A MONSIEUR DE FRONTENAC
Gouverneur général de la Nouvelle France.
Avril 1698.
Monsieur,
Il est bien juste qu*ayant reçu de nouvelles marques de vos bontés, je vous en donne aussi de ma reconnoissance. Je commence donc celte lettre par vous rendre mille grâces de celle que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, qui ne peut être plus obligeante.
Quelque déférence que j*aie pour vos sentiments, permettez-moi, Monsieur, de ne pas entrer dans celui où vous oies sur Tinégalilé de nos incommodités dans une égalité d*âge; car si les vôlres sont moindres que les miennes, cela peut venir, non pas d'un défaut de résignation, mais du bon usage que vous faites de la santé; ce qui fait que Dieu vous la donne meilleure qu'à moi, et c'est une réflexion qui nous la doit rendre précieuse et nous faire désirer qu'elle soit de longue durée.
Il me semble même que ce désir se pourroit fort naturellement accomplir. Vous me mandez qu'il y auroit quelques années à ajouter à l'âge de notre amitié que je vous ai marqué; et après y avoir pensé tout de nouveau, je trouve que vous avez raison; et je dois avouer que vous vous souvenez mieux que moi du passé (i); d'où je conclus que si la mémoire, qui est une des facultés de l'âme qui se ressent des premières de la vieillesse, n'est point affoiblie en vous, c'est
(I) L'année précédente, M. Tronson avait envoyé au comte de Frontenac une lettre commençant ainsi : « Une gfoutte presque continuelle, un rhumatisme de huit mois, une fluxion fréquente depuis long temps sur les yeux, un âge de soixante-seize années avec une amitié de soixante, me font espérer que vous m'excuserez bien si je me sers d'une main étrangère pour répondre à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'ôcrire ».
une marque d*une constitution excellente, qui ne peut promettre qu*une longue vie. Je vous assure, Monsieur, que j'en ai bien de la joie.
Mais ce qui Taugmente beaucoup, c'est la persuasion où je suis, que vous allez employer et cette mémoire et cette santé à trouver des moyens de réparer les méchants effets d'une longue guerre, dont il est difficile que vous ayez été tout à fait garanti. Gomme vous avez maintenant la paix, aussi bien que nous et au dehors et au dedans, il vous sera aisé d*exécuter vos bons desseins et de profiter du temps si favorable et si propre à faire le bien.
M. DoUier et nos autres ecclésiastiques, k ce que je puis juger par le rapport que vous m'en faites, n'y apporteront pas d'obstacle en leur quartier; et j'espère même qu'ils y pourront contribuer en leur manière. Je suis bien aise que vous soyez content de leur conduite; vous me rendez justice en croyant que je ne manquerai pas de leur recommander la persévérance. Bienheureux, et eux et moi, si nous pouvons par là nous rendre dignes de la continuation de vos bontés, et de l'honneur de votre amitié que vous avez bien voulu nous promettre.
11 ne me reste. Monsieur, qu'à vous remercier de la part que vous avez paru prendre en la perte que nous avons faite de M. de Rollon. On me mande que vous avez honoré ses funérailles de votre présence. C'est une faveur qui mérite bien d'être mise au rang de plusieurs autres, pour lesquelles nous vous devons de justes reconnoissances. C'étoit un bon sujet qui m'étoit bien cher et sur lequel je comptais beaucoup. Mais Dieu est le Maître, et il nous faut soumettre amoureusement à ses adorables desseins; je souhaite de tout mon cœur qu'ils s'accomplissent parfaitement sur vous, pour le temps et pour l'éternité. Soyez, je vous supplie, bien persuadé de la tendresse de cœur, du grand attachement et du profond respect avec lesquels je suis. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. — L. Tronson.
LETTRE CXIV