‹ Correspondance de Louis Tronson (volume 2)Chapitre 26 sur 41 · A MESSIEURS DOLLIER ET DE BELMONT · texte numérisé non relu

A MESSIEURS DOLLIER ET DE BELMONT

Mars 1G91.

Les lettres que j'ai reçues celle année m'apprennent les visions chimériques, les ridicules prophéties et les desseins extravagants de MM. Bailly et de La Colombière, et de leur fille spirituelle et mystique épouse (1). Je les plains de s être ainsi laissé surprendre. Je ne les aurois jamais cru susceptibles de pareilles illusions, ni capables d'entrer dans de si visibles égaremens. J'attendrai que j'aye entretenu sur cela

(1) La soeur Tardy, reli<^ieuse de la Congrrégation de Notre-Dame fondée par la sœur Bourgeoys. Les lettres de M. Tronson feront connaître Pobjet de ses visions ou rêveries. On peut d'ailleurs lire le récit détaillé de celte crise relij^ieuse dans la Vie de la sœur Bourf/coys, par M. Faillon, 1. 1, p. 379-3%. L'auteur remarque avec l)eaucoup de raison que, « par sa sagesse et sa fermeté, M. Tronson sot dissiiier ce furieux orage qui semblait devoir ruiner les trois communautés de Villemarie ». M. de La Colombière, en effet, était confesseur des religieuses hospitalières établies par Mademoiselle Mance; M. Hailly était chargé de la direction des sœurs de la Congrégation ; ce qui tlt que plusieurs lllles do ces communautés partagèrent leurs vues chimériques, et que l'esprit de soumission aux supérieures fut bien diminué dans ces deux maisons.

M»'" de Québec pour vous écrire mes dernières résolutions. Cependant, pour prévenir autant qu'il se pourra les mauvaises suites que pourroit avoir la conduite extraordinaire et singulière de ces Messieurs les Réfbrmateurs, je dois toujours vous dire en général mes sentimens pour régler les vôtres, guérir vos scrupules et vous ôler de peine.

Je suis donc persuadé 1 . que ces personnes sont trompées par leurs fausses visions ; — 2. que vous ne devez faire nul étal, ni rien faire, ni rien croire de tout ce qu'ils disent sur de si misérables fondemens; — 3. que l'union des communautés est impraticable, et que le dessein d'une troisième est encore plus ridicule; — 4. qu'on ne peut rien faire de mieux pour M. de La Colombière que de le renvoyer en France, et que ce seroit achever ici certainement de le perdre que de le laisser plus long temps en Canada; — 5. qu'il me paroît fort surprenant qu*on ait ôté à M. Dollier le confessionnal et la sainte messe une fois la semaine; j'aurois souhaité qu'on m'en eût mandé la raison pour me donnner lieu de m'expliquer davantage; — 6. que M. Dollier doit continuer d'agir comme par le passé, sans pensera se décharger de la supériorité; car, quoiqu'on disent les « personnes tentées », un autre ne feroit pas si bien que lui.

M. de Belmont doit se tenir ferme k sa conduite ordinaire. Il sait que les voies extraordinaires ne sont pas de notre goût, et il doit être assuré que ce que lui dira M. Dollier lui vaudra mieux que toutes les révélations qui le tireroient de la subordination et de l'ordre de Dieu établi dans son Église.

Je suis de tout cœur tout à vous. — L. Tronson.

LETTRE LXXX

A MONSIEUR DOLLIER DE CASSON

Ce 16juiUet 1691.

Je ne vous répète point ici ce que je vous ai mandé par les premiers vaisseaux : que toutes les choses dont vous et M. de Belmont m'avez écrit ne sont que des illusions; que vous ne

r>10 LlVilË DIXIEME

(levez non plus vous y arrêter qu'à des songes; que ces prophéties, ces menaces el ces visions ne sont que des chimères; on un mol, que vous ne devez point changer pour ceia vos règles et votre conduite ordiiiaive. Tenez-vous toujours ferme à l'obéissance et ne quittez poinl les voies communes; vous y trouverez votre sûreté et verrez dans la suite que ceux qui s'en écartent evaniierunt in cogitât ioni bus suis (Rom. I, 21».

M«' de Québec et M. de La Colombicrc sont arrivés en bonne santé. Je doute fort s'ils relourncront en Canada.

Vous ne devez point songer à quitter votre place : nous n'avons que vous en Canada propre pour être supérieur. Ces gens si zélés qui blâment la condescendance et les égards qu'on doit avoir pour de certaines personnes, et qui atlribueiit au respect humain des ménagemens que le Christianisme permet et que la prudence demande, ne seroienl propres qu'à tout gâter.

J'aurois bien souhaité voir les billets que Ton vous a écrits. Je m'étonne que vous ne me les ayez pas envoyés. Ce sont des pièces originales qui peuvent servir beaucoup au jugement d'une affaire.

L'union de quelques communautés demande d'être bien examinée; mais pour l'union générale que Ton projette, on peut bien dire sans grand examen que c*esl une vision chimérique.

11 ne faut manquer à faire revenir cette automne M. Bailly, et bien avertir celui que vous mettrez en sa place de ne poinl écouter les visions de la sœur visionnaire, de peur qu*il ne lui arrive comme aux autres. — L. Tronson.

LETTRE LXXXl

A MESSIEL'US DOLLIEll DE CASSON ET BELUONT

Ce 2 février 169-2.

Je hasarde cette lettre par des barques de pêcheurs, afin de vous mander par avance des nouvelles de ce pays-ci. Comme on no travaille poinl encore à la Cour pour les affaire*^

de Canada, on ne sait point ce que l*on fera pour la défense el le soutien du pays celle année.

L'affaire de M»' de Québec avec M.Brisacier (l)est terminée. Le roi a parié à tous les deux ensemble et ils paroissenl tous deux contens. Ainsi, il y a apparence qu'il retournera cette année en Canada.

M. de La Colombière, après avoir été quelque temps dans son pays et avoir refusé un emploi que je lui avois proposé dans un de nos séminaires, s*esl relire au séminaire des Missions-Étrangères, disant qu*il ne pouvoit point entrer dans aucun de nos séminaires de France. Voilà le fruit de ses belles et chimériques visions. On dit que M»"' de Québec veut le remener avec lui à Québec, ce que je ne lui conseillerai pas; mais il est le maître.

La sœur Tardy est allée en son pays. Je ne sais si ce sera pour long temps : Dieu veuille qu'elle y demeure. Son directeur parle peu et ne s'explique pas. Il n*y a personne ici en (|ui il ait confiance.

Nous avons reçu toutes vos lettres, billets, relations, visions, révélations, etc., vers le milieu du mois dernier.

Je suis plus convaincu que jamais des illusions où sont tombés nos visionnaires, qui ne sont ou que des tromperies du démon, ou des suites d'une imagination échauffée, auxquelles on a donné trop de créance.

II faut que la supérieure de la Congrégation se rassure aussi bien que vous; que vous travailliez en paix comme autrefois; que vous mainteniez Tordre et la subordination qui doit être dans la maison ; et que vous soyez sur que, lorsque Dieu demandera quelque chose de vous, il vous le fera connoitre par les voies ordinaires, sans avoir recours aux gens de l'autre monde. Le séminaire de Saint-Sidpice ni par visions ni par révélations (sic). La foi et les règles communes que rÉglise nous donne nous suffisent.

Viriliter âge, conforieiur cor tunm, et sustine Dominum ( Ps. XXV!, 14).

(1) Au sujet du séminaire de Québec. Sur cette affaire, voir Henri Têtu. Lvs Évâqucs dv Québec; Québec, 1889, in-8% p. 109, 110.

31^ LIVRE DIXIËME

Je salue lous nos Messieurs et uic recommande à Icufn prières. — L. Tronson.

LIITTUK LXXXn

A MONSIEUR DO L LIEU DE CASSON

Mars 1692.

J'ai reçu l'année dernière neuf de vos lettres, sans conipler ce qui regarde les billets et les nouvelles de l'autre monde.

Les peines et les embarras que vous ont donné par le passé ces billets et ces nouvelles de l'autre monde, vous doivent être d'une grande utilité à l'avenir : car ils vous apprennent que toutes les voies extraordinaires qui nous font quitter nos emplois où nous sommes par vocation, et qui nous tirent des conduites communes, sont toujours très suspectes et n'ont jamais une bonne fin. M. Olier, Notre Très Honoré Fondateur, a reçu durant sa vie des grâces bien extraordinaires, mais jamais il ne les a prises pour règle de conduite, et nous a laissé pour maxime, qu'il ne falloit jamais s'y arrêter quelles n'eussent été vérifiées par les voies ordinaires. Ainsi, confessez, à votre ordinaire, continuez à faire ce que doit faire un supérieur; agissez comme étant assuré que c*cst Dieu qui vous a appelé à cet emploi, et ne songez plus à le quitter, mais à le bien remplir, afin d'en rendre un jour un bon compte à Celui qui vous l'a confié. Le bruit que les billets auront pu faire, et les impres^ons qu'ils auront pu laisser dans les esprits ne feront point assurément de tort, ni à vos emplois, ni au séminaire. Ce sont des fantômes de nuit qui se dissipent aisément, et auxquels on ne fait plus d'attention quand le jour paroit. Or, il ne paroit que trop à présent pour les craindre.

Suivant votre désir, j'ai parlé à M*?' de Québec des communautés que l'on projette. Celle de M. de La Colombiêre, formée de l'Hùpilal et de la Congrégation a une belle apparence ; mais, à mon avis, elle n'est bonne (|u'en idée. Car. au

fond, il esl difficile que, sous prétexte d*une plus grande perfection à laquelle quelques-unes aspireront, on ne melle bien de la division dans les deux maisons : outre que les vues que Ton a eues sont accompagnées de circonstances qui me paroissent chimériques et tout à fait impraticables. Ainsi, je croirois qu'on devroit ôler de l'esprit de ces filles, à qui Ton a donné de grandes idées de cet établissement, la pensée qu'il puisse réussir; de peur que, sur l'attente du succès et dans l'espérance d'une vie plus sainte, elles ne fassent pas asssez d'état de celle où elles ont été appelées. Je ne sais pas quelles seront sur cela les pensées du Prélat; mais je vous mande simplement les miennes.

Je crois que M. Bailly vous a fait de fortes instances pour partir avec la sœur Tardy sans attendre les dernières nouvelles de France, parce qu'il s'est imaginé qu'elle nous convaincroit de la vérité de ses visions ; mais s'il a eu cette vue, il y a élé aussi trompé que dans ses visions. Il m'a paru fort morliné de ce que, sans vouloir parler à la bonne dévole, je me suis contenté de lui faire parler par M. Le Tellier, à qui elle s'est assez ouverte. J'ai lieu de soupçonner que ce qu'elle prenoit pour de pures imaginations, le bon directeur, avec les meilleures intentions du monde mais sans assez de discernement, ne l'ait pris pour des grâces extraordinaires et de vérilables visions. Je conviens que, comme c'est d'ailleurs un bon ouvrier, s'il étoit plus soumis, vous auriez sujet de regretter sa perte. Mais dans les dispositions où je le vois, j'estime que vous devez remercier Notre Seigneur de vous en avoir délivré. 11 faut cependant, quand vous parlerez de sa sorlie, garder toujours la charité, et vous contenter de dire que, s'il est sorti, c'est qu'il a cru que Dieu l'appeloit ailleurs. Je ne vous conseillerois pas d'en dire davantage, à moins que cela ne fût nécessaire pour la gloire de Dieu ou pourle bien de quelques âmes. La dévole est toujours en son pays, et je ne sais ce que l'on veut en faire. Mais je suis plus persuadé que jamais, que c'est une très bonne chose (|u'elle ne soit plus en Canada; et si j'en suis cru, on ne songera pas à l'y renvoyer, quoique plusieurs le souhaitent.

On admire ici la bravoure de M. Gay (1). On voit qu'il esl au poil el à la plume. Nous ne l'aurions jamais pris pour avoir tant de cœur. C'est le fruit de son détachement et de son abandon à Dieu, qui fait qu'après avoir tout quitté pour son service, il lui sacrifie si volontiers sa propre vie. Dieu nous fasse la grâce de mourir ainsi à tout.

Je ne sais pas, non plus que vous, pourquoi on vous avait fait quitter le confessionnal; mais M. Rémy etM. de Belnionl ont fort bien fait de vous obliger à le reprendre.

J'écrirai à la mère Macé et à la sœur Bourgeoys (2), et les exhorterai fort à ne point s'écarter des voies ordinaires el à se défier de tout ce qui paroit extraordinaire, jusqu'à ce qu'il soit autorisé par ceux à qui il appartient d'en juger.

Le moins que l'on pourra parler des choses extraordinaires qui se sont passées sera le meilleur. Puisque M. Charron (3) les savoit, vous avez très bien fait de le prévenir là dessus, de peur que lui et ses associés ne donnent trop de créance à ceux que l'on a raison d'avoir pour suspects dans ces matières.

Il vaut mieux que l'Hôpital des Filles demeure seul; la Congrégaiiony seule; le Séminaire, seul; les Hermitescl les Maîtres d'école, seuls; que de faire de toutes ces communautés un aggregatum per acctdens, qui ne causeroit que de la confusion.

(1) Robert Gay, né au diocèse d'Autun, entré prêtre au grand séminaire de Saint-Sulpice le 10 mai 1687, parti pour Montréal en avril 1688 , missionnaire à la Montagne de 1688 à 1696, puis au Sault-au- Récollet de 1696 à 1721, enfin premier supérieur de la mission du lac des Deux-Montagnes de 1721 à 1725, mourut au séminaire de Montréal le 29 juillet 17:'5, ;\gé de 62 ans. En 1C91. il combattit bravement avec ses Iroquois contre les Anglais qui voulaient envahir le Canada.

(2) La sœur Marguerite Bourgeoys, fondatrice de la Congrégation (le Notre-Dame à Montréal, dont M. Faillon a écrit la yic. Catherine Macé, originaire de Nantes, était supérieure des religieuses de THôtel-Dieu de Villemarie. Voir Vie de Mademoiselle Mancc» par M. Faillon; Paris, 1854, 2 in-8«, passùn : voir la table au mot Macé,

(3) Jean-Fran(,*ois Charron, fondateur des Frères hospitaliers de saint Joseph de la Croix, ou « Frtrcs Charron », congrégation étabhe à Montréal en 1688.

CORRËiïPONOANCB AVEC LE SÉMINAIRE DE UONTRÉAL 315

Je crois que par la trop grande chaleur que l'on a fail paroitre on a fait plus de mal que Ton n*en a empêché, et si M^ de Québec eût suivi les avis qu*on lui donnoil dans la lettre que vous savez, il se seroit mis hors d*étal de faire désormais aucun fruit en Canada. Je regarde comme une grande grâce que Dieu lui a faite, de n^avoir point réglé sa conduite sur les nouvelles de Tautrc monde.

Nous vous enverrons cette année deux bons prêtres qui ne troubleront pas la paix de la maison. Le l""' s^appelle M. Caille (1), qui est en état de travailler; Tautre, qui est M. Queré (â), aura peut-être besoin qu*on le laisse quelque mois en repos, avant que de l'appliquer au confessionnal. Comme il a fort bien fait sa licence (3), il ne manquera pas de capacité; et je crois que l'un et l'autre vous pourront rendre de bons services.

Je vois que vous n'avez tenu règlement vos assemblées l'année dernière. Peut-être la guerre en a-t-elle été cause. 11 faut y être plus fidèle. Elles gênent quelquefois un supérieur, mais il y trouve cette consolation, qu*il n'est plus responsable de-

(1) Michel CaiUe, du diocèse de Bourges, n'était encore qu*acolytho lorsqu'il entra au Petit Séminaire de Saint-Sulpice le 4 septembre 1686. En 1691 il partit pour le Canada, et il y mourut le 20 juiUet 1708.

(2) Maurice Queré de Tréguron, né le 23 septembre 1663 à Châteauneuf, diocèse de Quimper, partit pour le Canada en 1692, contribua puissamment à fonder la mission du Sault au-Récollet en 1696, et ne voulut pas s'en séparer lorsqu'elle eut été transférée au lac des Deux- Montagnes. Il mourut âgé de près de 91 ans, au séminaire de Montréal, le 7 août 1754. V. Bibliothèque sulpicicnnc, 1. 1, p. 305

(3) C'est un licencié de plus à ajouter à la liste donnée dans la Bihliothùquc sulpicicnnc. Il fut 78<' sur 119 dans la licence de 1C92. Le premier fut Charles- Joachi m Colbert de Croissy, plus tard évèque de Montpellier, célèbre surtout par son jansénisme. Le cinquième fut Louis d'Aquin, qui devint évêque de Séez. (Ce détail intéressant manque au bel ouvrage de M. l'abbé Dumaine, Vicaire-Général de Séez: i»/8r Louis dWquin, évêque Oc Séc:; (1C67-1710); Paris, 1902, in-go de X-C92 pages. Le dix-huitième fut un des petits-neveux de M. Olier, Jean-Baptiste Olier de Verneuil, dont on a un Sermon sur l'ambition; Toulouse, 1712, in-4o; et une Oraison funèbre de yfonseioncur Louis, dauphin, et de Marie- Adélaïde de Savoie, dauphine de France; Toulouse, C. G. Lecamus, 1712, in-4'.

vant Dieu des choses qui s*exécutent par Tavis de TAssemblée. Comme vous éles bien aise de ne pas engager volrc conscience dans les choses que vous failes, vous n'en trouverez point de meilleur moyen. Car, nos intentions et nos vues, quelque bonnes qu'elles nous paroissent, nous peuvent tromper; mais cette voie de connoitrc la volonté de Dieu par les assemblées, que Nos Très Honorés Pères nous ont laissé pour règle ne nous trompera jamais. Ainsi, n*y manquez pas, si vous voulez ne pas manquer à Dieu. Ce scroit un étrange désordre, d'exécuter par avance les choses que Ton a envie de faire, et puis de les mander ici. Car, dans toutes les choses considérables et dont l'exécution se peut différer, il est delà subordination et de la règle d'en écrire ici, et d'en attendre la réponse avant que de rien faire.

Je suis avec une affection sincère et inviolable, tout k vous. — L. TnoxsoN.

LETTRE LXXXIU

A MONSIEUR DE BBLMONT

Mars 1692.

Je commence par vous remercier de vos nouvelles, de votre belle carte de la Montagne, et de votre ample el exacte relation, avec laquelle j'ai reçu vos trois lettres. Je serois bien aise que vous m'envoyiez tous les ans de pareilles relations, espérant qu'à l'avenir elles ne seront pas si lugubres et qu'elles se trouveront plus avantageuses au pays. 11 sera aussi bien nécessaire que nous soyons informés chaque année, combien il y a de monde k la Montagne, et que vous marquiez en particulier : 1° combien il y a d enfans, iJ" combien d'hommes, 3** combien de femmes, afin que nous puissions répondre quand on nous en demandera compte. Si toutes vos pages étoient chiffrées, je ne serois pas si long temps à les lire, ni si long temps à retrouver ensuite les choses principales dont j'ai besoin.

Ce rjue vous me mandez de la foi de vos bons sauvages

nous a consolés, et vous doit obliger à les servir et à ne les point abandonner; quoiquMI fût à souhaiter que, pour y établir et y étendre le règne de Notre Seigneur, on pût en bannir absolument l'ivrognerie. Cependant, comme cela est impossible tant que Ton y permettra Teau-de-vie et qu*on défendra de punir les ivrognes, il faut que vous fassiez comme les curés font en France, qui ont beaucoup d'ivrognes dans leurs paroisses, et qui, pour cola, ne se découragent pas et ne crient point contre les Puissances qui les souffrent; mais se contentent de déclamer contre le vice, d'avertir en particulier les coupables, de refuser l'absolution à ceux qui ne veulent pas se convertir, et de se servir des autres moyens que Dieu leur met entre les mains, sans vouloir usurper une autorité dans le for extérieur qui ne leur appartient pas. Je sais bien que l'on dit qu'il y a différence entre la France et le Canada, en ce qu'en Canada les désordres qu'y cause l'ivrognerie y sont incomparablement plus grands, et qu'elle est ordinairement suivie de crimes et d'abominations exécrables. Mais cette différence ne doit obliger les ecclésiastiques à aller au delà de ce que demande leur ministère. C'est sur quoi je pense que vous et tous nos Messieurs devez régîer votre conduite. Et je serois bien aise même que vous leur lisiez cet article, parce que peut-être n'aurai-je pas le temps d'écrire la lettre cpmmune que j'avois projetée, et dans laquelle j'avois dessein de donner sur cela un bon avis. Je souhaiterois seulement que ceux qui ont trop crié fissent réflexion sur le passé, et pussent se convaincre que ces cris faits mal à propos n'ont point d'autre effet que d'aigrir les Puissances, et de susciter des obstacles pour le bien qu'on voudroit faire.

Pour les Jésuites, je leur ai témoigné que nous serions bien aise de leur établissement à Montréal, et j'en ai écrit même au P. de La Chaise, qui m'a fait témoigner que si c'éloit mon sentiment, je le lui donnasse par écrit.

Ce que vous m'avez écrit l'année dernière de M. de La Colombière ne doit point vous donner de scrupule, car cela ne lui a fait nul tort et a fait d'ailleurs beaucoup de bien. Vous

savez qu'il éloit allé en son pays, que je lui avois offert d'aller travailler au séminaire de Lyon, el qu'après m'avoir répondu qu'il ne s'étoit fait prêtre que pour travailler dans les pays étrangers, il est revenu à Paris et s'est retiré au séminaire des Missions-Étrangères sans m'en rien dire. M. Bailly Ta suivi peu de jours après; et ce qui m'a surpris est que M»"* do Québec, dont le roi a terminé tous les différends avec son chapitre, les veut remener tous deux avec lui celte année au Canada, et faire monter ce dernier à Montréal : c'est à quoi je ne puis consentir. Il est très important que vous voyez ce que j'en mande à M. Dollier; car, ou je suis trompé, ou l'on vous fera sur cela à l'un et à l'autre beaucoup d'instance. Peut-être que le Prélat changera d'avis avant son départ, et lorsqu'il les connoitra mieux.

Le billet du soldat qui prophétise sa mort ne le fera pas passer ici pour prophète. Ce sera apparemment la fin de la comédie.

Il me reste à vous dire quelques mots sur vos résolutions.

La 1"% qui regarde la constance et la persévérance dans votre emploi ne peut pas être appuyée sur de meilleurs fondements que sur ceux que vous me marquez. Je n'ai qu'à vous exhorter à faire réflexion dans vos tentations aux beaux passages de rÉcriture-Saintc que vous me rapportez; car ils seroient suffisans pour relever le courage des gens les plus abattus.

Pour l'ivrognerie, criez tant que vous voudrez contre ce vice; mais criez, non pas comme ceux qui crient sans règle et sans mesure, et avec un zèle fort indiscret; mais comme font les personnes prudentes et modérées qui ne crient pas toujours, mais seulement quand il est utile de crier.

Il est de la dernière conséquence que vous ne parliez jamais désavantageusement des Puissances à qui que ce soit. Tout se sait et se rapporte. Ainsi, hormis à M. Dollier et à moi, ayez sur cela, pour une pratique inviolable, un profond silence.

Votre vocation est pour la Montagne; vous y faites du bien, Dieu vous y veut : cela vous doit suffire.

Je souhaite que vous ayex bientôt achevé tous vos travaux, afin que vous puissiez jouir de la vie érémitique des Sauvages, à laquelle vous dites que vous aspirez, et dormire cum consulibus terrœ, qui œdificani sibi solitudines (Job. III, 14).

Je ne désapprouve nullement Tinclination que vous avez pour la musique, ni le désir que vous avez présentement de vous y exercer. Comme M. de La Colombière n'est plus des nôtres, je ne sais ce qu'il aura fait pour vos commissions, et si vos orgues et votre clavecin ne seront point remis à une autre année. Cet exercice pourra servir quelquefois à adoucir vos chagrins, et à chasser les mauvaises humeurs qu'excitent en vous les dérèglemens des sauvages, et à vous donner des distractions qui ne peuvent que vous être salutaires, si elles font le bon effet que vous me marquez; sans compter l'avantage que vous espérez qu'en retirera l'Église.

On m*a dit que l'on avoit parlé au Prélat pour faire repasser en Canada la sœur Tardy. Cela me fait croire que les premiers desseins et les dispositions des esprits ne sont guères changés. J'ai peine à croire qu'il y consente, après ce qu'il a vu. Car il vaut mieux avoir la paix, et ne savoir pas tant des nouvelles de l'autre monde.

Je prierai Notre Seigneur qu'il répande ses grandes bénédictions sur la Montagne, afin que cette semence y fructifie, et det tibi de rore cœli et de pinguedine terrœ abundantiam (Gen. XXVII, 28).

Je suis de tout le cœur, et mille fois plus que je ne puis dire, tout vôtre. — L. Tronson.

LETTRE LXXXIV

A MONSIEUR GAY

Mars 1692.

J'ai reçu votre lettre du 9 octobre, et j'ai été bien aise d'y voir l'ouverture de cœur avec laquelle vous m'expliquez vos peines et toutes vos dispositions.

J'ai envoyé à M. votre père la lettre que vous lui avez écrite.

La manière dont il vous traite dans le partage de ses biens est mortifiante, mais elle ne me surprend pas, car les ecclésiastiques, en France, ne sont pas mieux traités par leurs parents. Vous avez cependant bien fait de lui écrire comme vous avez fail, et je n'ai cru devoir rien changer dans votre lettre. Ce sont des croix auxquelles il faut s'attendre, quand on se donne entièrement à Dieu dans notre état. Comme vous avez confiance pour M. Dollier et que vous lui découvrez votre cœur, vous trouverez toujours dans ses conseils de quoi vous soutenir, et quelque secousse que Tennemi vous donne, vous n*y succomberez pas et marcherez toujours en sûreté dans les voies de Dieu, tant que vous marcherez dans celles que Tobéissance vous marque.

Si vos peines continuoient à la Montagne et que vous ne vissiez pas d'apparence d y demeurer en paix, soit parce que Ton demanderoit de vous plus de choses extérieures que vous n'en pouvez faire, soit pour quelques autres difficultés que vous pourriez y avoir, vous pouvez demandera M. Dollier de vous en retirer. Mais de peur qu'en cela vous n'adhériez au mouvement de la nature qui cherche toujours à fuir la peine et à se décharger de ses croix, faites-lui celle demande avec indifTérence et résignation, prêt à les porter toute votre vie, si c'est la volonté de Dieu, laquelle vous connoitrez par l'obéissance. La charité, la patience, rhumilitéct la douceur sont d'un grand secours pour adoucir et sanctifier ces souffrances; et quoiqu'il vous semble que vous soyez pour lors dans une distraction perpétuelle, c'est une distraction dont votre intérieur ne souffre pas si vous êtes fidèle à l'exercice de ces vertus.

Je ne sais pas si c'est l'usage de Canada de confesser si rarement les enfans, et si l'on a pour cela quelque raison particulière k la Montagne; mais il me semble que c'est bien peu que de ne les confesser que deux fois en cinq ou six mois, il est bon que vous le disiez à M. Dollier s'il ne le sait pas, afin qu'il voie s'il y a quelque ordre k y mettre.

C'est une grande affaire que d'éloigner la mission de la Montagne, après la dépense que l'on y a faite et la sûreté où

COUUESPOXnAXCfc: avec le SÉMlXAinE DE MONTRÉAL 3îil

l'on y est dans le temps de la guerre. La proximité de la ville, qui est une occasion de Tivrognerie, est une grande raison pour la mettre ailleurs; mais comme il pourroit y avoir des inconvénients à cette translation, il ne faut rien faire que Ton n*ait bien examiné toutes choses.

Je ne crois pas que vous deviez refuser Tabsolulion à des soldats, quoiqu'ils soient accoutumés à s*enivrer de temps en temps, lorsqu'ils vont en des occasions où ils sont en danger de leur vie, pourvu que vous voyez qu'ils vous promettent de bon cœur de ne plus s'enivrer et d'en ('vilor les occasions prochaines.

Nous avons appris par les relations de la guerre jusqu'où a (Hé votre bravoure. C'est un bon zèle de s'exposer pour le salut de ses frères et pour la colonie et pour la religion ; mais afin que Dieu bénisse votre zèle, et qu'il ne vous emporte point trop loin, accompagnez- le toujours de l'obéissance.

Je suis très cordialement, et beaucoup plus que je puis vous dire, entièrement h vous. — L. Tronson.

LETTRE L\X\V

A MONSIEUR DE LA SOl'ORWS (i)

Mars 1092.

J'ai été surpris d'apprendre par la lecture de voire leltre que je ne vous avois point écrit Tannée dernière. Je ne sais d'où peut venir celle bévue, ni comment il a pu arriver que vous m'ayez échappé de la mémoire, étant si avant dans mon cœur. 11 est juste de réparer maintenant cette faute, et de vous assurer que je n'ai garde d'oublier une personne qui travaille aussi bien que vous faites, qui est fidèle à son ministère, et dont j'apprends que l'on est satisfait.

Vous faites bien de suivre toujours les maximes du sémi-

(I) Pierre-Rodolphe Guil)ert de La Soudrays, du diocèse de Hennés, entra au grand séminaire de Saint-sulpice le 5 février 1C83, partit \)o\\v le Canada en 1686, et y mourut le 17 mai 1721, âgé de 61 ans.

naire, el vous devez prendre garde de ne pas suivre celles d'une morale nouvelle et trop sévère. V^ous pouvez consulter M. DoHier dans vos doutes, et une exacte et simple obéissance assurera plus vos voies que les talens et les lumières de ceux qui s'écarleroient de ce chemin royal. Prenez garde seulement qu'en suivant cette voie de la vérité vous ne vous écartiez point de celle de la charité. Tous ont le même Kvangile, mais tous ne Texpliquent pas de la même manière, ('.hacun a ses principes, et ce n'est pas à nous à blâmer ceux (jui en ont d'autres que nous, Dieu ne nous en ayant point fait les juges. 11 faut que chacun fasse du mieux qu'il peut selon ses lumières, et supporte en charité ce qu'il croit de défectueux dans les autres : Omnia vesira îv charitate fiant (l Cor. XVI, 14). C'est le seul moyen de conserver la [^aix el l'union qui est à désirer par dessus loul entre les ouvriers évangéliques.

Ce que vous ferez par obéissance sera toujours bien fait. Continuez de travailler avec fidélité : augmentez autant que vous pourrez. Et surtout ne vous brouillez avec nul de ceux que Notre Seigneur appelle à travailler dans sa vigne. C'est l'avis le plus important que puisse vous donner. Monsieur el très cher en Notre Seigneur, celui qui est de tout cœur tout à vous. — l^. Tronson.

LiyriRt: iaxxvi

A .MO.NSIKLR nOLLIKR l)K CASSO.N

20 février icy:î.

ie crois qu'il est important que vous soyez averti de pren- «Ire garde que losprit de schisme ne se renouvelle, car je crains qu'il ne soit pas tout à fait éteint. On a écrit à M. Turménie de fournir pour le retour de la sœur Tardy en Canada tout ce qui lui seroit nécessaire. Vous voyez par là que les anciennes idées ne sont pas tout à fait effacées. Si vous en apercevez quelque chose, il faut y remédier promplement el

<:onnESi»oxDAXCE avec le séminaire de monthkal Ii4*»

lorlement, de peur qu'il ne vienne encore des nouvelles de Tautre monde.

Le Prélat m*a écrit sur la manière dont vous avez reçu >r. de La Colombière (1). Je lui fais réponse que je vous avois mandéd*en user de la sorte, parce qu'il m avoit dit plusd'une lois qu'il ne le feroit point monter a Montréal, que vous et M. de Belmont n'veussiez consenti, et même ne lui en eussiez écrit. Et comme je vous avois mandé cela, vous aviez raison (le croire qu'il ne pouvoit avoir au plus qu'une permission extorquée, après une paroles! précise qui m'avoit été donnée; et qu'ainsi je croyois que vous aviez bien fait de prévenir le mal que sa présence auroit pu faire dans la maison (â).

Ne faudroit-il pas retirer M. de la Soudrays de Boucherville avant qu'il succombe tout à fait, afin de faire voir par là le soin que l'on a des bons sujets, et ôter la tentation de ceux qui pourroient s'imaginer qu'on les expose trop et qu'on ne les ménage pas assez en la Nouvelle France?

Le roi a réglé avantageusement pour M^' de Québec les difficultés qu'il avoit avec son Chapitre. 11 y avoit un article qui regarde les prêtres infirmes ou invalides qui reviennent à Québec, pour chacun desquels le roi donne 400 livres. Comme il y en aura qui auroient peut-être peine d'y demeurer dans le séminaire, et que l'on n'a pas cru d'ailleurs qu'il fût édifiant de les laisser loger en ville, on a réglé qu'ils pour-

(1; Le 11 avril 1692, M. Tronson écrivait à M. Dollier : « M««- de Québei* partit d'ici lundi dernier pour La Hoclielle. Il a voulu mener avec lui M. de La Colombière qui nous avoit quittés, et on m'a dit qu'il laissoit M. Bailly aux Missions-Étrangères. La conduite de ces Messieurs a été ici fort sinjrulière ». — Et le 20 février 1693, il écrivait à M. Guyotte : 41 M. Bailly travaille dans le diocèse de Chartres, et je ne sais s'il pense encore à exécuter avec sa dévote le dessein venu de l'autre inonde ».

^2) Dans la suite, M. De La colombière revint entièrement de ses premières illusions. Le 10 mars 1701, M. Leschassier écrivait à M. de YiUennaula : « Je conserve toujours bien de l'estime et de l'aflection pour ^L De La Colombière, et j'apprends avec bien de la joie qu'il est revenu de ses anciennes idées, et suis fort édillé de ralfection qu'il conserve pour la maison. »

I '(ii LIVRE niXIKME

I roient, avec la permission du Prélal, se retirer au séminaire

! (le Montréal, de ragrémenl du Supérieur. Ce sera k vous de

voir si CCS infirmes, qui auront souvent un autre esprit el qui apparemment ne seront pas si soumis, ne troubleront point l'ordre de la maison et ne feront point tort à la communauié.

On nous a proposé : si. en cas que l'on fil reveniren France les prêtres du séminaire de Québec, nous voudrions bien nous mettre à leur place; j'ai répondu que non (1).

La résolution que vous avez prise de donnera vos confrères le temps nécessaire pour vous parler ne doit pas aller jusqu'à en pfendre sur votre sommeil; car vous travaillez assez d'ailleurs pour ne rien retrancher du repos de la nuit, et votre santé est encore plus nécessaire. Ainsi, ménagez-la comme n*étant pas k vous, maisk Dieu k qui vous devez on rendre compte.

Ma goutte, quoique beaucoup diminuée, se fait encore sentir; mais par la miséricorde de Dieu, elle ne m'empêche pas depuis quelque temps de dire la Sainte Messe. Je vous demande la conlinuation de vos prières et de celles de tous nos Messieurs. Je suis, etc. — L. Tbonson.

LETTRE LXXXVII

A MONSIEUR DE BELMONT

Ma)*s 1693.

Quand toute la colonie ou toute votre mission va k la guerre, surtout quand on va loin et pour long temps, il est

(l) M. (le Saint-Vallier étant sur plusieurs points en désaccord avec son séminaire, vint en France pour plaider sa cause à Paris. Louis XIV ronfla rexamen de cette affaire à M. de Harlay, archevêque de Paris, i*t an P. La Chaise, son confesseur, et les chargea de lui en faire un rapport. Ils entendirent M. de Saint-Vallier et les préti'esdu séminaire des Missions-Étrangères de Paris qui, pour avoir la paix, offrirent de rappeler du Canada tous les directeurs qu'ils y avaient. (Henri Têtu. Les Ércfjues de Qucbtc, p. 109, 110). C'est alors, vraisemblahlement, ipie M. do Saint-Vallier offrit ft M. Tronson de les remplacer. Enfin,

bon qu'il y ail toujours un prélre. Les Religieux, si on les peul engager k cet emploi, seraient d'un grand secours. On dit que vous et M. Gay avez fait merveilles dans les dernières expéditions, mais je crains que vous ne vous exposiez trop.

Je bénis Dieu de la santé qu'il vous donne; mais le moyen de ne se pas bien porter après avoir Tail un cours de Médecine. Continuez à dissiper vos tentations et vos ennuis, et à divertir vos sauvages et vos frères en jouant de votre lulb.

Vous faites bien d*avoir confiance en M. Dollier, et vous ne manquerez point assurément en suivant ses avis. Vous voyez ce qui est arrivé à ceux qui s'en sont éloignés. Dieu veuille que, dans la suite, il ne leur arrive pas pis.

Comme les chansons de M. Orcel ne sont pas fort propres pour être chantées sur votre luth, je crois que vous ne ferez pas difficulté de nous les renvoyer celte année. Si vous en avez perdu quelques-unes, ne refusez pas au moins celles qui vous restent k ceux qui vous en ont confié les originaux (1).

Je ne sais ce que c'est que ce fort de Nazareth qui vous reste encore k faire. Ce que je crains est que la mort ne vienne avant que vous ayez achevé tous vos ouvrages. Nous les concevrons mieux quand vous nous aurez envoyé un plan de votre mission. Vous nous en avez déjà envoyé un en peinture du pays. J'en voudrois un où il n'y eût que l'ichonographie avec les notes que vous y mettriez.

Vous faites bien de continuer vos instructions ordinaires aux enfans des sauvages.

Je suis, Monsieur et très cher, tout k vous. — L. Troxson.

après plusieurs conférences, les coiiiiiiissaires présentèrent un projet fie règlement en 17 articles, (|ui fut conllrnié par Louis xr\' le 11 février 1692. Cfr. (iosselin, Vie de A/or (Je Laval, t. II, p. 432-434.

(1) Quelques-unes furent perdues, car, Pannée suivante, M. Tronsou écrivait encore à M. de Bel mont : h si vous n'avez que ce que vous nous avez envoyé de M. Orcel, ses cliansoiis seront perdues, car nous ne les avons pas ici. C'est une perte pour la jeunesse, mais elle espère que vous y suppléerez et réparerez cette perte ». lettre du 27n)ais

i>:26 LIVRE DIXIEME

LiriTHK LXXXVIIl

A Md.NSlKl'K l)K LA COI.nMHIbUK

Mars mi.

J'ai su, McKisieur, comme Monseigneur révéque de UuébtM' vous avoil permis de monter à Montréal. Je croyois qu'il auroit été bon que vous ne vous fussiez pas tant pressé pour rr voyage, et qu il auroit été à souhaiter qu'auparavant que de l'entreprendre, les desseins venus de l'autre monde eussent été tout il fait effacés. Mais je vois que l*on y persiste, puisque l'on y attend celle que Ton veut mettre à la tétc de l'œuvre, et qu'un de vos meilleurs amis a écrit en Franco qu'on fournit à la sœur Tardy tout ce qui lui seroit nécessaire pour son retour en Canada. Je suis assez persuadé <|ue vous n'avez nulle part à cette lettre, et qu'il ne l'aura pas écrite par votre avis; car vous êtes trop éclairé pour ne pas voir que Tesprit de Dieu n'est point dans cette conduite, où il ne paroit ni soumission, ni subordination, ni obéissance; et je ne conçois comment des personnes éclairées et d'ailleurs bien intentionnées n*ouvrent pas les yeux. Il faut (|u'ils soient bien remplis d'eux-mêmes et qu'ils se laissent aller aux égaremens de l'amour-propre, qui, au dire des saints, aufert judicium, uniia dividens, divisa uniri non sf'nens. Vous savez la division qu'il y a eue à Montréal; tout <'ela n'aboutit qu'à l'entretenir ou à la renouveler. Je ne puis croire que les œuvres de Dieu se fassent de la sorte. Comme je suppose que vous m'avez parlé à cœur ouvert dans votre lettre du 2 octobre dernier, j'ai cru que je devois vous parler de même dans celle-ci, et vous expliquer sans ambiguïté mes sentimens. A quoi je me suis senti d'autant plus obligé, qu'il y va du bien de l'œuvre dont Notre Seigneur me charge. Je le supplie de nous faire faire sa très sainte volonté en toutes choses, afin qu'un zèle inconsidéré cl trop ardent ne nous l»orle pas au-delà de ce (|u'il demande do nous.

Au reste, je vous suis ohJif^é des bonnes nouvelle'- que

VOUS me mandez de Monseigneur de Québec. Il lui restait encore quelque diRicultë avec les Messieurs de son séminaire, que le Roi a jugée à son avantage. Ainsi, il y a lieu d*espérer que celte dernière décision lui donnera la paix. Il ne la faut cependant attendre, quoi que les hommes fassent de leur part, que du Dieu de la paix, que les Saints Pères appellent : auctor paciny amator pacis, inhabitator pacis.

Je suis en lui. Monsieur, voire 1res humble et 1res obéissant serviteur. — L. ïhoxNso.n.

LKTTKE LXXXIX

A MONSIEUU FKEMUNT

Ce 20 mars Ui'.H.

Vous avez grande raison, Monsieur et très cher en Notre Seigneur, d'attribuer à la protection de la Très Sainte Vierge la conservation du Canada. Continuez de bien implorer son secours. Vous savez que c'est particulièrement sous ses auspices que Ton a entrepris rétablissement de Montréal. Ainsi, c'est son ouvrage qu'il lui faut surtout recommander, afin qu'elle y soit glorifiée avec son Fils el que ses ennemis y soienl confondus. Je ne doute point que vous ne ressentiez en voire particulier, aussi bien que tout le pays, les effets de la protection de cette reine du Ciel, et que votre dévotion pour elle ne vous attire bien des grâces. Prenez garde seulement de n'y cire pas infidèle et d'en être bien reconnoissanl, afin que, achevant en vous ce qu'elle y a commencé par sa bonté, vous arriviez au degré de sainteté où Notre Seigneur vous appelle, et que tous ses desseins sur vous soienl accomplis. C'est à (juoi doit londrc la dévotion véritable à la Très Sainte Vierge, qui n'a rien plus à cœur que de voir les desseins de son cher Fils accomplis sur les âmes. C'est la prière et le grand désir du cœur de celui (jui est tout à vous. — L. Tronson.

'M^ LIVnE DIXtEMR

LKTTRI' XC

A LA s«ii-:i;n uouiu'iKoys

::8 mars lOî^i.

J'ai une estime si particulière de voire congrégation, ma très chère sœur, que je ferai volontiers tout ce qui |K)urra dépendre de moi pour la mellrc dans l'état que vous désirez. Vous avez très grande raison de lui vouloir donner des règles lixes : mais je ne sais si M. de Valens pourra se résoudre k les dresser. Car il s'en croit très incapable, et il me témoigne pour cela une extrême répugnance. Cependant, comme je vois bien que c'est une bonne œuvre, je lui mande de Taire <:e que M. Dollier lui conseillera; et j'écris à môme temps à M. Dollier que, s'il le croit propre pour ce travail, je consens volontiers qu'il s'y applique. Je serai mémo bien aise qu'il puisse y réussir, et contribuer par là à perfectionner votre oeuvre (1).

Tant que vos bonnes sœurs seront obéissantes et voudront protiler des avis de nos Messieurs, ils ne leur refuseront pas

<lj M. (Je Valens ne dressa pas les récries des Filles de la Congre- ;.^ation, mais il rédiy:ea les mémoires que celles-ci llrent présentera M. (le Saint-Vallier par M. Tronson, et où elles exposaient au prélat ce qu'elles croyaient ôti^e les desseins de Dieu sur leur institut. Cesl lil sans doute ce qui, dans le contrat de fondation de leur messe de communauté, fait qualitier M. de Valens secrétaire de la ComjréQV' t ion. Il leur laissa également par écrit plusieurs avis spirituels très remarquables, tant par la sagesse qu'ils respirent que par les règles de la ^ raie perfection qui y sont tracées, et qui sont également applicahles ù toutes les iHîrsonnes vivnt en communauté. Aujourd'hui encore ils servent à la sanctification de l'institut fondé par la sœur Bour- ;reoys. Cfr. Faillon, \'ie de la sœur iiourgeoys, t. Il, p. :?40-243, et 1>. 27-43, riiistoire des réf»les données à la Congrégration, où Ton voil riieurcuse intervention de M. Tronson dans toute cette affaira. — M. (le Valens, qui n'avait quitté la France et ne s'était donné à Villemarie, que pour se conformer aux désirs de scm directeur, qui le jugeait ]»r«)j>re à y procurer le bien de-- âmes, mourut à Montréal nu mois de septembre 1714.

CORRESPONOAiNGE AVEC LE SÉMLNAIUE DE MONTRÉAL 3^^

leurs services. Je crois que c*est là leur disposition présente, cl j*espërc que Dieu en bénira les suites. Je vous demande la grâce de me donner un peu de part à vos prières et bonnes œuvres, cl d*ètre persuadée que je vous suis en Notre Seigneur entièrement acquis. — L. Tronson.

A MOSIEL'R TROUVE .

Mars 1694 (1).

Votre lettre do Tannée dernière me fait bien connoitrc votre embarras, Monsieur et très cher en Notre Seigneur, et je comprends qu'il est d^autant plus grand, que vous ne sauriez ni vous en ouvrir de vive voix à Québec, ni en écrire à Montréal à M. Dollier; car on me mande le peu de sûreté qu*il y a pour les lettres. S*il vous permettoit d*y aller et même d*y demeurer, nos Messieurs en auroient beaucoup de joie; mais

(1) La « dernière lettre que Ton possède de M. Tronson à M. Trouvé » n'est donc pas celle du 12 mars 1601, ainsi que l'affirme M. Casgrain, le(iuel, vraisemblablement, n'a pas consulté le second volume de la correspondance avec le Canada. — A l'époque où M. Tronson écrivait la lettre qu'on va lire, M. Trouvé était encore à Québec auprès de M. de Saint-Vallier ; mais quand celui-ci dut revenir en France, sentant le contre-coup des divisions qui existaient entre l'évéque et le séminaire, et les autres institutions relifrieuses de Québec, voyant d'ailleurs le grand besoin de prêtres où était l'Acadie, M. Trouvé obtint de retourner à sa cure de Beaubassin, et d'évangéliser encore ce pays où il eut beaucoup à souffrir jusciu'à sa mort, arrivée au mois tle Juillet 1704. « Homme d'action et de conseil, dit une chronique de Saint-Sulpice, fort intelligent, bon administrateur, caractère doux, patient, charitable et dévoué, il eût été capable d'occuper les premières positions à Québec ou à Montréal : mais il préféra toujours les missions indiennes. Il fut surtout l'apôtre de Kenté; il le fut aussi de l'Acadie. Pendant environ douze ans, maljrré toutes sortes de contradictions et de mhèr-es, il lui sacrifia sa famille, une grande position au diocèse de Tours, pour obéir à ses supérieurs, et par reconnaissance affectueuse pour son ami, le saint évêque de La Croix Saint-Vallier, qui lut toujours bon à Saintsulpioc «. «Casgrain, Les Sufpiciens en Xcndie» p. 101, lOλ, llOi.

330 livuë dixième

cela ne se pourroil faire qu'avec la permission du Prélat, el je ne puis croire qu'il y consente; car il craint fort quon ne vous y arrête, et il croit que vous pouvez lui être bien ulilo. Je vois bien d*ai I leurs ce que vous pouvez appréhender à Québec dans l'état où sont les choses et tant que Ton n'y rétablira point la paix.

Ce que vous avez représenté à M«' de Québec touchant la communauté qu'il veut établir dans son palais épiscopal nie paroit bien judicieux. Son dessein est beau et lui seroit d'un grand secours s'il pouvoit réussir, mais il me paroit impraticable. Car, où trouveroit-il des personnes assez abandonnées pour se lier à une communauté aussi peu fixe que celle-là^ Si les évoques, comme il dit, étoient autrefois maîtres do tout le temporel, il faut ajouter qu*en ce temps-là les ecclésiastiques étoient assurés de vivre, après la mort de Tévèque, aux dépens de TÉglise, qui alors pourvoyoit a leurs besoins. Si Monseigneur de Québec peut leur donner cette assurance, je crois qu'il en trouvera pour formersa communauté d'aussi désintéressés que ceux de la primitive Église, pourvu néanmoins qu'il n'exige pas d'eux, qu'en ce qui regarde leur intérieur, ils aient la même ouverture pour lui qu'ils ont pour leurs directeurs. Cela seroit à souhaiter, mais nullement à espérer : et c'est ce qu'il ne trouvera jamais, et ce que l'expérience lui fera connoître.

La pensée qu'il a, que les communautés se roidissenl contre leurs évêques et que les séminaires semblent s'attribuer son autorité en partie, semble, par la suite de votre lettre, être restreinte à ce qu'ils disposent de leurs revenus, indépendamment des Prélats; mais l'autorité des Prélats y est toujours maintenue, puisqu'ils ont droit de faire rendre compte aux supérieurs et de faire examiner l'usage que l'on en fait. Peut-être que le démêlé qu'il a présentement aver son séminaire le chagrine contre tous les autres. Peut-être aussi que ce qu'il a dit sur ce sujet n'est pas si général, qu'il ait voulu les comprendre tous. Quoiqu'il en soit, il ne sera jamais bien en paix, à moins qu'il ne s'ajuste aux usages présens de rKglisc,

CORRESrO.NDANClS AVEC LE SÉMINAIUE DE MU.NTHÉAL 3'(1

l/Hôpilal-général est un grand œuvre; mais comnienl pourra-l-il soutenir la dépense, s*il lui revient k plus de (|uatre-vingl mille livres? Quelque ménagement qu*il fasse sur les gratiticalions du roi, comment pourra-t-il épargner assez sans faire crier et indisposer les ecclésiastiques, pour la suiisistance desquels Sa Majesté les donne? Il seroilà soi:liailcr que son revenu répondit à son zèle.

Tant (|u*il ne suivra point d'avis cl qu'il n'aura point do conseil, il est impossible qu'il ne se fasse bien des affaires. Ce que vous me mandez, qu'il s'est brouillé avec les Pères Jésuites, est fâcheux. Je n'en sais pas le sujet, car je n'en ai rien appris que par votre lellre. Ne vous consulle-t-il point (|uelquefois sur les affaires?

>Nc pourroit-il pas y avoir quelque inconvénienl de conseiller aux ecclésiastiques qui sont à Monseigneur de Québec, de s'adresser à quelqu'un du séminaire de Montréal pour prendre avis sur ce qui regarde leur conduite, comme vous m'indiquez, ce me semble, que ce seroit charilé de le faire ?

M. Baudoin m'a écrit. Je vois qu'il a élé fort peiné, et je ne m'en élonne pas. Il m'a témoigné par ses lettres qu'il souhaileroit fort que nous fussions chargés des missions de TAcadie; mais nous y voyons ici trop d'obstacles, et pour le spirituel et pour le temporel.

Je suis, Monsieur et très cher en Noire Seigneur, tout V(Mre. — L. Troxson.

LETTRK XCll

A i/kVÈQLK de tJL'KBKi:

Mars IGÎM.

Monseigneur,

J'ai reçu avec tout le respect que je dois les deux leltres que vous m'avez l'ail l'honneur de m'écrirc Tannée dernière. Klles m'ont donné d'autant plus de joie, que vouo m'y faites paroitre une bonté toute particulière et une confiance que je ne sa u roi s assez reconnoitre.

Quoique M. de La Colombière ail de la piélé et du talent,

33i LIVRE DIXIÈME

il a son foible; el comme je l*ai plus parliculièrement observé cl connu depuis ses visions, je ne suis pas surpris que vous n*en soyez pas conlenl. Je crois qu*il ne sauroil mieux faire, el pour lui el pour vous, el pour le Canada, que de repasser en France. Ce que vous m*avez fail la grâce de m*en écrin' demeurera dans le profond secrel que vous me recommandez.

Quelque désir que Ton puisse avoir à Monlréal d^' posséder M. Trouvé, je ne puis croire qu*il vous doive quiller. Je lui en mande ma pensée el lui marque, comme je le fais à nos Messieurs, que la volonlé de Dieu lui doil paroilre par celle de son Prélal, el qu*il ne faul poinl avoir sur lui d*autres vues.

Nous avons été touchés au vif par la division de voire église, parce qu*elle ne peul être qu'un grand sujel de scandale pour tout le monde, et une croix bien pesante pour vous. Ce qui me paroil de plus fâcheux est que, dans la disposition présente el Taliénalion où sonl les esprits, il esl à craindre que l'on ne trouve pas aisément le moyen d y rétablir la paix. Car, à moins qu'ils ne se rapprochent, comment la pourroit-on espérer? Nous nous adresserons à Dieu qui esl Tauleur de la paix cl qui seul peul la donner solide, afin que vous puissiez la voir bien établie selon vos désirs.

Le roi nous fail la grâce de continuer notre gratitication, au moins pour celle année ; car, dans Tétai où sont les affaires, il esl ditticile de se rien promettre, au moins pour les suivantes.

Quant aux ecclésiastiques que vous nous demandez, vos besoins. Monseigneur, el les obligations particulières que nous vous avons sont deux puissants motifs qui ne nous permettront jamais de vous refuser tout ce qui dépendra de nous. Mais je dois avouer franchement que nous n'en avons poinl ici qui veuille s'engager sans avoir quelque sûreté; e( si les communautés en trouvent, c'est que Ton sait que la communauté ne manquera pas, el qu'elle pourvoira aux besoins des particuliers. Dans la primitive Église, on trouvoit bien des prêtres fort abandonnés el qui no se n:etloienl point en peine de l'avenir; mais ils éloienl assurés, quoiqu'il

put arriver, d*étre toujours entretenus aux dépens de TÉglise. Si vous pouviez donner aux vôtres la môme assurance, je ne doute pas que vous n*en trouvassiez pour la communauté que vous désirez de former dans votre maison. Mais tant qu'ils ne verront rien de sûr après vous, je crains que vos vues, (|uelqi.c bonnes et saintes qu*elles soient, ne demeurent sans effet; et, à moins que la Providence ne vous donne quelque fonds pour remédier à relie tentation, je ne vois pas ce que vous pourrez faire.

Je n'avois point oui dire qu'on eut le dessein d'attirer M. Trouvé à Montréal pour le charger de la cure de Villemarie. Je crois bien qu'on en auroit de la joie; mais il est à vous, et ils n'ont garde, au séminaire, de former sur lui d'autres desseins que les vôtres. Comme M. Guyotte étoit estimé et avoit un grand talent pour se faire aimer de ses paroissiens, ils auroient peine d*abord d*en goûter un autre. (Juant au départ de M. Guyotte, je crois. Monseigneur, que nos Messieurs vous en auront dit les raisons (i); et que si vous les avez tous interrogés, vous les aurez tous trouvés sur cela du même sentiment. C'est ce qui me fait regarder son départ comme un moyen qui étoit nécessaire pour rétablir la paix et Tunion dans le séminaire. Et je puis vous dire que le consentement que vous y avez donné, n'est pas une des moindres obligations que nous vous ayons. Je vous demande très hum. blement la continuation de vos bontés et de votre protection, et la grâce d'être persuadé que je suis avec un profond respect et une parfaite reconnoissance, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur. — L. Tronson.

LETTRK XCIII

A MONSTKUn (ÎEOFPROY (îf)

20 mars 1694.

Je loue fort, Monsieur et très cher en Notre Seigneur,

(I) Sa foi opiniâtre aux rêveries de la 8<Bur Tardy.

(2^ Louis Geoffroy, un des plus prands missionnaires qu'ait eus la

IWy MVnR DIXIÈME

Tamour et le désir que vous avez de la solilude. C'est une sainle disposition que Dieu met souvent dans le cœur de ceux qu*il appelle à travailler davantage dans I^Ëglise. Jamais le grand S. (îrëgoirc n'a témoigné plus d'ardeur pour la solitude que lorsque Dieu l'en retira pour l'élever sur la chaire de S. Pierre. Jamais S. Grégoire de Nazianze n'eut plus de désir de la retraite que lorsqu'il fut appelé à travailler le plus dans l'Église. Kt comme cet amour de retraite dans le travail fait qu'on ne s'attache point aux emplois, et qu'ainsi on travaille plus purement, il ne faut s'en servirquc comme d'un moyen qui, tenant noire cœur plus dégagé du monde, nous met en état d'accomplir avec plus de perfection toutes les fonctions de notre ministère. Quelques mois dans le séminaire ne pourroient cependant que vous olre utiles pour vous renouveler. Si M. Dollier n'a pas pu vous y recevoir Tannée dernière, peut-être le pourra-t-il celle-ci. Je ne sais s'il ne vous a point cru nécessaire dans le lieu où vous ôtes. Votre consolation doit être que vous serez toujours dans celui où Dieu vous veut, tant que vous vous tiendrez dans celui que vous marque l'ohéissance. Je prie Notre Seigneur qu'il vous en fasse la grâce. Je suis, Monsieur et très cher, tout à vous. — !.. Tronson.

compagnie de Saint-Sulpicc, étudia la théolojrie au séminaii'e de ce nom pendant deux ans, et en sortit minoré. Ayant eu d*abord rintention de se dévouer aux iniîs.sior.s de laCliinc, il passa ensuite trois mois au séminaire des MissioRs-KtranJ^^^es, où il connut Monseigneur de Laval, qui lui offrit de l^emmener avec lui au Canada : M. Geoffroy accepta, à la condition qu'il ferait partie de la Compagnie de Saintsulpice dans laquelle il fut admis par M. Tronson. M. Casgrain a résumé ^histoire de ses nombreux voya^^es et de ses immenses travaux apostoliques dans le chapitre premier de son ouvrage intitulé : Les Sulpiciois et ics prêtres des MissionS'Étrangùres en Acadic, p. 27-82. M. Geoffroy mourut saintement à THôtel-Dieu de Québec sur la rtn de Tannée 1707. Le 1" mai de Vannée suivante, M. Leschassier écrivait à ^L de La Colombiére, alors jrrand vicaire de Quéliec : « N'eus avons bien regretté M. GeotTroy. Le bien que vous me mandez de lut nous le fait encore plus regretter. Je crois que ce cher défunt jouit maintenant de la récompense de ses travaux et de ses souffrances -.

CORRESPONDAXCR AVRC LK SÉMINAIRE DE MONTRÉAL 113?)

LETTRE XCIV

A MONSIKCn nOLLIRIl DR CASSON

Jo réponds à vos lettres de l'année dernière.

Vous avez bien fail de renvoyer M. GuvoUe. Il est arrivé ici en bonne sanlé, el il n'aura pas sujet de se plaindre de Taccueil qu'on lui a fail, car on no lui a rien témoigné de tout ce qui s'est passé à Montréal. Nous lui avons conseillé d'aller terminer quelques affaires qu*il dit qu'il a en son pays. Je ne sais pas s'il a dessein d'y demeurer long lemps. \ son retour, nous lui proposerons de travailler dans quelque séminaire de province, ou à la communauté de M. le Curé, de laquelle il s'accommodera peut-être mieux, à cause de son mal de tète. Je ne sais s'il fera comme M. de La Colombière qui nous quitta sur ce que je lui dis, qu'il n'y avoit pas d'apparence qu'il relournâl en Canada. C'est ce que je déclarerai à M. Guyolte, à son retour.

J'espère que vous serez à l'avenir, bien en repo5 dans le séminaire; el que, les nouvelles de l'autre monde qui partageoient les esprits, et les sujets indisposés que la tentation aliénoil de vous, étant écartés et le triumvirat dispersé (1), vous goûterez tous désormais les douceurs de la paix dans la maison. C'est à vous à veiller maintenant pour l'y maintenir; et pour cela, de faire que chacun soit exact au règlement et fidèle à son devoir; que l'on vive dans une grande union et une grande cordialité les uns pour les autres; et que, de votre part, vous leur parliez souvent et les écoutiez patiemment. Je sais bien que cela vous est quelquefois difficile à cause du grand nombre d'affaires que vous avez; mais vous devez regarder celle-ci comme la principale, puisque de là dépend tout le bon ordre de la maison.

(1) M. Ue La Colombièrc, M. Hailly et M. nuyotte, tous trois adhérents «le la srpur Tardy.

*VM\ IJVRE DIXrÊMR

J*ai bien de la joie de la paix el la bonne înlelligeRce qui esl entre vous el les RR. Pères Jésuiles el Récollets, il n*v a rien que vous ne deviez faire pour la maintenir; et c'est co que vous devez bien recommander à nos Messieurs, afin que chacun y contribue de sa part.

Si je vous faisois le môme compliment sur votre goutte que Ton m*a fait sur la mienne Je vous féliciterais sur votre mal; non seulement parce que c est une marque de la visite de Notre Seigneur, dont je ne doute point que vous ne fassiez un saint usage, mais encore à cause des autres maux plus périlleux pour la vie, dont on dit qu'ordinairement celui-ci préserve. Quoiqu'il en soit, je le prierai de vous conserver encore longues années pour le bien de Montréal, où j'espère que vous ferez encore plus de bien à l'avenir que vous n'avez fait par le passé.

Puisque Jacques fait si bien à Saint-Gabriel et que vous croyez qu'il a besoin d'être encouragé, on lui écrira d'ici toutes les années, el je le fais moi-même celle-ci, pour lui marquer que nous savons le bien qu'il fait dans son emploi, el combien on esl content de sa conduite.

Puisque vous avez tant besoin de prêtres, il n'est pas juste que M. de Belmonl en retienne à la montagne plus que sa mission n'en demande. Ce qu'il craint le plus, est que, quand il viendra à manquer, celle mission ne tombe : c'est ce qui lui fait souhaiter d'avoir quelqu'un avec lui qui put apprendre la langue de ses sauvages, pour soutenir cet œuvre après lui. Soncœur, dites-vous, esl tout clérical, et nullemenllourné vers le monde. Le croiriez vous propre pour être votre successeur dans la place que vous occupez, lorsque vous viendrez à manquer? Car vous voyez qu'il seroit important qu'elle fût bien remplie, et qu'elle ne demeurât pas long temps vacante.

Nous vous envoyons deux bons prêtres que vous demandez : ils ne troubleront pas la paix et l'union de la maison, ou ils tromperont bien du monde.

Je crois bien qu'une personne comme M. Trouvé vous seroit très utile à Québec : mais il me semble qu'il y auroit de grands inconvénients qu'il prit une dignité ou une prébende

courespoxdaxce avec le séminaire de montukal 337

dans le Chapitre. Car, dans les divisions où sont les chanoines avec révéque (i), quelles mesures pourroit-il prendre pour ne pas s*attirer beaucoup d*affaires, qui retomberoient ensuite sur le séminaire? M. Trouvé en voit bien la conséquence, et il ne veut pas s*embarrasser là dedans. Et je ne vois pas aussi que ce soit une chose à laquelle vous deviez songer présentement.

M. Le Breton et M. Mercadier (â), qui sont les doux prêtres que [nous vous envoyons cette année, partent aujourd'hui 28 avril pour La Rochelle, afin de s*embarqucr par les premiers vaisseaux. Le 1"** a déjà travaillé. Le 2'' n'a fait qu*aider pendant quelques années, à la Communauté, à administrer les sacremens. Vous verrez à quoi ils seront propres.

(1) Le dernier différend que M. de Saint-Vallier eut avec son chapitre est ainsi raconté par Henri Têtu : « M. de La Colombière ayant été nommé chanoinei fut installé par le doyen; M. de Merlac protesta et prétendit que le droit d'installer les chanoines lui appartenait, en sa qualité de grand-chantre. Le chapitre refusa de modifier Pacte d'installation, comme l'exigeait M. de Merlac; l'évèque intervint et condamna le chapitre. Le chapitre ne put se soumettre à cet acte d'autorité; mais au lieu d'en appeler au Saint-Siège, il suivit la coutume française, et en appela comme d'abus, de cette ordonnance, auprès du Conseil-supérieur. Le lendemain, l'évoque adressa à trois dignitaires du chapitre une lettre pour leur interdire le ministère de la prédication et de la confession dans son diocèse, et l'interdit fut signifié à ces hommes, très estimables d'aiUeurs, et que toute la colonie respectait. Le scandale fut grand, car l'affaire était connue partout. Le Gouverneur et l'intendant avaient essayé d'intervenir en faveur du cliapitre, et le Conseil-Supérieur avait pris connaissance de l'appel. De leur côté, M«' de Laval et le père Dablon avaient en vain tenté d'amener révêque à un accommodement. Les choses en étaient là quand des lettres arrivèrent de la Cour, pour l'envoyer, par devant les commissaires à Paris, toutes les dilficultés qui pouvaient survenir entre l'évèque, le chapitre et le séminaire, toutes choses demeurant en même état en attendant. Le chapitre alors se désista de son appel, et l'interdit fut levé. Il avait duré deux ans ». Les Év^qves de Québec, p. 114, 115.

(2) Claude Lebreton revint en France en 1703, et Isidore Mercadier, pi'ètre du diocèse d'Angers, en 1699. Leurs incurables scrupules paralysaient leur niinistèi'e.

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