‹ Correspondance de Louis Tronson (volume 2)Chapitre 29 sur 41 · AU R. P. JOSEPH DEN[S · texte numérisé non relu

AU R. P. JOSEPH DEN[S

Religieux récollet.

Mars 1G96.

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait la grâce de m'écrîre l'année dernière. Elle m'a donné d'autant plus de joie qu'elle m'apprend, non seulement que les nuages et les orages qui avoient troublé le Montréal sont dissipés, mais encore que vous voulez profiter du passé pour y rendre^ à l'avenir, la paix et l'union plus solides. Je ne doute point que M. Dollier et nos Messieurs du séminaire n'y contribuent, de leur part, autant qu'ils pourront; et j'espère qu'on y réussira si, dans les petits sujets de peine qui peuvent arriver de temps en temps de part et d'autre, on s'en éclaircit simplement ensemble : Supportantes invicem in charitate Chriati (Ephes, IV, 2).

CORRESPONDANCE AVEC LE SÉMINAIRE DE MONTRÉAL 3i)7

C*est ce que je leur recommanderai parliculièrement comme la chose qui m*est le plus à cœur, et qui ne peut être que 1res édifiante et d*un très grand exemple. C*est aussi ce que j*ai confiance que Notre Seigneur ne refusera pas à nos prières, n'y ayant rien de plus nécessaire, ui omnia decenii ordine perficianiur in Christo Jeau. Je suis, mon Révérend Père, votre très humble et 1res obéissant serviteur. — L. Tronson.

A MONSIEUR MERCADIER (i)

A Issy, ce 3 avril 1696.

Monsieur et très cher en Notre Seigneur,

Je vous estimerois heureux si vous pouviez vous défendre de vos scrupules. Car, comme votre cœur est bon, vos intentions droites, et que vous seriez ravi de faire quelque chose pour Dieu, vous seriez en état d*y réussir si vous pouviez vaincre cet obstacle. Travaillez-y donc pour l'amour de lui, et que vos vaines frayeurs et la crainte imaginaire de Toffenser ne vous empêche point de faire ce qu'il demande de vous. Je n*ai que cette unique chose k vous recommander parce que c'est Tunique qui vous est nécessaire, et sans laquelle vous vous rendrez tout à fait inutile. Pensez-y sérieusement devant Dieu, et je lui demanderai cependant pour vous qu'il vous fasse connoilre le tort que font à une âme, et pour cette vie et pour l'autre, ces misérables scrupules. Je suis en lui. Monsieur et très cher en Notre Seigneur, tout à vous. — L. Tronson.

(1) Isidore Mercadier, prêtre du diocèse d'Angers, partit pour le Canada en 1668, et revint en France pour n'y plus retouraer. La lettre de M. Tronson en donne la raison.

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•>8 LIVUIC DIXIÈME

LirnuE cvii

A MUNSIËUU QUKRÊ (1)

ô avril ifiw.

J'ai revu la loltrc que vous nfavcz écrilc raiinéc dernière (lu 28 oclobrc. (^e que vous me inaudez de vos dispositions me fait craindre que, pour vouloir êlrc trop humble cl faire trop de rëllexions sur vous-même, vous ne vous découragiez. (!onlenlc7.-vous d'accepter simplement les emplois que Ton vous donne, sans vouloir trop examiner par quels motifs vous les prenez. Vous voyez bien que toutes ces réflexions ne font (|ue vous embarrasser, et être une source de scrupules (|ui vous empècheroient de vivre en paix et d'agir avec la sainte liberté que Dieu demande dans ses enfans. (juand vous croyez avoir manqué â quelque chose, ou avoir agi avec négligence ou paresse, humiliez-vous en simplemenl devant Dieu, et ne songez point de vous en confesser, qu'autant que votre directeur vous le conseillera, et suivant le> règles qu'il vous donnera là dessus. Vous attirerez sans corn- [laraison plus de grâce par cette voie, que par tous vos cmpressemens, vos inquiétudes et vos chagrins. Il faut vous confier davantage en la miséricorde et en la bonté de Dieu, qui voit la disposition de votre cœur qui veut être à lui. Vu peu moins de crainte, et un peu plus de confiance et d'amour doivent être votre partage et votre vie. (i'est la grâce que je demanderai pour vous, et que j'espère qu'il ne vous refusera pas. Je suis, Monsieur et très cher en Notre Seigneur, entièrement et cordialement à vous. — L. TnoNsox.

LETTHE CVIII

A MONSIEUR DOLLIRU OE CASSON

il avril 1697.

J'ai revu quatre de vos lettres de l'année dernière. Comme

(Ij Voir une note sur lui, plus liant, p. .u:» ; Lettre à M. DoUiorrtr Cassen, mars ir>9-.'.

la goutle, le rhumatisme et mes autres incommodités ne me permettent pas d*écrire beaucoup et que je ne le puis faire qu'avec peine, je me contenterai de vous répondre en peu de mots, remettant à M. Bourbon à vous écrire plus amplement et plus en détail plusieurs choses qu*il est bon que vous sachiez. Je crains même de n*étre pas en état de faire, celle année, réponse à nos Messieurs, auxquels il faudra que vous fassiez mes excuses, s'ils ne reçoivent point de mes lettres.

Je bénis Dieu de ce que vous êtes bien présentement avec tout le monde, et surtout de ce que vous êtes en paix dans la maison. II faut tâcher de prévenir tout ce qui pourroit y apporter du trouble; et c'est pour cela que je pense qu'il est bon de ne point recevoir encore au séminaire M. de La Colombière, quelque désir que vous et M. de Belmont en ayez. Je ne puis croire que sa demeure y fût utile, et je prévois des suites qu'il est bon de prévenir, en le laissant à Québec, où il fait assurément plus de bien qu'il ne feroit à Montréal.

M. Geoffroy retourne en Canada, ayant obtenu de M»' de Québec qu'il se retireroit dans le séminaire de Villemarie, après avoir travaillé quelques mois à la Prairie de la Magdeleine. Nous vous enverrons avec lui deux bons prêtres, dont l'un, qui s'appelle M. de Rollon (1), seroit peut-être en état de vous succéder un jour, après que vous l'aurez instruit pendant quelques années. L'autre s'appelle M. Villermaula (2), qui pourra vous être utile pour les conférences, car il a bien étudié et est capable de bien faire. M. de Gilz (3), qui est un

(1) Jean-Joseph de Hollon, du diocèse de Saint-Krieuc, était entré laïc au Grand Séminaire de Saint-Sulpice le 23 décembre 1692. Parti pour le Canada, il mourut en arrivant près de Québec, le 12 juin 1697, et fut inhumé à Kamouraska.

(2) Michel Villermaula, né au village de Channey, dans le canton de Lausanne (Suisse), entra le 27 novembre 1691 au petit séminaire de Saint-Sulpice. Il avait été directeur au séminaire Saint-Charles d'Avig:non, avant de partir pour le Canada, le l" mai 1697. 11 en revint en 1718, partit ensuite pour Rome où il demeura trois ans, et moufut à Paris, sur la paroisse Saint-Ktienne du Mont en mars 1757. Cfr. Bibliothèque sulpiciennc, t. III, p. 151-155.

(3) Gilles-Marie de Cilz — ou Silz — était du diocèse de Vannes. Il

bon prélrc breton, el qui a demeuré ici plusieurs années, va trouver M. Baudoin à I*Acadie.

Le parti que vous avez pris du silence, <ie la douceur et de la patience est le meilleur moyen de gagner ceux qui crient contre vous, et qui trouvent à redire à votre conduite; vous ne sauriez mieux faire que de continuer d*agir à leur égard de la manière honnête et chrétienne que vous me mandez.

Je vous envoie les rëglemens que U«^ de Québec avoit fait pour les filles de la Congrégation, et que vous trouverez bien adoucis. Il me semble que, dans Tétat où ils sont, il y a certains articles qui ne leur doivent faire présenlemenl nulle peine. Pour les autres, M»" de Québec croit avoir de bonnes raisons pour les laisser comme ils sont. Si les bonnes sœurs y ont encore quelque peine, elles pourront lui exposer ellesmêmes les raisons qu*elles ont d*y souhaiter quelque adoucissement. Comme mes incommodités ne me permettent pas de leur faire réponse, vous m'obligerez de le leur témoigner, et en leur faisant voir les mémoires que je vous envoie, assurez particulièrement la sœur Bourgeoys et la supérieure (1), que leur intérêt me sera toujours en grande recommandation. Tout vôtre. — L. Tbonson.

A MONSIEUR DE BELMONT

Avril 1697.

J'ai reçu vos deux lettres de l'année dernière avec létal de la dépense faite à la Montagne. Nous nous attendons, cette année, de recevoir le plan exact de tout le territoire de Montréal, ou au moins, si vous n'avez pas le temps de Ta-

arriva simple laïc au (irand Séminaire do Saint-Sulpice le 11 novembre 1C89. Après huit années d'étude et de formation ecclésiastiques, il ftit ordonné prêtre et partit pour l'Acadie; mais il mourut en se rendant à sa mission. V. Casgrain, Les Stifpiciens en Acadie, p. 208, 209.

(1) C'était alors la sci'ur Marie I3arl)ier, dont M. Kaillon a donné une ample notice dans la Vie de la sœur bourgeoys, t. Il, p. 100-144.

CORRl^PONDANGE AVEC LE SÉMINAIRE DE MONTRÉAL 361

chever, de recevoir celui des environs de Villemarie, plus achevé que ie brouillon que vous nous en avez envoyé, et que l'on n*oseroit, pour votre honneur, faire voir k personne.

Monseigneur Tévéque de Québec retourne cette année en Canada. Il y a tout sujet d*espérer que les divisions passées serviront à se précautionner davantage pour l'avenir, afin de maintenir la paix. Comme M. de Frontenac écrivit, Tannée passée, une lettre à la Cour, qui lui éloit avantageuse, il y a apparence qu'ils vivront bien ensemble.

Je souhaite que vous exécutiez bien les résolutions que vous avez prises et que vous me marquez : elles ne peuvent que vous être avantageuses et vous procurer intérieurement plus de repos et plus de paix.

La mort de la sœur Tardy doit avoir bien détrompé M. de La Colombiëre, et je ne m'étonne pas qu'il soit présentement changé; mais j'ai peine à croire qu'il le soit assez sur les pensées qu'il a eiies louchant la morale trop relâchée qu'il jugeoit que l'on avoit à Montréal, et qu'il a témoigné lui faire bien de la peine. Ce sentiment qu'il a eu est de la nature de ceux que l'on ne change pas aisément, quand une fois on les a pris. C'est pourquoi, comme il fait plus de bien à Québec qu'il n'en feroit à Montréal, on n'estime pas qu'il soit à propos maintenant de le recevoir parmi vous. Dieu vous fait la grâce d'être bien unis et d'être en paix dans la maison; il n'y a pas d'apparence de s'exposer à la perdre parla diversité de sentimens.

Je suis ravi que vous viviez bien avec les Pères Jésuites. C'est une marque qu'ils sont contents de vous, de vous avoir prié de prêcher chez eux le jour de S. Ignace. Les dispositions où vous êtes pour maintenir celle union ne peuvent être qu'utiles en toute manière.

On a consulté quelques Docteurs sur la chirurgie que vous exercez, et on convient que cet exercice est défendu aux ecclésiastiques parles canons; etque, s'il arrivoit quelque fâcheux accident et que quelqu'un mourût de vos saignées, vous seriez irrégulier. C'est à quoi vous devez faire at-

lention, el sur quoi vous pourrez consulter votre Prélat (1). Nous ne vous en dirons pas davantage pour celle fois. Je suis exercé depuis assez long temps par diverses incominodités qui ne me permettent pas de faire tout ce que je souhailerois. Demandez à Notre Seigneur qu*il me fasse la grâce d*en faire un saint usage. Je suis toujours, avec la cordialité que vous savez, en son amour, Monsieur et très cher en Noire Seigneur, tout avons. — L. Tronson.

LETTRE ex

A MONSIEUR DOLLIER l)K CASSON

Avril 1698.

Nous avons appris avec bien de la joie que votre santé est toute autre qu*elle n'étoit Tannée dernière. Dieu veuille vous la continuer et conserver entière jusqu*à ce que vous ayez fait en ce monde tout ce qu*il désire de vous.

Il nous falloit uiîe pareille nouvelle pour adoucir un peu celle de la mort de MM. de Rollon et de Cilz, à laquelle on a été ici extrêmement sensible. On avoit de grands desseins sur le premier, et Ton en espéroit beaucoup; mais Dieu qui est le Maître, en a disposé autrement, et c'est à quoi il faul se soumettre avec amour; d*aulant plus que leur morl a été accompagnée de circonstances bien consolantes.

Que vous êtes heureux de vous tenir toujours gai? C'est une grâce dont vous ne sauriez trop remercier Dieu. M. Baudrand, comme vous tout incommodé qu*ii est de sa para-

i\) Le 17 avril de Tannée suivante (1698j, M. Ti^onson écrivit à M. «le Belmont : « M. Dyzeran a consulté en Sorbonne vos cas de médecine et de chirurgie. Vous veri*ez par sa réponse que vous ne devez ps9 avoir scrupule pour le passé, et ce que vous pourrez faire sans crainte pour Ta venir. Vous faites bien de prendre vos précautions pour éviter le trouble et les scrupules, et pour conserver toujours le repos de conscience et la paix du cœur. Je vous souhaite l'nn et Tautre comme étant le.s grands moyens pour bien servir Dieu ».

CORAESPOiNDANGE AVEC LE SKMINAIUB DE MONTRÉAL 363

lysic, n en est pas plus mélancolique, et on n*a guères vu il'allaqué de sa maladie, qui fasse ce qu'il fait : car il fil, Tannée dernière, plus de 300 lieues avec un seul homme qui lui servoit de cocher et de valet de chambre; et il fut à Romans en Dauphiné dans une chaise, tout seul, où il eut des aventures tout à fait romanesques. Enfin, vous ne sauriez mieux faire que de vous tenir toujours gai, et je suis ravi de votre lettre pleine d'enjouement.

Quelque talent qu'ait M. Priât pour la prédication, vous devez prendre garde de ne le point tellement occuper à cet emploi qu'il ne lui reste assez de temps pour l'étude, dont il a encore grand *besoin. Je lui mande que je vous en écris, afin que vous partagiez tellement son temps que, en le faisant prêcher quelquefois, il ait le loisir de faire un fonds de science, sans lequel il ne peut s'acquitter de cet emploi qu'avec une extrême peine et de très grands efforts; et ainsi je crois que vous devez le ménager.

M. Gav souhaite fort de revenir en France cette année : il me paroit dégoûté de sa mission; mais comme il me semble que ses peines ne sont que des tentations, je Texhorte autant que je puis à la persévérance. 11 a grâce, allrait et bénédiction pour les sauvages; et s'il les abandonnoit, je crois que vous auriez peine à bien remplir sa place. Cependant, s'il veut absolument revenir, vous ne pourriez pas refuser d'y consentir, pour ne pas donner lieu de dire qu'on retient les gens par force à Montréal.

Comme vous avez renvoyé M. de la Soudrays à Boucherville, et qu'il y a à craindre, si sa santé n'est parfaitement rétablie, qu'il ne s'incommode encore, vous devez veiller pour lui donner les secours et les soulagemens qui lui seront nécessaires; car, c'est un bon sujet, bien abandonné, et qui mérite que nous le conservions.

Je ne doute point que vous n*ayez bien de la joie du retour de Monseigneur de Québec, et que vous n'en ayez encore une plus grande de voir les dispositions avec lesquelles il y est retourné. On dit qu'il y est parfaitement réconcilié avec les liécollets et les Jésuites, les Messieurs de son Chapitre et de

son Séminaire, et avec Monseigneur Tancien (1); el qu*il ne travaille qu*à maintenir la paix partout. On a loué ici beaucoup, et à la Cour el ailleurs, la douceur et la bonté qu*i[ a fait paroitre depuis son retour. On ne sauioit lui souhaiter rien de meilleur que de persévérer dans cette même conduite (2).

Je suis toujours, Monsieur et très cher en Notre Seigneur, très cordialement à vous. — L. Tronson.

À MONSIEUR DE BRBSLAT

Ce 22 avril 1696.

Monsieur et très cher en Notre Seigneur,

J'apprends par les lettres qu*on m*a écrites que Ton vous a mis à la place de M. Caille, et que vous êtes chargé des fonctions curiales. Je vois par là que vous n*avez rien perdu pour avoir quitté Temploi que vous aviez en ce pays ici, puisque vous êtes appliqué, en la Nouvelle-France, au service du Roi des Rois (3), et dans un emploi des plus considérables de sa cour, qui est la sanctification des âmes et la conversion des pécheurs. Rien ne peut contribuer davantage à sa gloire, et

(1) Monseigneur de Laval.

(2) En formulant un dôsir, un souhait, M. Tronson, qui connaissait bien M. de Saint-Vallier, pensait et s'exprimait exactement, comme toujours. Dts Tannée suivante (1699), en effet, le Prélat eut avec lea Jésuites, au sujet de la mission des Tamarois, des difficultés qui l'obli- ^^érent à repasser en France. Il quitta Québec le 13 octobre 1700et vint à Paris ; repartit pour son diocèse, après un voyage à Rome, au mois de juin 1704; fut pris en route, après trois semaines de navigation, par les Anglais qui le retinrent captif durant cinq ans, jusqu'au mois de juin 1709 ; puis, durant quatre autres années, il Ait retenu à Paris par le roi qui voulait lui faire résigner son évêché; et ne rentra enfin dans sa ville épiscopale que le 17 août 1713, après treize ans d'absence. Têtu, Les Évoques de Québec, p. 130-143.

(3) On a vu plus haut, page 349, note (i), qu'avant d'entrer au séminaire, M. de Bre>lay avait été gentilhomme servant de la Chambre du Hoi.

rien aussine lui est plus à cœur. J'espère qu^il vous fera la grâce de vous en acquitter digne Deo, sicut minister Chrisii et diapensaior mysteriorum Dei (Goloss. 1, 10; I Cor. IV, 1). Mandez-nous, cette automne, comment vous vous serez trouvé de cet emploi, auquel je m*imagine que vous ne vous attendiez pas.

Soyez bien persuadé que je suis très cordialement, Monsieur et très cher en Notre Seigneur, tout à vous. — L. Tron-

SON

LETTRE CXll

A L*BVâQUB DE QUÉBEC

Avril 1698.

Monseigneur,

Vous connoissez assez mon cœur pour juger de ce qui s*y est passé, à la triste nouvelle des fâcheux accidents que vous avez essuyés dans votre dernier passage. Des vents toujours contraires, la prise de deux navires par les ennemis, où étoient toutes vos provisions de charité, presque tout le monde et vous-même malade à Textrémité (1), la mort d*une grande partie de ces malades et de ceux qui vous étaient le plus chers, sont des sujets si affligeants qu'il faudroit avoir la dernière dureté pour n*y être pas sensible. Mon Dieu! que la foi et la conformité à la volonté du Souverain Maître sont d*un grand secours dans pareilles rencontres 1 Car elles nous font regarder tous ces maux comme de grands biens, et comme de riches présents de la main divine. Je suis persuadé que c'est là ce qui a fait votre paix et votre tranquillité pendant tout ce temps d'orage, et que vous avez souvent régalé votre âme de ces divines paroles : Bona et mala, vita et mors, paupertas et honestas à Deo sunt (Eccli. Xï, 14). C'est ce qui me fait espérer que celte navigation, toute malheureuse qu'elle paraisse, vous sera une source de bonheur

(1) La fièvre pourprée s'était déclarée à bord pendant la traversée. Gosselin, Vie de Monseigneur de Laval, t. II, p. 462.

pour le temps et pour rélernité par les grâces et par la gloire qu*elle vous attirera.

J*ai appris avec combien de soin et de charité vous avez veillé sur les besoins et corporels et spirituels d'un chacun; et surtout de vos ecclésiastiques, tant de ceux qui sont morts que de ceux qui sont restés. Nous n^avons pas manqué ici de prier et faire prier dans tous nos séminaires pour les premiers, et nous avons bien remercié Dieu d'avoir conservé les autres et surtout vous, Monseigneur, à qui nous reconnoissons avoir les dernières obligations pour toutes les bontés que vous avez eues pour nous en la personne de nos chers enfants.

Vous ne devez pas craindre, Monseigneur, que ce qui est arrivé d*affligeant dans ce voyage, altère tant soit peu TafTection que Dieu nous a donnée pour Tœuvre de Montréal. Nous lui serons, moyennant sa sainte grâce, fidèles jusqu'au bout, et il nous suffira, pour continuer cette œuvre, de connoitre qu il veut que nous y travaillions. Il nous est arrivé déjà une fois de perdre deux bons ouvriers dans un semblable trajet : Tun mourut en chemin (1), et l'autre à son arrivée à Québec (2); mais par la miséricorde de Dieu on ne s*est point découragé, et Ton est allé toujours son train comme si de rien n'était.

Ce ne nous est pas un petit sujet de consolation d'apprendre, sur la fin de votre lettre, après le triste récit de votre voyage, la situation de paix, d'amitié et d'union où vous vous trouvez avec les Messieurs de votre Séminaire; et d'y avoir vu quelques détails de ce que vous y avez fait pour cela en leur faveur, ol de ce que vous avez dessein de faire pour affermir et cimenter cette concorde; à quoi, à mon avis, vous ne sauriez, Monseigneur, vous trop appliquer. J'en ai déjà parlé à diverses

(1 ) Antoine Mossu, prêtre du diocèse de Lausanne, entré le 6 octobre 1683 au séminaire de Saint-Sulpice, à la Communauté de la paroisse le 20 mars 1684, parti pour le Canada en 1685 avec Tévéque de Québec, mort sur mer pendant la traver*sée.

(i) M. Jean Bergier. Voir la lettre à M. de Belmont, datée du mois de juin 1686, pajre 287.

personnes, et tous en ont bien témoigné de la joie et en sont fort édifiés. Il y a lieu d^espérer qu*une lelle conduite attirera mille bénédictions et sur vous et sur tout le pays; c*est ce que je souhaite et que nous demanderons de bon cœur à Notre Seigneur.

Quelque conviction que j*aie que vous êtes plein de bonté pour nos ecclésiastiques de Montréal, je ne puis finir celte lettre sans vous les recommander; et même pour leur temporel, qui me semble n*étre pas ménagé autant qu*il seroit à souhaiter, pour réussir dans le projet qu'on a fait de les mettre en état de se passer de la gratification, qu*on nous a menacé de retrancher cette année (i). Ils ont fait, à ce qu'on me mande, une dépense extraordinaire pour un moulin à eau, qui n'en a que très peu, et pour lequel rendre utile il faudra encore dépenser notablement.

L'affaire de Nosseigneurs les Prélats (2) n*est point encore terminée. On écrit toujours beaucoup de part et d*autre. Pendant qu'on examine le livre à Rome, les esprits se partagent ici, et il n*y a guère d'apparence qu'ils se réunissent, qu'après le jugement qu'en portera le Pape; ce que tout le monde attend avec impatience et avec grand désir.

Pour moi, je vous supplie d'être bien persuadé, que l'un des plus grands que j'aie sera toujours de vous témoigner, en toute rencontre, que je suis avec toute l'attache, toute la reconnoissance et tout le respect que je dois. Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur. — L. Thonson.

(1) Les inquiétudes des Supérieui^ de Saint-Sulpice au sujet de cette gratification du roi durèrent Jusqu'en 1707. Le 29 juin de cette année-là, M. Leschassier pouvait écrire à M. Bourget, Supérieur du séminaire de Viviers : « il paraît que le bon Dieu veut conserver ce pays-là (Montréal), ayant fait trouver de quoi payer quinze cent mille livres de lettres de change que la compagnie de Canada avait refusé d'accepter, et trouver un fonds de payer dans le Canada tous les ans 70,000 livres; le tout sans qu'il en coûte rien au roi ».

(3) Bossuet et Fénelon : il s'agit de PafTaire du Quiétisme.

LETTRE CXÏII

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