‹ Correspondance de Louis Tronson (volume 2)Chapitre 28 sur 41 · A MONSIEUR CAILLE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR CAILLE

Mars 1695.

J'apprends par votre lettre et votre heureuse arrivée à Montréal et le péril dont la Providence vous a délivré dans votre route. J'en ai d'autant plus de joie que j'espère que vos travaux seront très utiles à la gloire de Dieu et au bien de l'Église dans l'île de Montréal. Votre douceur modérera

(1) Voir plus haut, lettre à M. Dollier de Casson, mars 1C92, note (1) de la page 315.

340 LIVRB DIXrÈllB

le trop grand feu de quelques-uns, s*ils veulent profiter de voire exemple. Gomme Notre Seigneur vous a donné de la prudence, je m*attends que vous suivrez dans votre conduile les règles ordinaires de médiocrité qu elle prescrit. Je vous marque ceci particulièrement, afin que vous n*écoutiez point ceux qui pourroient avoir des maximes outrées, et dont le zèle animé d*un désir de voir tout le monde saint, ne fait pas de grands fruits parce qu'il porte les choses à Texcès. Les avis de M. Dollier vous seront sur cela bien utiles, et vous trouverez d*autant plus d*avantage à les suivre que, outre qu*il est fort prudent, vous aurez, en les suivant, lo mérite de Tobéissance.

Je suis très cordialement tout à vous. — L. Tronson.

LETTRE XCVIll

A MONSIEUR DU GHAIGNEAU (1)

Ce 25 mare 1695.

Monsieur et très cher en Notre Seigneur,

Je souhaite que le soin que vous avez laissé à M. Barthélémy d'éteindre le feu que les zélés nvoient allumé à THôpitai puisse rétablir la paix et Tunion dans cette communauté, et réduire l'esprit de ces cinq ou six filles indociles à leur devoir. Je ne m'étonne pas si elles sont inquiètes, inconstantes, entêtées, voulant se faire une dévotion à leur mode; comme vous dites que Monseigneur n*en a pu venir à bout durant sa visite, il y aura de quoi exercer M. Barthé* lemy.

L'Ëcole ne vous donnera pas tant d'embarras que l'économie; mais il est important qu'elle ne soit pas à charge au séminaire. N'est- il point à craindre que vous ne fassiez comme M. do Belmont à la Montagne, et que vous ne preniez, non seulement du fer pour faire des chenets, mais encore plusieurs autres choses qui accommoderoient vos enfans,

(1) Voir, plus haut, la lettre à lui adressée le 22 mare 1G91, papre 307.

GORRESPC^NOANGE AVEC LE SÉllINAtUE DE MONTRÉAL 3il

comme vous disiez que M. de Belmonl prenoit pour accommoder ses sauvages. Si cela étoil, vous pouvez bien croire c|ue l*économe crieroit contre vous, comme de voire temps vous criiez contre M. de Beimont.

M. Bourbon vous répondra au reste des choses que vous avez mandées. Croyez cependant que je suis très édifié de la sincérité avec laquelle vous m'écrivez, et que je suis très cordialement en Notre Seigneur tout à vous. — L. Tronson.

LETTRE XGIX

A MONSIEUR MARIET

Ce 25 mars 1695.

Monsieur et très cher en Notre Seigneur,

Je vois par votre lettre dernière que Dieu vous traile comme un de ses bons amis, puisqu'il ne vous laisse point sans croix et qu*il vous fait la grâce do les bien porter. J*espère que tout le sang que vous répandez et que Ton appelle dans le monde une perte de sang, ne sera pas perdu pour vous, puisque je ne doute pas que vous ne Tayez bien offert à Notre Seigneur avec votre cœur et votre vie. Je ne sais pas si la consultation que Ton fera ici de votre mal vous procurera un bon remède; mais je sais bien que s*il est aussi salutaire que nous le désirons, vous en recevrez beaucoup de soulagement. Nous y joindrons nos prières, afin de le rendre plus efficace. Cependant, ne négligez rien de ce que vous croirez pouvoir contribuer à votre santé, et surtout ne vous gênez nullement pour m*écrire, car il me suffira que M. de Beimont me mande de vos nouvelles, et je suis sûr qu*il n'y manquera pas.

Je suis, Monsieur et très clier en Notre Seigneur, avec une affection sincère et une parfaite cordialité, entièrement à vous. — L. Tronson.

A MONSIEUll SEGUENOT

Ce 28 mars iGliâ.

Monsieur et très cher en Noire Seigneur,

li y a vingl ans que vous Iravailiez à la Poinle-aux-Tromblés. Vous y avez olabli Tordre el la piélc aulanl que vous avez pu. La paroisse de TEnfanl-Jcsus esl bien réglée. Il y a apparence que vous y avez fait tout ce que Dieu demandoil de vous, puisque présentement il vous appelle ailleurs. Car, après la prière que vous a faile M»' de Québec, après Tordre de M. de Casson et après votre éleclion par toutes les filles de THôpital, il est difficile de ne pas croire que ce ne soit là votre vocation. Vous devez espérer que ces bonnes tilles ne profiteront pas moins de la spiritualité que vous leur donnerez, qu en ont profité vos dévotes de la Pointeaux-Trembles. Quoique cet emploi demande du temps, je ne crois pas qu*il soit si pénible que celui de la paroisse, et la consolation de voir de bonnes âmes avancer à grands pas dans la perfection adoucira vos infirmités. Quand une fois on s'est donné à Notre Seigneur, comme vous avez fait, par un abandon total, il ne faut pas attendre de repos qucn Tautre vie; et il n*y a point de moyen plus sur d'obtenir la couronne, que de combattre jusqu'au bout de la carrière. Il est vrai que le soin de Thôpital de M. Charron avec le service des Religieuses seroit pour vous une grande charge; mais si l'obéissance vous impose ce double joug, je ne doute point que Notre Seigneur ne vous y soutienne et ne vous donne les forces nécessaires pour vous en bien acquitter.

Je prie Notre Seigneur de vous rendre au centuple ce que votre éloignement de France vous a fait perdre des biens de ce monde. Vous ne sauriez pas douter qu'il ne le fasse, ayant pour garant sa parole, qui nous assure que celui qui quitte tout pour son amour accijnet centics tanlum nunc in ietnpore

/ioc, et in seculo fuhiro vitam œtemam (Marc. X, 30). Je le prie d'animer voire foi pour lui faire goùler cette vérité. Je suis très cordialement à vous. — L. Tronson.

LETTRE Cl

A MONSIEUR RÉMY

Avril 1695.

J*ai re^u trois de vos lettres de Tannée dernière.

Il faut que Mfi^'' de Québec vous croie bien riches, puisqu'il retranche à tous les curés de Tile les 200 livres de gratification que le roi donne à un chacun. Si les cures suffisoienl pour nourrir les curés, je ne m*étonnerois pas tant de ce retranchement; mais il est très fâcheux, dans Tétat où elles sont, que le séminaire se trouve obligé de suppléer k ce qui leur manque. Il y a bien des gens qui n'auroient pas attendu cela de son amitié pour Sainl-Sulpice. Comme nous douions si une union faite de la sorle nous est utile, nous verrons s'il est à propos de la faire confirmer. Car, hors celle de Villemarie, il y a apparence que toutes les autres nous seront toujours à charge, et contraires k nos premières vues, aussi bien qu a la déclaration du roi (1).

Quant k ce que vous dites, que les Kécollets attirent le plus qu'ils peuvent des paroissiens, je ne m'en étonne pas, et vous n'avez qu'k vous attendre qu'ils feront tout ce qu'ils pourront pour cela. Mais, au lieu d'en avoir de la jalousie, il faut que cela vous anime k faire tout le bien que vous pourrez; et vous devez être persuadé que, pourvu que vous fassiez mieux qu'eux, vous aurez plus de monde qu'eux; surtout^ il faut conserver la paix, car rien ne nuit tant k l'œuvre de Dieu que la division Ci).

(1) Le 30 août de l'année précédente (1694), M. de Saint- Vallier, en contlrmant l'union, faite le 30 octobre 1678. de la paroisse de Montréal au séminaire, lui unit quatre autres cures : la Pointe-aux-Trembles, la Pointe-de-rile, la Rivière-rles-Prairies, et la Côte-Saint-Sulpice. Gosselin, Vie de Mor de Laval, t. II, p. 144.

(2) Wtinàm omncs prophvtent est sans doute un sentiment qui

34^1 LlYllE DIXIÈME

Je ne vous écrivis poiiii l^aniiéo dernière, parce que je no savois pas si, sans nous en dire un mol, vous n*éliez point aile en l'aulre monde pour vous informer des belles nouvelles qui nous en éloienl venues les années précédenlcs. Mais nous voyons mainlenant que la perle du Corosol, où éloienl toutes vos lettres, est la cause pour laquelle nous ifen avons reçu aucune. Oelles de celle année me réjouissent, voyant que vous clés toujours en votre ancien poste, où je ne doute pas que vous soyez en paix, quoique vous n'y ayox été d'abord que comme novice de l-.a Cliine, je crois que, ju'ésentement, après y avoir travaillé si long lemps, vous y clés profès. Ce que vous avez à y faire de plus important dans l'état où est le pays, est de prendre le moins de part que vous pourrez aux troubles qui Tagitenl. Comme vous ne m'en avez mandé aucune particularité, je suppose que vous êtes mort maintenant à toutes les choses de ce niimde. Cependant, travaillez, tant que vous pourrez, à ménager les esprits, à adoucir ceux qui ont trop d'aigreur, à arrêter ceux qui ont trop de vivacité; en un mol, k prévenir les jalousies et les soupçons, qui sont des sources très ordinaires de la désunion, et qui troublent la paix qui devroit cire inviolable parmi ceux qui servent le même Maître.

Nous vous envoyons encore cette année deux prêtres, afin que M. Dollier en ail assez pour n*être pas obligé de vous rappeler à la ville. Je suis tout à vous. — L. Tronson.

doit animer tous les ouvriers apostolique^ ; mais, sans Poublier entièrement, les sulpiciens du Canada avaient bien quelque raison de se rapl)eler le Filios enutrivi et exaltavi, ipsi autcm... Car, c'étaient eux qui, avec le consentement de M. Tronson, avaient donné aux Récollets pour leur établissement un terrain considérable, situé sur le bord du fleuve. C'est d'eux que M. Dollier, heureux d'annoncer au commissaire des Récollets â Québec, la bonne nouvelle du consentement de M. Tronson, écrivait le 26 octobre 1681 : « Ce sont de grands serviteurs de Dieu et de dignes religieux. Ils ne sont point enfarinés (le cette peste, la plus nuisible à l'Église, aussi bien que la plus scandaleuse et la plus universelle, qui l'ait accroire à un religieux, que, rendant les prêtres contemptibles et les contrecarrant dans leur^* fonctions, cela relève boaucoiu» l'état rolijrieux ». oosselin, ouvraffo i-ité, 1. 11, p. 105, \(H\.

CUUKESPONDANCE AY£G LE SÊMINAIUE DE MONTHÊAL l\ïb

LETTRE cil

A MONSIEUR DE DELMONT

L^incendio qui est arrivée à la Monlagnc est une grande perte, et fait bien connoilre les suites fâcheuses de l'ivrognerie et combien Teau-de-vie est à craindre. Je ne doute point que vous n en ayez été touché vivement; mais je bénis Dieu (le ce qu^il vous y a donné des dispositions aussi saintes que vous me marquez pour les porter chrétiennement. Je regarde votre établissement comme fort important pour Saint- Sulpice, et je crois qu*on ne doit rien négliger pour le soutenir. Vous le faites avec bénédiction, et les croix que Notre Seigneur vous y envoie ne vous en doivent pas détourner. Car si la nature en souffre, elles seront pour vous une source abondante de grâces, pourvu que vous les souffriez patiemment et sans murmure.

Il n*y a pas de quoi s^étonner si les Puissances sont si souveraines en Canada; cela est du caractère dont le roi lésa revêtues; et si on n'en reçoit pas tous les secours que Ton souhaiteroit dans ses besoins à moins qu'on ne leur fasse la cour, cela n'est pas singulier en Canada.

Pour les ofliciers, s'ils ne sont pas aussi réglés que vous souhaiteriez, je crois qu'ils ne vivent pas mieux ailleurs; et comme cela ne vous regarde pas,, vous ne devez point du tout vous en mêler : noli de hia quk foria sunt judicare (l Cor. V, 12). Cela n'est point votre affaire, et Dieu ne vous en demandera point compte.

Comme vous ne prétendez pas que la maison de la Montagne soit un couvent, vous ne sauriez pas empêcher d'y recevoir Madame l'Intendante avec sa compagnie, quand elle v voudra aller. Je vous conseille même de vous en faire honneur, et de tâcher à gagner son amitié par vos civilités, afin qu'elle ait celte complaisance pour vous de n'y aller que rarement.

Je vois par votre lettre que vous êtes un grand composeur de traités : c'est une occupation qui vous vaut mieux que les soins, les embarras, les sollicitudes des affaires extérieures, que vous prenez quelquefois avec trop d*ardeur et de vivacité. Si vous pouviez gagner sur vous et obtenir de Dieu la grâce l** de travailler avec paix, égalité, liberté intérieure et extérieure, sans vous attacher trop à vos ouvrages ; i^ de vous rendre maître des choses et du temps, et non pas esclave; 3** de ne vous y appliquer que comme à un divertissement qui vous délasse et vous fait fuir roisiveté;4* par obéissance — vous auriez trouvé un riche trésor et un grand moyen de conserver la paix.

Il ne faut plus songer à M. Guyotte et à M. Bailly pour Saint-Sulpice, non plus qu*à M. de La Colomhière, qui en connoit bien la maxime : A p7*ivatione ad habilum non datur regressus. Il n'y a qu'à remercier Dieu de nous en avoir délivrés, et qu'ils s'en soient retirés sans bruit et sans éclat.

Si on étoit bien humble et bien désintéressé, et qu*on no recherchât que la gloire de Dieu dans la conduite des âmes, on ne se les entredéroberoit pas les uns aux autres, comme vous dites que l'on fait. Laissons faire les autres, qui ont peut-être de meilleures intentions que nous; et sans les vouloir juger, contentons-nous de bien faire notre devoir.

U faut faire ce que vous pourrez pour empêcher que la concurrence des missions ne cause de la jalousie. Travaillez au moins, de votre part, à n'en point donner de sujet, vous mêlant seulement de la vôtre, sans trouver à redire à ce que font les autres, et sans blâmer jamais leur conduite, leurs règles, leurs maximes, ni les choses qu'ils font. Chacun a ses vues; tous croient bien faire. Si quelqu'un se trompe, ce n'est pas à nous à en juger : unuBquisqiLe onus suumportabii (Gai. VI, 5).

Vous avez raison de dire qu'il faut une vertu héroïque pour bien vivre avec des gens à qui on fait toujours des grâces et qui 'n'en font jamais; qui prennent pour devoir la déférence cl le service qu'on leur rend; qui humilient dans

les occasions leurs rivaux et prennent toujours le dessus ; qui sont hardis, entreprenans^ et tirent avantage de la patience cl de la discrétion dont on use à leur égard ; qui, par les louanges qu*iis se donnent mutuellement les unsaux autres, par leurs visites et par d*autres voies se rendent maîtres, etc. Mais de qui peut-on attendre cette vertu héroïque, sinon de ceux qui, ayant quitté leur pays, abandonné leurs proches, passé les mers pour se consacrer eux-raémes avec tous leurs biens au service de Notre Seigneur, font profession particulière de suivre ses maximes et d'être ses disciples? Ce seroit y renoncer, que de s'en dispenser sous prétexte que cela est dillicile à la nature ; que Tamour-propre en souffre, et qu'il se faut faire trop de violence. Consultez, non pas vos préventions ou ce que les autres disent, mais les règles de l'Évangile et ce que Notre Seigneur enseigna à ses disciples; et vous verrez mieux dans cela, que dans tous les conseils que je pourrois vous donner, ce que vous avez à faire dans l'état pénible et humiliant où vous vous trouvez. Les démarches généreuses et édifiantes que vous avez faites jusqu'à présent vous doivent encourager pour ne pas demeurer au milieu de la course : adhuc grandis tibi restât via (lll Heg. XIX, 7); et vous avez besoin, dans la voie difficile où Dieu vous conduit, de courage et de force, lU possis pervertir e ad viontem Dei Horeb, Je suis cordialement tout à vous. — L. Tronson.

LETTRE cm

A MONSIEUR DOLLIER DE CASSON

12 avril-12 mai 1695.

MM. Uémy et Barthélémy ont suppléé, celte année, par leurs lettres, à celle que vous m'avez écrite par le Corosol touchant M. Gnyotte. Vous avez sujet de remercier Dieu de vous en avoir délivré, sans qu'il puisse avoir aucun sujet de se plaindre. Car on lui a fait ici une bonne réception : on lui a proposé quelque emploi dans les provinces; on lui a mémo offert une place à la Communauté de M. le Curé; mais

comme je crois qu*il avoit en vue de retourner en Canada, et qu'il a cru qu'il n'y auroit pour cela aucune ouverture de notre part, il se résolut d'abord d'aller dans son pays sous prétexte de quelques affaires; où il est encore à présent sans entretenir aucun commerce particulier avec nous. Ainsi, voilà votre triumvirat bien dispersé : M. Bailly dans le diocèse de Chartres, M. Guyotte dans celui de Besançon, el M. de La Colombièrc dans le Canada, où je crois que les deux autres voudroient bien être. Après ce qui s'y est passe, il n'y auroit nul bien à espérer et il y auroit beaucoup de maux à craindre. Jouissez donc en paix du repos que vous avez maintenant dans la maison. Plût à Dieu qu il ne fut point troublé par les troubles du dehors !

On avertira, si on ne l'a déjà fait suivant Tordre que j'en ai donné, les parens de M. Fremont de sa mort arrivée le 17 juin dernier (1694). Tout ce que tous m'en mandez est édifiant, et la sainteté de ses dernières dispositions est la récompense de celles qu'il a eues pendant sa vie.

Je vois bien de quelle importance il seroit de vous donner un successeur tel que vous le désirez. J'espère que Dieu vous conservera, quelque infirme que vous soyez, jusqu'à ce que nous ayons quelqu'un qui puisse remplir votre place. Veillez cependant sur la paix et le bon ordre de la maison; mais seulement autant que votre santé vous le pourra permettre; car dans l'état où vous êtes et dans le besoin que l'on a de vous, vous devez vous ménager pour la gloire de Dieu et le bien (le son œuvre.

Comme vous me mandez que vous n'avez pas assez d'ouvriers pour toutes les affaires qui vous surviennent et qu'il vous faudroil encore deux prêtres, nous vous les envoyons celle année. L'un s'appelle M. Priât (1), que vous marquerez

(1) Yves Priât, né le 21 avril 1669 dans le diocèse de Quimper, eutra au Petit Séminaire de Saint-Sulpice le 16 octobre 1690, puis au Grand le 20 juillet 1694. Parti pour le Canada le 30 avril 1695, il revint en France en 1717, arriva à Clermont vers la fin de Juin 1718 pour y exercer les fonctions curiales dans la paroisse du séminaire; eu partit à la fin de janvier 1719, retourna à Montréal en 1720, revint tu France en 1725, et mourut, prohalilemont à Nantes, le 12 janvier 1743.

à la fin de la table du chiffre par un 0; Taulre, que vous marquerez par un P, se nomme M. de Breslay (i).

Vous êtes dans un étrange poste de vous trouver curé de Villemarie, Grand Vicaire de U«' de Québec, et en son absence au milieu de tous les troubles qui agitent le Canada. Vous pouvez bien dire en cet état, et en ce temps d'orage et de tempête : Veni in aliitndinem maris; Dieu veuille que vous puissiez ajouter dans la suite : et tempesias 7ton demersit me (Ps. LXVIII, 3)! M. de Frontenac, les Jésuites et surtout les Récollets se plaignent fort de vous. On dit que Ton a prêché contre les Récollets à Villemarie; qu'il étoit de votre charité de travailler à adoucir le Prélat et de lui représenter les suites fâcheuses de son interdit (2); enfin, que si vous ne pouviez pas vous dispenser de publier Tinterdit, vous pouviez bien vous abstenir de dire contre eux plusieurs choses que la charité demandoit d*étre retranchées.

Vous pouvez juger par là s'il seroit important de me donner avis de toutes choses, et en détail, pour pouvoir répondre aux bruits que l'on fait courir et ne pas laisser l'in-

(1) Né en 1658, dans la ville du Mans, Charles-René de Breslay appartenait à nne famille noble du Maine. La position de ses parents le Ht admettie à la cour de Louis XIV, et il Ht partie de sa suite en qualité de « gentilhomme servant de la Chambre du roi », qui lui garda sa faveur jusqu'à la fin de sa vie. M. de Breslay conserva son emploi Jusqu'à Page de 31 ans. Le 4 juillet 1691, il entra au Petit Séminaire de saintsulpice, et après y avoir passé cinq années, il s'affilia à la Compagnie, et demanda à partir pour la Nouvelle-France. Parti le 3 avril 1695, il arriva à Montréal le 3 août suivant, après quatre mois d'une traversée fort péiâible. Pour avoir une idée des nombreux et immenses travaux et voyages de cet infatigable missionnaire, il faut lire en entier le chapitre que l'abbé Casgrain consacre à les raconter, dans son livre. Les Sulpiciena en Acaclic (chapitre V, p. 281-342). Après trente-sept ans d'un rude apostolat, M. de Breslay se retira enfin au séminaire de Saint-Sulpice à Paris; et c'est là qu'il mourut le 4 décembre 1735, âgé de 77 ans et six mois.

(2) Sur cet interdit, son occasion et ses « suites fâcheuses », voir Henri Têtu, -Le^ Évoques de Québec, p. 116-120; Bochemonteix, Lcf^ Jésuites de la Nouvel le-Fraiirc, t. III, p. :i20-.329 et 631-040.

nocencc opprimée. Vous devriez vous faire de cela une affaire capitale : car je crois qu*il n'y en a pas de plus importante dans la maison. Tout le monde, par exemple, parlera de votre sermon; chacun dira ce qu*ii croit que vous aurez prêché, soit par de faux rapports, soit autrement. On m*en dit je ne sais combien de choses; les vaisseaux se préparent à partir k la fin du mois; et cependant je n*ai pas pu savoir encore précisément et sûrement ce que vous aviez dit. Ainsi, je me trouve hors d*état de répondre à tous les bruits qui courent. Il en est de même des autres affaires, dont vous deviez donner commission à quelqu*un de m'écrire le détail, cela demandant du temps, et vos infirmités ne vous permettant pas de le faire par vous-même.

La plainte des jésuites est plus modérée : car ils disent seulement que vous auriez pu vous entremettre auprès do Prélat pour empêcher la défense qu'il a faite de tenir leur congrégation le dimanche matin. Le P. Bruyas, qui m*en écrit, a été surpris, eu égard k votre bon cœur et k Tamitié pour eux que vous avez toujours fait paroître, que vous n'ayez pas jugé a propos de lui accorder la grâce qu*îl vous demandoit, d y employer votre médiation. Il ajoute que c est la première chose que vous lui ayez jamais refusée. Quand vous lui auriez promis d'en dire un mot k M^*" de Québec, je ne crois pas que cela eût fait tort k personne. J'ai dit k ce Prélat par écrit (1), que je croyois qu'il feroit bien de lever sa défense; car rien ne me paroit plus important que d'étouffer la semence de la division; et c'en étoit Ik une, qui leur étoit trop sensible, pour n'avoir pas de mauvaises suites. Je crois que la paroisse même, non plus que les ecclésiastiques, ne doivent point avoir d'intérêt plus cher que celui d'une sincère paix et d'une union qui édifie les peuples.

On vous mandera s'il y a quelque chose k changer pour les Petites Écoles, dont vous avez chargé M. Chaigneau. Je ne crois pas que vous ayez dessein de lui faire enseigner le latin. Car, étant si proche du collège des Jésuites, comtne vous me

(1) Voir pag. 338, 339.

le mandez, il seroit diHicile qu'ils n*cn eussent quelque peine, y ayant bien de Tapparence qu'ils Vy enseigneront.

Mff' de Québec m'a fait voir les règles des filles de la Congrégation. Je ne crois pas qu'il insiste ni sur les vœux, ni sur quelques autres articles que M. Valens m*a mandé qui leur faisoient peine. Je tâcherai do faire en sorte qu'on ne conclue rien que l'année prochaine, afin que si elles me veulent faire mander toutes leurs difficultés, on tache d'oclaircir le tout d'une manière que personne n'ait sujet de se plaindre.

L'innocence et l'obéissance de M. de La Fave (1) vous sera plus utile que l'éloquence et lestalens du Triumvirat. Je suis bien aise que vous en soyez content. On travaille ici pour son temporel, mais fort inutilement. Car on a tellement chargé le lot qui lui est échu pour son partage, que l'on ne trouve ni à vendre, nia louer, ni à retirer un sou de ce qui lui en pourroit revenir. Le tout va en frais et en réparation. Il est même à craindre que les intérêts de ce qu'il doit n'absorbent tout le fonds dans quelque temps.

Quoiqu'il puisse arriver, et de quelques croix que Dieu exerce votre patience, ne manquez point à la fidélité qu'il demande de vous. Conservez surtout le respect et la soumission pour ceux à qui il donne l'autorité; aussi bien qu'une charité sincère pour ceux qu'il associe à l'œuvre qu'il vous confie : Supportantes in charitate Dei et patientid Christi (Ephes. IV, 2; il, Thess. III, 3).

Touchant votre temporel, je vous dirai ici seulement en général que la perte du vaisseau Saint-Joseph, Tincendie de la Montagne, la gratification qui est à la veille d'être retranchée, la diminution de tous les revenus qui oient l'espérance de tous les secours du dehors, vous doit obliger à ménager toutes les choses plus que jamais. On croit même important, pour rendre l'établissement du séminaire de Montréal plus solide, si la gratification continue, d'en mettre

(1) Louis de La Faye, du diocèse et de la viUe de Paris, entré au séminaire de Saint-Sulpice le 9 novem))re 1680, était parti pour le Canada en 1684.

352 LIVRB DIXIÈME

une partie en renie en celle ville, pour faire un fonds qui puisse aider à soutenir celte œuvre.

La perle de vos provisions de l'année dernière el Tincerlilude où nous sommes encore si le roi continuera sa gratification, nous a empêché de nous engager avec des ouvriers que vous demandiez. Ainsi, il faudra, cette année, vous passer de charpentier, de menuisier et de maçons.

Je ne sais si dans la maison on fait des conférences de cas de conscience; mais il seroit important d'en faire au moins deux fois la semaine. Car elles seroient utiles à plusieurs qui peuvent avoir besoin de les apprendre, et de prendre de bonnes règles sur les difficultés qui peuvent arriver.

Comme vous avez chargé M. Caille des fonctions curiales, prenez bien garde qu'il ne prenne point de maximes d'une morale trop sévère, et que dans sa conduite il ne porte point les choses k Texcès.

M^' de Québec ne pouvoit pas donner une charge plus pesante, ni plus embarrassante, surtout dans les troubles qui agitent le pays et durant son absence, que de vous faire son grand vicaire (i). Je ne saurois vous dire combien je crains les suites de cet emploi, et pour vous et pour le séminaire. Le Prélat a fait le mieux qu*il a pu, n*ayant personne û Québec, à qui il voulût se confier. Mais j'appréhende que, avec toule la bonne intention qu'il a eue, il n'ait fait en cela un tort au séminaire de Montréal, en le rendant odieux à toutes les Puissances. Nous en verrons les suites Tannée pro* chainc. J'espère que par votre douceur et votre prudence tous les orages excités s'apaiseront, et que vous préviendrez toutes les suites que nous craignons.

Nous avons logé M»'" de Québec au Petit Séminaire : il ne retourne pas, cette année, en Canada. Pour l'avenir, je ne sais que vous en dire; je crois que sa résolution dépendra l)eaucoup de la manière dont les affaires seront déterminées. On en saura l'issue au premier jour que le roi sera de retour

(1) M. de Saint-Vallier avait nommé M. Dollier vicaire général en 16D4, avant de repasser en France, à Pantomne de la même année.

CORRESPONDANCE AVEC LE SÉMINAIRE DE MONTRÉAIv 353

en celte ville. Il ne tiendra pas à lui qu'il ne retourne pour prendre part à vos croix (1).

Voilà tout ce que nous avons à vous dire pour le présent. S'il arrive quelque chose, d'ici au départ des vaisseaux, nous vous récrirons par une autre voie que celle du coffret. Je suis très cordialement tout à vous. — L. Tronson.

A MONSIEUR DOLLIER DE CASSON

29 mars 1G%.

Comme je ne suis pas encore assez rétabli pour vous écrire de ma main, j'emprunte celle de M. Bourbon pour répondre à vos lettres de l'année dernière. Elles nous ont appris la fin de vos divisions et des troubles qui agitoicnt l'église du Canada. Je vous ai plaint dans les embarras inévitables où vous engageoit par nécessité l'emploi de grand vicaire que M»' de Québec vous avoit donné. Vous pouviez bien dire en ce temps-là avec le prophète, vent in altitudinem maris; mais par la miséricorde de Dieu, vous pouvez ajouter : et lempestaff non demersit me (Ps. LXVIII, 3). Je ne m'étonne point des médisances et des calomnies qui ont été publiées, et vous ne devez point en être surpris; car c'est ce qui arrive toujours dans ces temps de trouble et d'agitation qui animent les esprits et qui leur font prendre la liberté de tout dire. Nous avons reçu et donné à M»"" de Québec votre écrit qui répond à celui des Récollets. Je ne vous en dirai rien, non plus que de tout ce qui s'est passé; car je vois bien que vous y avez fait de votre mieux. 11 est à souhaiter qu'on oublie tout le passé et qu'on ne s'en ressouvienne plus que pour prendre plus de précautions, afin d'éviter les occasions qui pourroient aller à de pareilles extrémités.

(1) Il ne rentra à Québec qu'au, printemps de 1C97, aprOs avoir lonj^temps, mais toujours en vain, sollicité de se démettre de son évêclié.

3o( LIVRE DIXIÈME

II ne faut pas s*étonner si les PP. Jésuites ont cru que Ton éloit cause, à Montréal, de Tinterdiclion de leur Congrégation; car j*ai vu un mémoire où il y avoit en tilre : Difficultés proposées à Montréal (ou, par le curé de Montréal), avec les réponses du Prélat, où il régloit leurs congrégations. Je suis persuadé que vous ifauriez jamais eu d*union sincère avec eux, suivant ce qu*en avoit dit un de leurs intimes amis, k moins qu*on ne les rétablit. G*esl ce qui m*a porté à en prier M^>* de Québec ; ce que les PP. Bruyas et Dablon ont su et dont ils m*ont fort remercié par leurs lettres. Vous ne sauriez croire de quelle importance il est pour la gloire de Dieu, pour le bien de TÉglise et pour votre propre repos, d'entretenir cette union.

M^' nous a expliqué toutes vos affaires, et le meilleur, comme je vous ai dit, est de les oublier de part et d*autre. H ne s'agit plus que de maintenir la paix qu on a rétablie. Il est (liflicile qu'elle ne subsiste, après une si belle réconciliation : car comment pourroit-olle être mieux cimentée que par lésacritice offert par un prêtre grand vicaire, avec un jésuite pour diacre et un récollet pour sous-diacre; qui tous ont ensuite été manger ensemble au séminaire? M. de Frontenac me mande qu'il prétend, de sa part, se ressentir des fruits de celle union, et que si vous avez voulu qu il se ressentit du chagrin que vous avez eu contre les Récollets, il aura apparemment part aux bons trailemens que vous leur faites espérer à Tavenir.

Les mauvais trailemens qu'on fait aux prêtres est une conduite que Dieu permet pour Thumiliationet la sanctification de ses ouvriers. C'est une miséricorde de Dieu sur eux pour empêcher qu'ils ne s'élèvent, et c'est une partie de Tespril apostolique de les souffrir en paix.

C'est une bénédiction de Dieu que le dedans du séminaire demeure toujours en paix au milieu de tant d'orages qui grondent au dehors. Je vois bien le besoin qu'il y auroit de vous former un successeur qui put être supérieur après vous: mais la difliculté est d'en trouver un qui soit propre pour le pays. Je conviens que M. de Belmont est trop vif, que M. de

CORnESPONDAXCE AVEC LE SÉMINAIRE DE MONTRÉAL S^Ti

Monlîgny (1) est trop jeune, M. de Breslay et M. Priât trop nonveaux. Cependant, comme c'est Tœuvrc de Dieu, il faut espérer qu'il vous conservera jusqu*à ce qu'il vous en ait adressé quelqu'un, ou qu'il nous donnera le temps d'en désigner quelqu'un, s'il vous arrivoit quelque accident imprévu. M. de Breslay nous a paru avoir ici de la prudence, et n'être ni vif ni trop prompt. Vous en jugerez.

Vous ne sauriez inspirer trop de douceur à nos Messieurs. Il faut que vous leur persuadiez qu'un excès de zèle fera toujours plus de désordre en Canada, dans l'état où est le pays et avec l'humeur des gens qui y sont, que la trop grande douceur.

Je serois bien aise que M. de Breslay m'envoie le plan do Saint-Gabriel. Je le prie par la lettre que je lui écris de m'envoyer aussi le plan exact de Villemarie avec ses environs, et delà Montagne, quand» il on aura le temps; car cela nous sera utile pour répondre à plusieurs choses que Ton me dit, et sur lesquelles nous no pouvons rien dire pour ne pas ronnoitre l'étal dos lieux.

Je crois que vous avez bien fait de rendre I économie k M. Chaigneau : vous n'avez personne, à mon avis, qui soit capable de s'en mieux acquitter que lui. S'il fait quelque peine à quelques-uns, ce ne sera pas k ceux qui sont les plus réglés et qui aiment l'ordre. Ne pourroit-on point faire en sorte que ceux de la Montagne eussent un gardon qui viendroit directemont prendre le pain chez le boulanger et la viande chez le boucher, sans aller continuellement rompre la tôte k l'économe, qui est souvent assez embarrasséaillours. Voyez ce que l'on pourroit faire, afin que tout le monde soit content.

On vous cherche deux maçons et un menuisier que Ton vous enverra, si on les trouve, au lieu d'ecclésiastiques.

Je ne crois pas que vous deviez craindre présentement le triumvirat. M. Baillv travaille dans une cure du diocèse do Chartres; M. Cuyolte est chargé des fonctions do la cure au

(1) François île Montigny, entré au séminaire de Saint-sulpice le 15 juiUet 1687, était parti pour le Canada en 1092 avec Tévèiiue de Quéltee. Il alla ensuite à la Chine en 170i.

356 LIVRE DIXIÈIIB

séminaire de Bourges; la sœur Tardy esl morle en son pays; il ne reste plus de cette bande que M. de La Colombière, à l'égard duquel vous pouvez aisément prendre toutes les précautions pour empêcher qu*il ne vous inquiète.

La pensée de M^*" de Québec n*est point de cloitrer les filles de la Congrégation, de leur faire faire des vœux solennels et de les rendre religieuses. Je ne sais point encore ce qu'il fera d'ailleurs; mais je lui ai proposé toutes les difficultés qu'on fait sur ses constitutions.

M. Bourbon vous mande de quelle importance il est de faire un fonds en France, afin que le séminaire de Montréal puisse subsister. M«^ de Québec en est si persuadé qu'il s'est résolu de vous en écrire. Voyez ce que vous pouvez faire pour cela, de votre part, en retranchant toutes les dépenses superflues.

Nous vous dirons le reste par le coffret; car M. Baudoin, à qui je remets cette lettre, part demain pour l'Acadie. Je ne puis vous en dire aujourd'hui davantage. Je suis entièrement à vous. — L. Tronson.

Page 1