‹ Correspondance de Louis Tronson (volume 2)Chapitre 22 sur 41 · A MONSIEUR CERTAIN · texte numérisé non relu

A MONSIEUR CERTAIN

Si je ne vous ai point écrit Tannée dernière. Monsieur et très cher en Notre Seigneur, ce n*est pas que mon cœur soil changé à votre égard. U est toujours autant à vous que jamais, et je n*ai garde au fond de vous oublier, sachant vos bonnes dispositions et n'apprenant rien que de bon de toute votre conduite.

Je suis bien aise que vous m*ayez envoyé Tétai de votre dépense qui me paroit grande. Je crois que ce que vous mo mandez du grand nombre de valets qu*il faut avoir pour faire valoir les terres Taugmente beaucoup. Ainsi, on atrèsbienfail de se décharger de la Présentation ; et si Ton pouvoit se contenter de faire des pâturages et de nourrir des bestiaux à Sainl- Gabriel, je crois, comme vous me le mandez, que Ton y trouveroit mieux son compte. Je mande à M. Dollier de vous assembler tous et de proposer cela dans Tassemblée, afin de voir ce qui sera le plus utile pour la maison.

Quelque pauvre que soit une communauté, elle n*est jamais chargée lorsque les sujets y ont bonne volonté; et cesl au contraire ce qui Tenrichit, d*en avoir qui soient zélésel qui travaillent avec autant de fidélité que vous faites à Montréal. Quand vous ne recevrez rien de chez vous, nous ne vous manquerons pas; et moins vos proches vous assisteront, plus vous aurez sujet de vous confier en Dieu, de vous abandonner entre les bras de sa Providence, et de dire avec le Prophète : Pater meus et mater mea dereliquerunt me, Dominus autem assumpsit me (Psalm. XXVI, 10).

Que Ton est heureux, mon cher Monsieur, quand on est appelé à un état qui, par les humiliations et la pauvreté qui Taccompagnent, nous met à couvert des périls inséparables des grandeurs et des richesses! Mais mille fois plus heureux sont ceux qui se plaisent dans cet état, qui s\ tiennent en paix

COURESPONDAiNCE AVEC LE SÉMINAIRE DE MONTRÉAL 281

el qui en font toutes leurs délices. Je vois par votre lettre que c*est là votre disposition, et j'ai une joie que je ne vous puis exprimer d'y reconnoitre que les établissemens que Ton vous propose ne vous tentent point; que les bénéfices que Ton voudroit vous donner ne vous ébranlent point, et que la pauvreté de Jésus-Christ est plus à votre goût et vous paroit plus charmante que tous les biens du monde : Beati pauperes spiriiii, qiioniam ipsorumesi regnum ca?/oi*Mm(Malh. V, 3). (Conservez bien chèrement celte précieuse disposition qui, vous rendant plus conforme à Notre Seigneur, sera en vous la source de mille grâces.

Vous avez raison de dire que l'instruction des enfans est le plus grand de tous les biens que Ton peut faire dans le pays : mais il faudroit plus de revenu que nous n'en avons, pour entretenir un maître d'école tel qu'il le faudroit et des pensionnaires. Si l'on avoit bien ménagé les choses et que l'on se fût appliqué à faire du fonds dans le pays, on seroit en état d'y faire plusieurs biens qu'on ne fait pas. Mais on dit que l'on est trop libéral, et que, pour avoir voulu faire tout le bien présent que l'on a pu, on s'est exposé à n'en pas faire à l'avenir une infinité de plus grands que l'on n'est pas en état d'entreprendre. Si tous avoient eu l'esprit d'économie comme M. Ranuyer, les affaires en iroient cent fois mieux. C'est à quoi il faut tâcher de remédier dans la suite.

11 n'y a que la vue de la volonté de Dieu que vous accomplissez en obéissant qui puisse conserver votre intérieur dans la disposition qui accompagne vos emplois. J'espère que Notre Seigneur vous fera celte grâce. Soyez persuadé que je suis du fond du cœur tout à vous. — L. Tronson.

A MONSIEUR DE BELMONT

Juin 1686.

J'ai reçu votre lettre du 2'i septembre 1680. Elle est venue avec les autres dans le petit coffret qui ne nous a été rendu

iSa LIVRE DIXIÈME

qu'au mois de février. C'est un peu tard, et les affaires n'en vont pas mieux.

Vous faites bien de retenir le plus long temps que vous pouvez les grands garçons de votre école, et les manières différentes dont vous proposez de les occuper ne peuvent que leur faire du bien, et elles me paroissent toutes très bonnes. Je ne fais pas même de difficulté que, pour Taccomplissement de votre musique, vous ne vous serviez du luth que la Providence de Dieu vous a fait trouver à Montréal. Je sais rinclination que vous y avez eue autrefois; mais elle sera assez rectifiée pour ne vous point faire de tort, quand vous ne jouerez que dans Téglise, et que vous ne vous en servirez que comme d'un instrument, non pas pour exciter les passions, mais pour porter à la dévotion.

Il ne faut pas s'attendre que vos sauvages soient des saints. Ainsi, je ne m'étonne pas que quelques-uns se débauchent, et que quelques autres vous fassent de la peine. C'est ce que l'on voit arriver partout. Il ne faut donc pas que cela vous décourage et vous abatte. Il y aura toujours de l'ivraie mêlée parmi le bon grain. Ce sont des sujets de mortification qu'il faut porter avec patience, et adorer en silence et en paix les jugemens de Dieu sur ces misérables, après y avoir fait ce qu'on a pu.

Quelques sollicitations que l'on fasse pour attirer ailleurs vos sauvages de la Montagne, gardez toujours une grande modération. C'est l'ouvrage de Dieu, qu'il saura bien soutenir, el rien ne le maintiendra mieux, de votre part, que lu douceur et la charité. Surtout, ne vous faites point d'affaires avec les autres missionnaires. Quelques personnes quMls pourront attirer au Sault ne feront pas un si grand torl à votre mission; mais ce seroit lui en faire un notable que de vous brouiller avec eux, et les suites en seroienl à craindre.

J'aurois été bien aise de voir le plan de votre village et de votre fort à quatre bastions autour de la chapelle (1). Je

(1) Ou peut voir ce plan dans la Vie de la sœur Bourgeotjs, t. I. p. 304.

GORHBSPONDANCE AVEC LE SÉMIKAIUK DE MONTHÊAL !f83

iirallends que vous me renverrez cette automne. Ces sortes (le pièces peuvent servir dans Toccasion pour entrer en matière, et elles ont quelquefois de bons effets. Il faut tout mettre en œuvre pour une entreprise qui ne peut subsister que par beaucoup de secours. Le temps que vous mettrez à dresser ce plan sera bien employé.

Vous avez bien fait d'allonger votre bâtiment, car on me mande que vous auriez besoin d'avoir encore un ecclésiastique avec vous, qui pût apprendre la langue du pays, et nous vous l'enverrons cette année.

Il faut, au reste, que votre âne soit un âne de condition, puisque son appartement, dont vous avez agrandi votre maison, sert maintenant de réfectoire et de salle de récréation.

Si ce que vous avez commencé k la Montagne peut devenir à la mode parmi les sauvages, et qu'ils prennent goût à bâtir k la française, ce sera le meilleur de tous les moyens que Ton pourroit prendre pour les rendre sédentaires, pour les apprivoiser et les rendre plus sociables. J'espère que celui qui vous donne ces vues en bénira les suites, et que vous en verrez les fruits.

Gomme j'ai ici le plan de tous nos séminaires, je serais bien aise que vous me fassiez celui du bâtiment de Montréal, pour le joindre, avec celui de la Montagne, k tous les autres que nous gardons.

On a très bien fait de se défaire de la Prf^aenlation, puisqu'elle coùtoit plus qu'elle ne rapportoit de revenu.

Je m'étonne que l'on ait été si long temps k comprendre, i\\ie d'avoir un si grand nombre de valets, dont chacun dépense au moins cent écus, n'éloit pas une bonne économie. Dieu veuille que Ton se défasse d'une bonne partie, et au plus tôt, comme vous me mandez que Ton en a pris le dessein et formé le projet.

Je vais maintenant répondre aux doutes ou questions que vous me proposez :

l"" Pour parler de vous sans vanité, il faut n'en parler jamais, ni en bien ni en mal, k moins que la nécessité ou la charité vous y oblige ;

2^ Pour rendre compte au Directeur sans vanité, il ny a qu*à penser qu'il nous connoit assez, et voit en nous assez de misères pour pénétrer ce que nous sommes dans notre fond, et pour ne nous pas attribuer ce qu'il sait n'être qu'un pur effet de grâce, et une très grande miséricorde de Dieu sur nous;

S"" Pour n'être point distrait parmi tant d'affaires, c'est ce qui ne se peut. La précaution qu'il y faut apporter est de ne s'appliquer qu'à celles qui regardent notre vocation et notre emploi, d'y envisager la volonté de Dieu qui par sa Providence nous y engage, d'y conserver une intention bien pure ; de n'y prétendre que sa gloire; et surtout de s*accoutumer k se laisser entre les mains de Notre Seigneur, pour n'agir que comme de purs instruments dont il se veut servir pour l'accomplissement de ses desseins. Il me semble que, puisque ce divin Sauveur veut bien se donner à nous, et se laisser entre nos mains pour nous en servir comme d'un instrument pour honorer son père, suivant la doctrine des saints qui appellent notre Seigneur, unicum insirumentum quo Deum honoramus, il n'y a rien de plus juste, mais rien en même temps qui nous tienne plus liés à lui, que de nous laisser entre ses mains pour agir comme de purs instrumens, qui n'ont de mouvement ni de vertu qu'autant qu'ils sont mus et animés par la cause principale. Quand l'on agit de la sorte, on agit avec toute l'exactitude et la vigilance que les affaires demandent, et Ton agit sans inquiétude, sans empressement, sans impatience et sans chagrin;

V C'est là un grand moyen afin que l'intérieur ne souffre pas de déchet par les occupations extérieures, et pourvu qu'avec cela on soit fidèle à ne rien retrancher du temps ordinaire de l'oraison et des exercices journaliers de piété, on trouvera que les affaires temporelles ne feront tort aux spirituelles, non plus que les spirituelles aux temporelles, et (|ue l'on s'acquittera parfaitement des unes et des avtres;

S"* Vos tentations pour jouer du luth ne vous feront point de tort quand vous n'en jouerez qu'à l'église;

G" Il faut pour avoir le soin que vous devez de l'amplifi-

cation de votre village et de la foi, et conserver la maxime de n'attirer personne, ne pas vous imaginer que cette maxime s*étende à ne rien faire pour augmenter le nombre de vos sauvages; mais elle doit vous porter à ne point parler contre ceux qui les attirent, à ne point blâmer leur conduite, à ne point détourner ceux qui veulent aller au Sault, à ne rien faire pour persuader à ceux qui y demeurent de venir demeurer à la Montagne, etc. Cette conduite étant plus chrétienne, vous attirera plus de gens, ou au moins attirera plus de bénédiction sur ceux que vous avez;

7* La vie solitaire, la vie cachée, la vie intérieure que vous devez conserver au milieu de vos emplois, n'est pas celle qui vous feroit quitter les occupations extérieures; mais c'est celle qui, au milieu de toutes ces occupations extérieures, fait que votre cœur ne s'y applique qu'autant que Dieu le demande, et qu'il seroit prêt à tout quitter d'abord que sa volonté vous appelleroit ailleurs. C'est celle qui, animant \otre fond, vous y fait renoncer à vos intérêts pour y chercher sa gloire : quœ sursum sunt sapite (Coloss. III, 2). C'est celle, en un mot, dont parle S. Paul : et vita vestra abscondita est cum Christo in Deo (Coloss. 111, 3);

8*" Comme la réputation est ordinairement utile dans nos emplois, il ne faut rien faire pour la perdre ou la diminuer; mais il ne faut pas être aussi trop empressé et délicat pour la conserver; nous n'en devons avoir soin qu'autant qu'elle peut contribuer à la gloire de Dieu et à l'accomplissement de son œuvre. Si elle y est utile, il nous en donnera assez, sans nous en mettre en peine; si elle y est inutile, il n'en faut point vouloir, puisqu'elle ne serviroit qu'à nous rendre plus vains. Ainsi, ne cherchons point avec tant d'empressement à nous justifier; méprisons les médisances et les calomnies, souffrons patiemment les confusions et les mépris. Moins nous aurons soin de notre réputation pour pratiquer les maximes de l'Évangile, plus Notre Seigneur en aura pour nous la conserver. Vous savez ce que nous disoit sur cela S. François de Sales : qu'il en est de la réputation comme de la barbe; plus on la rase, plus elle devient épaisse;

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9^ Lorsque des personnes vous veulent faire parler pour vous examiner, et vous interrogent ut te captant in sermone, la meilleure règle que vous puissiez prendre est celle que donnoit autrefois un grand saint : Tune loquere, cum sermo melior est silentio. Il faut cependant prendre garde, quelque dessein que Ton ait de vous surprendre, de ne manquer jamais à ce que la civilité, Thonnéteté et la charité peuvent demander ;

lO"* Pour savoir s*il vaut mieux baptiser les filles adultes avant que de les marier, ou attendre après leur mariage, c*est une chose que vous devez consulter à rÉvéché, où ils doivent avoir pris sur cela des règles;

11* Lorsque les Puissances vous interrogent sur les matières de la guerre, ou qu*ils vous consultent sur les sentimens ou nouvelles des sauvages, vous n*avez qu*à dire simplement ce que vous pensez, afin qu'ils fassent l'usage qu'ils trouveront à propos de vos lumières;

12* Il peut y avoir de la vanité à montrer aux Puissances vos travaux, vos industries et vos inventions pour l'éducation des sauvages; mais il peut aussi y avoir beaucoup d'utilité. Ce que vous devez faire est de renoncer à la vanité, et de ne pas priver le pays du bien que cela peut produire. Ainsi montrez en sûreté tout ce que vous croirez pouvoir contribuer à l'avantage de votre mission. La pureté de vos intentions vous protégera contre la malignité de la tentation, et Dieu ne permettra pas que les égaremens d'une imagination déréglée corrompent un cœur qui ne désire et qui ne cherche qu'à procurer sa gloire;

13" Vous perdrez votre temps et votre peine, si vous vous amusez à vouloir régler votre imagination. Songez seulement à bien régler vos affections et les mouvemens de votre cœur. Vous n'éles pas le maître de votre imagination, vous ne l'arrêtez pas quand vous voulez; c'est une libertine sur laquelle vous n'avez pas un empire absolu et qui s'échappe quand il lui plaît. Ainsi, c'est inutilement que vous vous efforcez de lui donner des règles. Elle ne les suivra que selon son caprice. Mais pour le cœur, vous en êtes le maître:

VOUS pouvez le régler comme il vous plaît; c'est sur ses bonnes ou mauvaises dispositions que vous serez jugé. Ainsi, tant que le cœur ira bien, ne vous embarrassez point de tout le reste, qui ne peut vous être qu'une matière de trouble, d'embarras et de scrupule.

J'approuve fort l'explication qui vous a été donnée de ces paroles : Et inveniar in eo non habens meam justitiam quai ex lege est, sed eam quœ ex fide est (Philip. III, 9). Marcher en foi et obéir aveuglément vaut mieux cent fois, et est infiniment plus saint et plus sûr que d'obéir à ses scrupules et de suivre ses propres lumières. C'est une maxime que vous étendrez à votre confession aussi bien qu'à toute votre conduite, et dont je suis persuadé que vous tirerez de très grands fruits.

Voilà la réponse à tous les articles de votre lettre du

24 septembre.

Vous y en avez ajouté une autre du 20 octobre, à laquelle je réponds dans la suite de celle-ci.

Je bénis Dieu de votre guérison, mais je crains qu'elle ne dure pas, car vous ne vous ménagez pas assez. C'est à quoi vous devez prendre garde, et l'œuvre dont Dieu vous a chargé vous y doit obliger; car que deviendroil-il, si vous veniez présentement à manquer? Ayez donc soin de votre santé comme d'une chose qui étant à Dieu et non pas à vous, et vous étant seulement donnée en dépôt, vous devez lui en rendre compte et la conserver pour lui.

La mort de M. Bergier (1) est une semence qui produira de

nouveaux ouvriers pour Montréal : nous en avons plusieurs

qui demandent déjà d'y aller cette année. Je crois que

nous en enverrons un pour être à votre école, et qui es-

(1) Jean Bergier, né dans le diocèse de Vienne vers 1657, entra au séminaire de Saint-Sulpice le 18 octobre 1681, et fut envoyé à Bourges pour y gérer le temporel dans les premiers mois de 1684. Mais il n'y resta que treize ou quatorze mois : car, s'étant offert pour aller en Canada, il partit au mois de juillet de Pannéo 1C85. Il mourut à Québec, au service des malades, trois ou quatre jours après son arrivée, le

25 août 1685.

saiera d'apprendre la langue du pays pour vous aider : car on me mande que vous en avez besoin.

Vous avez bien fait de ne pas transcrire la lettre que vous m'écriviez, et il ne faut point pour cela d*excuse. il me suffit que le cœur parle, et il ne m'importe de quelle manière il s'explique.

Si chacun ne contribue à retenir le zèle de M. de Saint- Vallier, il se consommera bientôt dans le travail. C'est la seule chose qui est à craindre en lui. On l'avait bien prévu, avant son départ, et l'on me dit qu'on avertiroit les Messieurs de révéché. Ainsi je m'étonne comment ils n'y prennent pas garde. Je croyois que la modération de M. Trouvé qui est prudent et sage, et dont il étoit résolu de suivre les avis, lui serviroit de conlre-poids. L'expérience et ce qu'il verra à son retour en France, lui en feront connoitre la né cessité. Je crois qu'il ne sauroit mieux faire que d'y revenir cette année. Ce voyage sera plus utile pour lui et plus avantageux pour la colonie, que celui qu'il pourroit faire à l'Acadie.

Cette lettre sera apparemment la dernière de cette année. Elle sera mise dans le petit coffret avec ce que M. Brenier vous envoie. Le Petit'-Séminaire dont nous l'avons chargé va à merveille. 11 y a d'ordinaire une vingtaine de bons enfants, dont nous avons sujet d'être très contens. 11 faut prier Dieu qu'il bénisse cet établissement qui peut donner de bons sujets àl'Êglise. Vous le devez faire plus que les autres, puisque tout dépend des soins d'un dauphinois, en qui j'espère que Notre Seigneur fera paroitre que ce ne sont point les grands talens, mais une grande sainteté et entier abandon, accompagnés d'une grande confiance, qui soutiennent ses œuvres.

Nous avons perdu cette année deux grands sujets, et des anciens de la maison. L'un est M. Couderc (1), qui a achevé de se consommer dans les missions du Vivarais et des Bou-

(1) Jean-Pierre Couderc, né en 1629, entré au séminaire de Saint- SUlpice le 1" octobre 1645, curé de Privas en 1657, supérieur du séminaire de Viviers en 1061, mort le 21 février 1686. Cfr. Bib/iothèque sulpicienne, 1. 1, p. 83-87.

CORnESrOXDANCE AVEC LE SÉMINAIRE DE MONTHKAL 280

lières, que Ton y fait par ordre du roi (comme par tout le royaume) pour i*instruclion des nouveaux convertis. Sa mort a été si surprenante et si prompte, qu*on n*eut pas seulement le temps de lui administrer les derniers sacremens. L*autro est M. Le Breton (1), qui étoit depuis quelques mois hydropique. Je les recommande tous deux à vos prières, aussi bien que huit missionnaires que nous avons dans les Cévennes pour l'instruction des huguenots nouvellement convertis, ol qui auront peine à résister au grand travail dont ils sont chargés.

Nous vous envoyons vos anciennes joyeuselés avec quelques vers de M. Orcel (2). Peut-être y joindrons-nous quelquesunes de ses chansons.

J'achève celte lettre au sortir d'une maladie violente, dont je vous supplie de remercier doublement Notre Seigneur; c'est-à-dire, et de me l'avoir envoyée et de m'avoir fait la grâce d'en faire un bon usage. Tout k vous. — L. Tronson.

— Ce 4 juin.

LETTRE LXVl

A MONSIEUR DOLLIRR DK CASSON

20 mai 1687.

M. Souart me mande la même chose que vous de Tétat du

(1) Jacques Le Breton, né à Paris, admis au séminaire de Saintsulpice le 7 novembre 1650, mort directeur (ht séminaire du Puy, après en avoir été douze ans supérieur, le 12 mars 168G. V. Bibliothèque sulpicienne, 1. 1, p. 87-91.

(2) M. Orcel — qu'il ne faut pas confondre avec M. Oursel, dont il est parlé au tome I (p. 481-483) de la Bibliothèque sulpicienne — était curé dans le diocèse de Clermont. Le 29 novembre 1683, M. Tronson écrivait à M. Baudrand, alors supérieur du séminaire de Clermont :

- Je crois que M. Orcel seroit bon pour réjouir la jeunesse et qu'en cela il ne se trompe pas; mais de croire, comme il vous l'a dit, qu'il îseroit propre pour faire garder un règlement, c'est ce que je ne pourl'Ois pas me persuader. Il y a trop long temps qu'il est à lui-même pour pouvoir se captiver comme le demandent nos emplois. Ainsi, if se tromperoit s'il quittoit sa cure pour suivre le penchant qu'il a pour saint-Sulpice w.

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séminaire, et il me dit que, depuis qu'il est en Canada, il ne l'a point vu si réglé qu'à présent. V^ous pouvez croire que ce m'est là un grand sujet de joie, puisque c'est une marque que Dieu bénit la maison : et comme je suis persuadé qu on ne se rendra aussi utile au dehors, qu'autant qu'on aura de ferveur au dedans, j'espère que vos soins pour maintenir l'ordre, l'union et la fidélité à Dieu entre nos Messieurs, entretenant leur zèle, leur attirera bien des grâces pour réussir de mieux en mieux dans leurs emplois.

Vous faites très bien de retrancher les visites autant que vous pouvez; mais il y en a dont vous ne sauriez vous exeinpter. Si elles vous empêchent quelquefois d'assister au règlement, il faut que M. de La Clolombière y soit en votre absence, afin que les exercices de la maison aillent toujours leur train.

C*est un grand secret pour la santé et pour la sainteté, de conserver toujours la paix du cœur et de ne se chagriner de rien. Dieu soit béni, qui vous fait celte grâce : Non fecit ialiter omni naiioni (Ps. CXLVII, 20).

Vous avez raison de souhaiter d'avoir de bonne heure dos nouvelles de France; mais on ne peut pas vous écrire plus tôt ni plus souvent que je le fis l'année passée.

Nous prierons bien Dieu ici pour votre guerre, d'où nous voyons bien que dépend la sûreté et le repos de la colonie.

Vous ne sauriez pas refuser d'aller aux Iroquois avec M. le marquis de Denonville, s'il le souhaite. Vous laisserez tout le soin du séminaire à M. de La Colombière, qui y veillera en votre absence.

Le remède que vous me proposez, qui vous est si excellent on Canada, ne seroit nullement bon à Paris. J'en craindrois ici les suites, et j'appréhenderois que ce ne fût un exemple pour d'autres, et une occasion d'introduire dans le séminaire une chose qui, dans ces pays ici, ne seroit point édifiante. Je ne dis pas ceci pour vous faire retrancher le tabac qui vous est nécessaire; mais seulement pour faire connoitre qu'il ne doit point passer de Montréal à Saint-Sulpice, où il ne seroit pas si bien venu. Je ne laisse pas cependant de vous être bien

obligé de l*inlérél que vous prenez à ma santé, et je vous le serai encore davantage si vous voulez demander à Dieu qui me la rendra, qu'il me donne la grâce de ne m'en servir que pour sa gloire. Tout k vous. — L. Tronson.

LETTRE LXVIl

A MONSIEUR DE RELMONT

S juin 1G87.

Vous verrez. Monsieur et très cher en Notre Seigneur, par le paquet de lettres qui vient de Grenoble, le deuil qui est dans votre famille (1). Ce vous sera une occasion de faire un grand sacrifice à Celui à qui vous vous êtes donné vousmême depuis long temps, et qui mérite bien qu'on lui sacrifie toutes choses, sans excepter ce que Ton a de plus cher. J'ai cru que vous seriez bien aise que je visse ce que Ton vous en écrit, afin de vous mander les mesures que vous auriez à prendre pour votre voyage en France, si vous étiez obligé do le faire. Mais comme, d'une part, il ne m'y paroît pas de nécessité; et que, de l'autre, vous ne pourriez pas refuser à voire prélat de vous arrêter dans son diocèse, je ne verrois pas de raison suffisante de vous y exposer, à moins que Dieu eût changé votre cœur et fît connoître par d'autres marques, qu'il ne vous demande plus en Canada. Car, sachant le bien que vous y faites et la bénédiction qu'il vous y donne, on ne se persuadera pas aisément que vous ne soyez pas dans votre véritable vocation. Vous aimez trop vos pauvres sauvages et les œuvres où il n'y a point tant à renoncer à la vanité et à Tamour-propre, pour les quitter sans de grandes raisons. Jo vous laisse cependant à juger si celles do vos affaires seroient suffisantes; car, quoiqu'elles ne me paroissent pas telles, si vous ne trouviez pas le moyen de mettre ordre à votre temporel, étant absent, et que vous vissiez une nécessité absolue d'entreprendre ce voyage, je ne prétendrois pas m'y opposer,

(l) La mèrvi de M. do Holnionl venait <le luourii*.

et même j'y consentirois d*autanl plus volontiers, que je connois votre fidélité à Notre Seigneur, et que vous ne déterminerez rien en cela contre ses ordres.

Vous trouverez aussi une lettre que M. de Saint-Vallier vous écrit, et que je viens de recevoir (1). Elle vous parle de vos affaires d'une manière qui me paroit assez juste. Celle où je me délerminerois si j'étois à votre place, seroit de donnera M. volr3 frère par testament. Si vous prenez celte voie de contenter la famille, vous pourriez mander que, si l'on en agit avec vous honnêtement et que Ton vous envoie exactement tous les ans vos revenus, vous lui donnerez volontiers par testament 20,000 livres des 25,000 que Madame votre mère vous a laissées, ayant besoin de 5,000 livres pour les dépenses extraordinaires que vous avez faites; et que vous lui abandonnerez aussi les arrérages de ces 20,M)0 livres. Il me semble qu'il vous en restera encore assez pour faire le bien que Notre Seigneur demande de vous; et que vous donnerez par là un exemple de détachement qui contribuera autant, pour le moins, à la gloire de Dieu, que feroit le bon usage de ces revenus. La raison pour laquelle je pn*férerois la donation par testament est parce que, en tenant les personnes en haleine par Tespérance d'un testament, elles Iravailleroient mieux à vos affaires et ne manqueroient pas de vous contenter, dans la crainte que vous ne changeassiez de volonté. Vous verrez sur tout cela les vues que Notre Seigneur pourra vous donner, que vous pourrez suivre sans scrupule, et sans vous arrêter aux miennes, qui ne sauroient être si sûres, ne connoissant point vos affaires ni Télîit de voire famille.

Je recommande à vos prières et k celles de tous nos Messieurs mon frère de Chenevières, qui est mort la semaine passée (2\ Tout à vous. — L. Thonson.

(I) I/êvè(iue (le <^uêbec était alors à Paris, où ii fut sacré clans IVtrlise (le Saint-Snlpice le 25 janvier U'M, par Jacciues-Nicolas Colhert, archevêque de Houen.

(•2) Jean-Pierre Tronson, chevalier, seif^rneur de Chenevières, mort au mois de juin ifisT.

LETTRE LXVIU

A MONSIEUR DE BELMONT

Avril ie88.

J*ai reçu celle année deux de vos lellres avec une relation de votre guerre, qui nous en apprend le détail et qui nous fail connoitre que le succès n*en a pas été si avantageux qu*on espérait. Il faut bénir Dieu de tout et faire comme le prophète qui disoit : Benedicam Dominum in omni iempore (Psalm. XXXIII, 2). Dieu a ses desseins qui sont toujours adorables, et les voies qu*il prend pour les accomplir sont souvent bien différentes de celles que les hommes s*étoienl proposées. Nous le prierons que sa très sainte volonté soil accomplie, el que propier gloriam nominis sui liberet vos, ut sine timoré de manu inimicorum vestrorum Hbei^ati, serviatis i7/t (Psalm. LXXVII, 9; Luc. I, 74).

M. de Saint-Vallier, présentement évéque de Québec, a fail imprimer une relation de son voyage de Canada et de TAcadie (1), où il auroit mis beaucoup de choses de Montréal, si nous avions eu de bons mémoires à lui donner. J*espèrc que vous en ferez quelque jour pour la première qu'il fera imprimer. Il s*étend fort sur les missions des RR. PP. Jésuites et sur la vie sainte qu y mènent les sauvages : et nous avons été tellement édifié des choses qu'il en rapporte, que

(1) Estai présent de l'Église et de la Colonie françoise dans la Souvelle- France, par M. PÉvèque de Québec; A Paris, chez Robert pépie, 1688, in-8» de 267 pages, plus 1 page non chiffréo pour le privilège. A la fln, on lit : « A Paris, de Timprinierie de la veuve Denis Langlois, rue Saint-Estienne des Grès. Achevé d'imprimer le U mars 1(>88 ». — Il y a une seconde édition : Québec, Réimprimé par Augustin Coté et ( '% 1857, in-8" de IX-:02 pages. — Un exemplaire de l'éflition originale fut marqué 40 francs sur le catalogue de la librairie Lor tic, de Paris, en décembre 1893; un autre, ou plus probablement le même, fut, l'année suivante, porté par le même libraire au prix de 200 francs. Le P. Charlevoix dit « ce petit ouvrage bien écrit, et digne de son auteur ».

âUÏ LIVIIU DIXIÈME

nous ne voyons rien de plus avantageux à soutiailcr pour celle (Je la Montagne, sinon que vos ouailles imilcnl leur exemple. Je sais que vous n'y épargnez ni vos soins, ni voire bien, ni vos travaux. Que si (fuelquefois ils n*ont pas tout le succès que vous désirez, il faut attendre en patience que celui qui incre})ientum dat, replcal ht bonù dcsîderium /kiwi (I Cor. III, 7; Ps. GII, T)).

On vous envoie peu de troupes celte année; mais il n y a pas eu moyen d en obtenir davantage. Il faut bien prier Noire Seigneur qu'il y supplée : Xon est illi difficile salrarc, rcf in miiltis, vel iJi paucis (I lleg. XIV, ()).

Vos raisons pour vous dispenser d'aller à la guerre me paroissenl très bonnes. Cependant, si M. le marquis de Dcnonville veut que vous y alliez, vous ne sauriez pas le lui refuser. Vous pouvez lui exposer vos difficultés; mais s'il ne les croil pas suffisantes, vous devez passer par dessus.

Je continuerai à bénir Dieu du grand attrait qu'il vous donne pour les sauvages, et encore plus de ce que cet attrait n'est fondé que sur des principes si chrétiens et si purs, qu'on ne peut pas douter que lui seul n'en soil l'auteur. Vou> êtes dans une bonne école pour apprendre les vertus qui crucifient davantage le vieil homme. Continuez à vous y faire savant, et travaillez à vous y rendre docteur. Jamais licence ni bonnet de docteur de Sorbonne ne vous auroit été si utile.

Je ne dis rien sur le reste de votre état et de vos peines. Elles sont de l'ordre de Dieu sur vous, et une marque de son amour. Dites-lui donc du fond de votre cœur avec un grand saint : Hic ure, hic seca, modo zn œternum parcas.

Les incommodités que j'ai eues depuis neuf mois et qui m'ont trois fois réduit à l'extrémité, et les suites que l'on en appréhende m'obligent encore à me ménager et ne me permettent pas de vous écrire aussi amplement que je le désîrerois. Ainsi, je finis par ces caractères d'arithmétique qui ne vous sont pas inconnus Tout à vous. — L. Tronson.

CORUESPONDANCE AVEC LE SEMINAIRE DE MONTRÉAL 295

LKTTUE LXIX

A MONSIEUR SOUART

Avril 1688.

Une personne qui revieni depuis peu de mois des portes de la morl après y avoir élé plus d'une fois, et qui doit encore se ménager pour Tordre qu'on lui en donne, et par la crainte que la cause du mal n'étant encore tout k fait éteinte les mêmes accidens ne reviennent, ne peut pas vous écrire aussi amplement qu'il désireroil (1).

Soyez, je vous prie, très persuadé que, quelque grand que soit l'espace qui nous sépare, il ne nous empêchera pas do vous être intimement unis. C'est l'avantage que Notre Très Honoré Père nous faisoit remarquer en ceux qui s'aiment en Jésus-Christ. Quand ils seroient aux deux extrémités du monde, comme ils sont unis en lui, ils sont toujours, par son unique esprit qui les anime, fort proche l'un de l'autre. I/éloignement des lieux ne les éloigne pas, et il n'y a point d'étendue de mers ni de climats qui les divise. Ainsi, j'espère que nous aurons souvent la consolation de vous rencontrer dans le cœur de Jésus, où je ne doute pas que vous ne fassiez votre séjour ordinaire. C'est là où je le prie de nous consommer en son unique amour ut siiit consuvimati ùi unum (Joan. XVIIl, 23), en attendant la grande union et la consommation parfaite de l'éternité. Je suis en son amour. Monsieur et très eher en Notre Seigneur, mille fois plus que je ne puis dire, tout k vous. — L. Tronson.

(1) Dans cette maladie, au cours de laquelle il « rc(;'Ut les derniers saci-ements lorsque Ton n'attendoit plus q»e la mort », M. Tronson fut soijfné par Helvôtiiis, inCMlcciu d'oriîrine hollandaise. Lettre à M. le lumte de Frontenac, «rouvernonr do Canada, du 10 mai ir>oo.

296 LIVRE DIXIËIIE

LKTTRE LX\

A MONSIË UU M MUET

Mai lG35>i.

Continuez k aimer et à servir notre bonne Mère et souveraine Maîtresse, Monsieur et 1res cher en Notre Seigneur, et elle vous continuera sûrement durant toute votre vie la continuation de son secours. Je ne doute pas que l^ardeurdu zèle que vous avez pour !a gloire de son cher Fils ne soit un effet de sa protection, et j'ai bien de la joie de remarquerdans votre lettre le grand abandon et le détachement de toutes choses où il vous met. Cependant ne va-l-il pas trop loin quand il vous porte à lui demander d être pris ci brûle par les IroquoisV C'est une prière qui ne peut venir que d'uno grande ferveur, et il y a des saillies et des transports d'amour que Dieu donne quelquefois dont on n'est pas le mailre, et qui soutiennent une àmequi sent le poids de sa misère; mais trois choses me font croire qu'il seroit bon, autant que Ton peut, de ne s'y pas abandonner sans aucune retenue cl sans nulle modération*

La première est ce que j'ai oui dire autrefois à Notre Très Honoré Père M. Olier, qui ne conseillaitjamais de demander k Dieu de nouvelles croix; car il en est fort libéral, et il ne manque d en donner k chacun, pourvu qu'il y soit fidèle, autant qu'il lui en faut pour arriver au degré de gloire qu'il lui a préparé do toute éternité, et pour Taccom plissement de lous ses desseins sur lui.

La seconde est que vous ne manquez pas, au dedans et au dehors, de sujets de mortification et de peine, que vous fournissent le lieu où vous êtes, les misères et les suites de la guerre, les personnes avec qui vous vivez, et tous vos emplois, ahsque eo quod intrinseciis latel (Cant. IV, i). Et il me semble qu'il n'y a qu'à bien demander k Dieu de faire un bon usage de toutes ces clioscs; car, y étant fidèle, il y aura do quoi le satisfaire et vous rendre bien fervent.

COBRESPONDANCE AVEC LE SÉMINAIUE DE MONTltËAL ^)7

La troisième est Texemple de ce solitaire qui, ne se contentant pas des mortifications ordinaires et présumant trop de ses forces pour soutenir le martyre qu'il désiroit, succomba dans Toccasion qu'il avoit demandée.

Je ne vous dis pas ceci pour refroidir votre zèle, ou pour diminuer le désir que vous avez de donner votre vie pour la gloire de Notre Seigneur; mais c'est seulement pour vous tenir dans un abandon général à sa Providence, ne lui demandant que Taccomplissement de sa très sainte volonté, et vous tenant prêt pour faire ou souffrir tout ce qu'il désirera de vous. Une àme qui est morte à tout pour ne vivre quk Dieu se tient indifférente pour tout; la vie et la mort lui sont égales; patienter vieil et deleciabiliier morituv; et il n'y a que les ordres du Souverain Maître qui la déterminent à vouloir une chose plutôt qu'une autre. Je ne doule pas que ce ne soit là, au fond, la disposition de votre cœur et le désir dominant de votre àme. Je souhaite que vous vous y affermissiez tous les jours de plus en plus, ut cum teinpus propinquw mortis advenerit, de gloria retribuiionis hilarescas.

Je suis en lui autant que jamais. Monsieur et très cher, tout votre. — L. Tronson.

J'ai pensé, après vous avoir écrit celte lettre, que la fidélité au règlement, autant que votre santé et vos emplois vous le pourront permettre, vous tiendront lieu d'un bon martyre. Illo quidem quo membra cœduntur ferro, horrore rnitius, sed diuturnitate molesiiua. C'est ce que les saints appellent un martyre spirituel, ou martyre d'amour, qui fait que l'on immole tous les jours à Dieu sa propre volonté, et que l'on est ravi de ne vivre que comme une victime d'obéissance. Dieu veuille que vous soyez de ce nombre, et que l'on puisse dire de vous ce que Ton dit autrefois d'une grande sainte : Ion go martyrio coronata est.

LETTRE LXXI

AU I». DABLON, jésuilC.

Du Séminaire Saint-Sulpice, ce 22 mai 16^8.

Mon Révérend Père,

11 est vrai que rien ne m'est si à cœur que la correspondance el Tunion entre vos Pères et nos ecclésiastiques de Montréal. Vous pouvez juger par là avec quelle satisfacticn j'ai lu votre lettre qui m'en apprend la continuation. Je voi*^ môme que, par une bonté particulière, vous avez voulu raffermir et la rendre plus stable par une sainte association el communication de prières. C'est, mon Très Révérend Père, ce que nos Messieurs me témoignent avoir reçu avec beaucoup de reconnaissance, et je me joins de tout mon cœur à eux pour vous en remercier, comme d'une faveur que j'eslime infiniment. Car, je ne doute pas que ce ne leur soit une source de beaucoup de grâces, et qu'elles ne rejaillissent jusque sur nous par l'étendue de votre cbarité. C'est ce qui me fait prendre la liberté de recommander à vos prières le séminaire de Saint-Sulpice, qui conservera toujours une vénération très grande pour votre illustre société, el une estime toute particulière pour votre Révérence.

Monseigneur de Laval, qui retourne dans son ancienne Église (1), aura bien de la joie de voir que l'union qu'il a maintenue de son temps avec tant de bénédiction se soit si beureusement affermie par vos soins. II ne me reste plus qu'à vous demander très humblement la continuation de vos bontés, et à vous assurer que je suis, avec beaucoup de respect, mon Très Révérend Père, votre très humble et Ircb obéissant serviteur. — L. Tronson.

(1) Il s'était démis de révèché de (Québec le 24 janvier de celle aniit* ir>88, étant à Paris, et il arriva à Québec le 3 juin de la même année.

COURËSPONDANCB AV£C LE SÉMINAIUE DE MONTRÉAL 2U9

LETTRE LXXII

A MONSIEUR DE BELMONT

Votre bon ami M. le comte de rrontenac retourne en Canada : il a trouvé de l'accès à la Cour, et le roi s*est résolu de lui redonner le gouvernement général du pays, à la place do M. le marquis de Denonville, dont il a besoin dans les affaires présentes pour lui donner de remploi (1). H est venu ici plusieurs fois me renouveler ses anciennes protestations «ramitié, et l'on ne peut souhailer rien de plus honnête et qui paroisse plus sincère.

Les expédients que vous proposez pour la paix, et qui seroienl à désirer pour la sûreté du pays sont difficiles à prendre, dans l'état où est l'Angleterre et dans les mouvemens et troubles qui agitent présentement toute l'Europe.

Je vois par le récit que vous me faites de l'état de votre mission que la guerre a bien diminué le nombre de vos sauvages. H y a de quoi bénir Dieu de ceux qu'il a retirés et rappelés à lui; mais il y a de quoi gémir de voir ces 81 nouveaux chrétiens de ganneious obligés de vous quitter pour retourner avec les Iroquois. Il faut adorer sa miséricorde sur les uns et sa justice sur les autres, et s'écrier avec l'Apôtre : 0 aîtiiudo, etc. (Rom. XI, 33).

Je vois que vous voulez faire des saints de tous ceux qui vous restent, puisque vous allez séparer les boucs d'avec les brebis par une nouvelle acquisition. Dieu veuille que cette habitation, à l'autre bout de l'île, étant remplie de vos discoles, il ne vous reste, à la Montagne, que des élus et des prédestinés!

Comme votre village a changé de nom et est devenu forteresse, j'espère qu'avec le temps il arrivera encore quelque

(l) Le roi rappelait le marquis en France pour Tassocicr, en quai i h* «le sous-îTouverneur, aux institutcni*s du «lue de Bourgogne.

300 LIVRE DIXCÈMË

nouveau changement à votre maison, et que, par un heureux sort, elle deviendra, dans un temps de paix, une maison de plaisance; car, une basse-cour si bien garnie, un colombier avec tant de pigeons, un vivier couvert de canards, d*oies et d*outardes, un beau verger rempli de tant de beaux arbres, et une si belle fontaine, pour achever Tembellissement du

lieu, ne contribueront pas peu à lui donner tous les agrémens qu^on peut souhaiter dans un village de sauvages. Prenez garde seulement qu'il ne vous en arrive pas comme au séminaire d'Autun, que Ton a rendu si beau, que les dames de la ville font choisi pour le lieu de leurs promenades (1). , Je ne doute pas que la sagesse n'augmente en vous à mesure que vous prenez des cheveux gris ; j*entends, la véritable Sagesse, que TÉvangile nous apprend, et qui est celle des cnfans qui n'en ont point d'autre que de chercher les moyens de plaire à leur père et d'accomplir simplement ses volontés, r/est par là que, vous accoutumant à ne plus penser à vousmême, à vos misères, à vos propres intérêts et a tout ce qui vous concerne, vous ne vous occuperez que de Dieu et de son service avec une totale et amoureuse résignation, et avec une simplicité d'enfant. C'est ce que je prie Notre Seigneur de vous faire pratiquer cette année. Je suis en lui tout vôtre. — L. Tronson.

LETTRE LXXIll

A MONSIEUR FREMONT

Ce 2 juin 1690.

Vous éles heureux. Monsieur et très cher en Notre Seigneur, que M. Dollier vous ait donné de si beaux emplois et si sanctifiants. Je ne doute pas que vous ne receviez aux pieds de la Sainte Vierge dont il vous a fait sacristain, la grâce de vous en bien acquitter en regardant toujours Jésus-Christ dans la

(1) Ses iiunienses jardin.s n'étaient pas aloi*s, comiue ils roiil été plus lanl, fermés par un mur de clO»turc.

CORRESPONDANCE AVEC LE SÉMIiNAIRE DE MONTRÉAL 301

personne des prisonniers el des malades que vous servez. Vous y aurez l*avanlage qu'il ne vous reprochera pas au terrible jour de son jugement, infirrmis eram et in carcere, et non visitastis me (Math. XXV, 43). Mais après vous être rendu fidèle à ce saint emploi, vous aurez tout sujet d'espérer qu'il vous mettra au nombre de ceux à qui il dira : Venite, benedicti I^airis mei, possidete regntim, etc. Infirmus eram et in carcere, et visitastis me (Math. XXV, 34, 30). Servez-le donc, Monsieur, dans la personne de ses membres avec toute l'application, Tassiduité et le zèle que vous le serviriez en sa propre personne. Et puisque c'est à cela présentement que l'obéissance vous attache, regardez la fidélité que vous y aurez comme une grande marque de votre prédestination. Je suis en Tamourde Notre Seigneur parfaitement à vous. — L. Tronson.

LETTRE LXXIV

A MONSIEUR DE DRLMONT

2mai*8l69l.

(ie que vous avez dit k M. de Québec touchant ces visions ot ces lettres écrites est très juste et très prudent.

Je n'ai garde de dire, Adieu le Dauphiné en Canada, lant (|ue vous y serez. Pour la brebis égarée (1), l'air du pays lui bcra nécessaire, car je ne crois pas qu'il y ait d'autre remède. 11 faut espérer qu'elle se guérira avec le temps. C'étoit un bon sujet, un bon esprit, un bon cœur; mais je crains que ou trop de mortification, ou une application trop forte n'ait épuisé la tète.

Les prophéties sur les religieux du séminaire futur sont ridicules.

L'excommunication de M. de Frontenac et l'interdit auroient fait un tort que l'on n'auroit peut-être jamais réparé. M. l'Évêque a très bien fait de ne pas suivre un si méchant

(1) M. Dp La Colombiere, qui était aussi orijiinaire du Dauphiné.

avis; et bien loin de croire qu'il ait été en mauvaise conscience, il auroit fait une démarche que des gens raisonnables n*auroient jamais approuvée.

Qu*il n*y ait en Canada que 80 personnes hors du sacrilège, c*est un paradoxe qu*ll falloit faire dire à une personne de Tautre monde pour le rendre croyable.

Pour la sœur Tardy, quand elle dit qu*elie connoit lëtat de ceux qui vont à la communion, je dis que Ton fait très mal de la croire, et que, à mon avis, on feroit bien de la regarder comme une visionnaire.

Tant de retours d'àmes du Purgatoire no serviront pas à lui donner plus de créance.

La vue de Tordre nouveau et de Thabit des religieux est ta production d'une tête creuse et d'une imagination échauffée. Le mélange des biens et des personnes de divers institut et habit est une chimère qui vienVde la même source.

En un mol, tenez pour suspect tout ce que vous verrez d*extraordinaire et singulier qui vous écartera des voies de nos Pères et n'inspirera que nouveauté, qu*esprit de critique et de révolte, sans subordination ni dépendance des Supérieurs. C'est à quoi vous verrez que ces belles visions porteront ceux qui s'en laisseront infatuer.

Dieu bénisse vos arbres, conserve votre verger, et empêche les Iroquois d'en venir manger les fruits.

Le mémoire séparé que vous m'avez envoyé contre Teaude-vie me paroît très bon et les raisons très fortes; mais do la manière que je crois les esprits disposés, je doute fort que l'on y entre. Tout ce que je vous puis dire est qu'il est de la prudence de ne point crier contre les choses où l'on ne peut mettre ordre et où l'on voit que les cris sont inutiles : et j'estime que cette prudence n'est point une prudence de la chair, comme l'appellent les personnes qui n'ont point de retenue dans leur zèle, mais une prudence chrétienne. Tout vôtre. — L. Tronson.

LETTRE LXXV

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