ont pas fait d'impression. Il est de la dernière conséquence que vous n'en témoigniez rien, et que vous agissiez toujours avec lui comme s'il oloil content de vous. Je lui écris assez amplement sur ce sujet. Peut-être que ma lettre ne plaira pas(l).
Personne n'est plus propre pour suppléer votre absence et pour vous succéder queM.deLaColombiere.il estjeunemais il est prudent ; et j'espère que vous vivrez assez long temps afin qu'il ait le loisir d'acquérir l'expérience qui lui est nécessaire. Vous avez bien fait de le faire passer immédiatement après vous. M. de La Barre m'en a écrit avantageusement, et je souhaite qu'il continue dans ses bons sentimens.
M. Guyotte a. ses peines et ses croix : comme il est fidèle, il s'y sanctifiera. Vous faites bien de le réjouir autant que vous pouvez, et d'empêcher qu'il ne dise aux autres ses senlimens quand il est en mauvaise humeur; car il pourroit
(1 ) Voici le passage de cette lettre qui « peut-être » n'a pas plu. Elle est datée du 30 avril, et adressée « A M. de La Barre, Conseiller du Hoy en ses conseils. Gouverneur et lieutenant-général pour le Roy en la Nouvelle-France : Monsieur; J'ai reçu avec tout le respect et toute la reeonnoissance que je dois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire l'année dernière. Ce que vous me mandez de M. Perrot et de M. Dollier m'a fait faire bien des réflexions : mais je n'ai pu me persuader d'avoir manqué dans les choses que j'ai pris la liberté de vous en dire, puisque je ne l'ai fait que sur les plaintes, non seulement fie Montréal, mais de tout le pays et pour le bien de toute la colonie. Il me suffit néanmoins, Monsieur, que vous me fassiez connoîtrc vos sentimens, pour m'imposer silence. Car rien ne m'est plus à cœur que de me conserver l'honneur de votre amitié, et de profiter de toutes les occasions de vous plaire ».
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quelquefois les mettre en tentation. Ce que vous dîtes, qu'il ne trouve rien de bien fait, vient souvent d*un grand zèle qui lui feroit souhaiter de voir toutes choses réglées de la manière qu*il les conçoit.
Nous vous envoyons M. de La Faye (1) qui est ici depuis plusieurs années, et de la vertu duquel nous sommes très contens. 11 n*a pas de grands talens, mais il a une très grande obéissance, et je crois qu*il pourra bien être maître d*école à Montréal. Il a de quoi payer sa pension. Pour cette année, ses préparatifs et les frais de son voyage absorberont tout ce qui! avoit d'argent comptant. Vous le trouverez exact et fort soumis.
Je souhaite que votre santé, qui s*est fort rétablie depuis la Fête-Dieu, se puisse tout à fait affermir pour le bien do son œuvre. Il ne faut désirer de force que pour le servir: car autrement les infirmités seroient bien plus avantageuses. Elles portent ordinairement plus de grâce et on y trouve beaucoup plus de sûreté. J'espère qu'en quelque état qu'il vous mette, vous direz comme l'Apôtre : Scto et abxindare et penuriampati [Vh'iW^. IV, 12).
Après tout ce que l'on a fait pour procurer la paix à Montréal, si la persécution y continue, ce sera une marque que Notre Seigneur veut que Ton y souffre; que l'on ne s'y sanctifie que par la patience et par les croix, et que son œuvre ne s'établisse que par ceux qui voudront bien avoir part à ses opprobres et souffrir toutes sortes de confusions. Vous devez vous attendre d'y avoir une meilleure part que tous les autres. Mais si vous y avez une meilleure part en ce monde, vous aurez aussi en l'autre une meilleure part k sa gloire. «S/ aocii pasatonum estis, eritia et conaolationis (II Cor. 1, 7). Les peines qui passent avec le temps ne sont comptées pour rien par les âmes fidèles qui ne s'occupent que de l'éternité. Tout à vous. — L. Tronsox.
(1) Louis de la Faye, clerc du diocèse et de la ville de Paris, était entré au séminaire de saint-Sulpice le 9 novembre 1680.
nORRESPONOANCE AVEC LE SRlirNAIRE DE MONTRÉAL 271
LETTRE LVIII
Alix MESSIEURS DU SÉMLNAIRE DE MONTRÉAL
Du Séminaire de Saint-Sulpice, ce l^^ mai 1684.
Messieurs,
Pour répondre k la lettre que vous m'avez écrite en commun, voici en peu de mots de quoi vous satisfaire sur les articles qu'elle contient.
Je ne puis qu'approuver extrêmement votre délibération touchant le voyage de M. DoUier en France. II ne Tauroit pu taire sans exposer beaucoup sa santé; le séminaire auroit été en danger de souffrir de son absence; et je puis ajouter à ces deux raisons que vous avez eues, que son voyage et toute sa peine auroient été entièrement inutiles. Car, quoique Ton ait écrit contre lui, ça été sans nul effet, et nous avons assez juslifir sa conduite.
De quelque appui que s'autorise M. Perrot et de quelque assurance qu*il se flatte de demeurer tant qu*il lui plaira gouverneur de Montréal, il faudra qu'il se résolve d'en voir cette année un autre à sa place. Ce que je souhaite est qu'il soit tel que vous le désirez, afin que vous puissiez goûter sous son gouvernement la paix et la douceur que vous n'avez pas été en état d'éprouver sous la domination de son prédécesseur.
Si ce que Ton a mandé ici contre les habitants de Montréal a fait quelque impression, ce doit être plutôt contre les Gouverneurs qui ont l'autorité en main pour arrêter les désordres, que contre les ecclésiastiques qui n'ont que la parole. Je ne crois pas néanmoins qu'on y ait fait beaucoup d'attention : du moins on ne m'en a rien dit; ce qui a fait que, de mon côté, j'ai gardé sur cela un grand silence.
Au reste, Messieurs, au milieu des peines qui vous viennent du dehors, je ne puis vous dissimuler la consolation que Dieu me do:me devoir la paix et l'union qui est entre vous dans la maison. J'espère qu'elle y sera toujours inviolable, et que
n*élanl lous qu*un en Jésus-Christ, onmes unum in Chrisio, elle ne sera point altérée par la différence des tempéraments et la diversité des humeurs. Que si quelques-uns souhaileroient qu*on eût plus d*exactitude et de sévérité, et que les autres désirent que Ton ait plus de condescendance el de douceur, il faut que chacun relâche un peu de ses inclinations et de ses vues, afin qu'on réduise toutes choses à une juste médiocrité qui puisse convenir à tous, et que, comme disent les saints, omnia decenti ordine perfictaniur in Christo.
Le séminaire étant nécessaire à la Colonie, il est important de le soutenir; ce qui ne se pourra pas faire si Ton no ménage le temporel; car sans celait est impossible qu'àlaiin il ne succombe. La gratification du roi ne durera pas toujours; de sorte que, si Ton ne fait un fonds en Canada, votre établissement ne sera jamais solide à Montréal. C*est à quoi chacun doit faire attention, afin de contribuer autant qu il pourra de sa part, à conserver le temporel, et à empêcher la ruine d*un œurre qui fait tant de bien dans cette nouvelle église.
Pour le spirituel, comme on ne m*en rend que de bons témoignages, je n*ai rien de particulier à vous en dire, lime suffit seulement de vous exhorter à la persévérance, el à ne vous point décourager pour les calomnies que Ton peut dire contre vous, ou pour les oppositions que vous trouvez au bien que vous voudriez faire. Peut-être sont-elles nécessaires pour ûter tout Tappui que Ton pourroit prendre en la créature, et pour dépendre plus entièrement de Notre Seigneur; et peul-êlro aussi le permet-il pour la sanctification des ses ouvriers fidèles, qui ne se trouvent jamais plus purs ni plus en sûreté que dans les croix.
Quant u ce qui regarde les Puissances, tant que vous leur rendrez la soumission et les respects qui leur sont dus, vous n'avez rien à craindre. Prenez garde seulement de ne vous point mêler de leurs affaires et de ne point parler aux gens du dehors de leur conduite. Car tout se sait, et rien ne les aigrit tant que quand ils apprennent qu'on les décrie, (disant^
qu'ils traitent, qu'ils donnent mauvais exemple, qu'ils donnent trop de congés. On n'y remédiera pas par toutes les choses qu'on en pourroit dire dans le pays. Ainsi, garder sur les lieux le silence, et m'écrire ici ce qui se passe, est le meilleur parti que vous puissiez prendre. Je prie Notre Seigneur de vous consommer dans son amour, dans lequel je suis de cœur tout à vous. — L. Tronson.
A MONSIEUR REMY
Ce 13 juin 1G84.
J'ajoute à ce que je vous ai dit. Monsieur et très cher en Notre Seigneur, que vous n'ayez nulle peine de ce que Mademoiselle votre mère vous doit mander pour votre pension (i). Elle nous a offert de payer tout ce qui reste pour le passé, et désire que nous nous engagions à ne rien lui demander pour l'avenir. C'est à quoi nous ne ferions pas de difficulté, quand même elle ne donneroit rien du passé. Mais je n'ai cru le devoir faire qu'après vous en avoir écrit. Je lui ai même témoigné que je vous en écrirai d'une manière, que je ne croyois pas que vous fissiez difticulté d'y consentir. Ce n'est pas une charge à la maison, d'avoir des sujets qui travaillent comme vous; et vous le pouvez bien croire, puisqu'elle se tiendroit heureuse d'en avoir, même un grand nombre qui, n'étant pas en état de travailler, serviroient seulement par leur zèle à donner bon exemple cl k porter les autres à la ferveur. J'ai cru qu'il étoit bon de vous dire ce |)etit mot, et de vous recommander de bien conserver la paix du cœur, qui est si nécessaire pour nous bien acquitter de nos emplois. Tout vôtre en Notre Seigneur. — L. Tronson.
(1) Dans les premiers temps de la Compagnie, les séminaires n'étant pas encoi^ solidement établis et n'ayant que peu île ressources, ceux (les directeurs qui le pouvaient payaient une pension, d'ordinaire il est vrai, assez modique.