K MONSEIGNEUR DE LAVAL
Avril 1698.
Monseigneur,
Il y a long temps que je suis convaincu de la bonté et de la tendresse de votre cœur; mais ce que j'apprends par les dernières lettres que j*ai reçues de Canada me confirme fortement dans cette pensée. L*on me mande de divers endroits ce que vous avez fait pour nos ecclésiastiques à leur arrivée k Québec, et surtout pour M. de llollon à qui vous avez rendu tous les bons offices qu*on pouvait lui rendre durant sa maladie et après sa mort. J*en ai su le détail, et je n y saurais penser sans admirer votre charité, et sans louer Dieu de vous en avoir pourvu si abondamment.
Vous jugez bien, Monseigneur, que j*en ai le cœur tout pénétré de reconnoissance, et que c'est pour vous en donner quelques marques, que je me donne l'honneur de vous écrire celte lettre. Je vous rends donc mille grâces, Monseigneur, de cette conduite si honnête, si obligeante et si charitable que vous avez tenue envers nos chers enfants. Vous voulez bien que je me serve de ce terme A'enfants, pour vous faire comprendre que je prends pour mon compte tous les bons traitements que vous leur avez faits, et que je ne vous en ai pas moins d'obligation que si vous me les aviez rendus à moi-même. Je me ferais un plaisir très sensible de vous le pouvoir témoigner autrement que par écrit ; j'espère que vous me croirez bien sur ma parole. Ce n'est pas là» Monseigneur, la seule grâce que j'aie à vous demander; je vous supplie très instamment de vouloir bien accorder la continuation de vos bontés et de votre protection à nos Messieurs (le Montréal, et k moi la grâce de croire que je suis avec un très profond respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur. — L. Tronsox.
l.ETTRR CXV
AU P. BRUTAS
Supérieur des Jésuites en la Nouvelle-France
Avril 1698.
Mon très Révérend Père,
Vos bontés pour M. de Hollon qui est ailé mourir chez vous font trop d'impression sur mon cœur, pour ne pas commencer celte lettre par vous rendre mille grâces de riiospitalité que vous avez exercée en son endroit. Vous l'avez fait, a ce que j'apprends, avec un zèle et une charité toute particulière, dont je vous remercie et tous vos Pères, et je vous assure que nous n'en perdrons jamais le souvenir.
Je crois comme vous, que le R. P. Dablon no nous u quittés que pour aller au Ciel recevoir la récompense do ses travaux; mais sa mort n'a pas laissé que de me loucher sensiblement. 11 n'est pas facile de perdre sans douleur des personnes de son mérite et à qui on a tant d'obligation; l'on ne peut s'en consoler que dans la volonté de Dieu, à qui nous ne manquerons d'offrir des prières pour ce cher défunt.
U y a du plaisir à faire quelque chose pour ceux qui ont aussi bon cœur que vous l'avez. Ils s'en ressouviennent long temps. Ce qui a été fait à Montréal pour vos Pères ne vaut pas, à mon avis, qu'on y pense. Je suis bien aise néanmoins d'apprendre de vous-même que Tunion y soit entière entre eux et nos ecclésiastiques, et que M. Dollier et les autres fassent tout ce qu'il faut pour l'entretenir.
Je ne doute pas non plus que la conduite que tient Monseigneur l'Évéque ne produise tous les bons effets que vous me marquez. Il n'est rien tel que de gagner les cœurs ; car, quand on les possède une fois, il n'y a point de bien qu'on ne puisse faire; c'est ce qui nous donne lieu d'espérer qu'il pourra venir à bout de cette paix entière que vous souhaitez. Peut-être que Dieu n'a permis que ses premiers efforts n'aient
pas réussi, que pour l*animer davantage à y travailler, et pour donner occasion à toutes les bonnes âmes d'y contribuer par leurs prières.
Nous emploierons volontiers les nôtres, selon votre désir, pour le sujet que vous m'écrivez. J*estime M. de Belmont bien heureux d*avoir si bonne part à votre amitié. Si vous vous approchez de Villemarie, comme vous Tespérez, en retournant à votre chère mission du Sault-Saint-Louis, ce sera un grand sujet de joie pour lui et pour tous nos Messieurs d*avoir un tel voisin. Je vous remercie de tous les bons sentiments en faveur de leur communauté; vous ne devez pas douter que tous n'en aient de semblables pour la vôtre. Assurément, que la demeure que vous ferez dans le voisinage ne servira pas peu à augmenter l'union de part et d'autre. Quant à moi, vous me rendrez justice si vous demeurez bien persuadé que je suis avec une affection particulière et avec tout le respect que je dois, mon T. R. P., votre très humble et très obéissant serviteur. — L. Tronson.
LETTRE CXVl
A MONSIEUR DOLLIBR DE CASSON
Février 1699.
Vous avez bien fait, dans les circonstances que vous me marquez, de montrer à M. de Belmont, aussi bien qu'à nos Messieurs, Tordre que je vous avois envoyé pour le faire votre successeur (1). Puisque vous le jugez propre pour cet
(1) Au mois (l'avril de Tannée précédente (1698). M. Tronson avait écrit à M. DoUier : « La perte que nous avons faite de M. de Rollonest assurément très considérable et ne sera pas aisée à réparer, car on en auroit fait un très digne supérieur. Il est rare d'en trouver qui, ayant d'aussi bonnes qualités que lui, se trouvent si disposés à tout abandonner pour aller en la Nouvelle-?'rance. Nous n'en avons point présentement que nous puissions vous envoyer. En attendant que la Providence nous en adresse, il faut espérer qu'il vous conservera pour le bien de son œuvre. Cependant, comme l'abandon et la conllanceenson secours ne doit pas nous empêcher de faire tout ce qui peut dépendre
emploi, nous ne penserons point à d'autres. Je lui écrirai cette année, afin qu'il ne fasse pas de difficulté, si le cas y échoit, d'accepter cette charge, aussi bien que celle de la cure de VilleroarieetduGrand Vicariat. Carjesuispersuadé, comme vous, qu'il est important que ces trois charges soient réunies en une même personne, et que le partage qu'on en feroit, seroit une source véritable de division. J'espère qu'il aura encore du temps avant que d'être chargé de ce fardeau, et que, tout estropié que vous êtes. Dieu vous donnera encore assez de force pendant quelques années pour continuer le travail que vous faites.
Je suis bien aise que vous soyez content de MM. Priât et Villermaula. Ce sont deux bons sujets, et qui sont en état de rendre de bons services. Quoiqu'ils aient talent pour la prédication, il est bon de ne les y pas tant occuper, qu'il ne leur reste quelque temps pour l'étude, afin qu'ils puissent se rendre plus capables dans leurs emplois.
Quelque désir qu'ait eu M.Guyotte de retourner en Canada, je ne vois pas d'apparence que l'on doive craindre ce retour, ni que l'on réveille le triumvirat, surtout étant aussi content que vous êtes de M. de La Colombière. H fera très bien étant à Québec avec le Prélat, et peut-être ne réussiroit-il pas si bien ailleurs.
Il est fâcheux que M«' de Québec dit retenu M. Geoffroy dans le temps où vous avez encore besoin d'un ouvrier. Mais comme il ne l'a demandé, à ce qu'il m'écrit, que pour un temps, vous ne le lui pouviez pas refuser dans son besoin. Si M. Geoffroy en a de la peine, c'est à lui à la déclarer, et à témoigner la répugnance qu'il avoit à se séparer de ses frères.
M. de Breslay souhaiteroit fort avoir un peu plus de temps
de nous, je vous envoie un acte par lequel je donne, pour un an, pou. voir à M. de Belmont d'agir en votre place après votre mort. Comme il semble que cette place lui convient mieux qu'à pas un autre, tant à raison de son ancienneté, qu'à cause «le sa naissance, de son esprit et de ses talens, nous avons cru nous y devoir déterminer, avec cette précaution néanmoins de ne lui donner d'abord le pouvoir de gouverner la maison que durant une année ».
:]7'i LIVRE OIXIfiME
pour iravailler en faveur des Algonquins et pour apprendre leur langue. Voyez si cela ne seroil pas assez utile pour condescendre à son désir, et le décharger pour cela d*une partie de ce qu*il fait à la paroisse.
On nous a dit que Ton a cessé depuis quelque temps de faire des conférences de morale, qui sont néanmoins fort importantes. Ne pourroit-on pas les rétablir et, sans que vous en eussiez le soin, ayant tant d*affaires d*ailleurs, en charger M. de Belmont, pour qu'il commence par là, de votre vivanl, il se former à la supériorité. M. Villermaula pourroit bien lui servir pour ces conférences.
Je suis, Monsieur et très cher en Notre Seigneur, tout cordialement cl entièrement à vous. — L. Tronson.
LETTRK ex VII
A MONSIEUR DE BELMONT
30 mars 1690.
Vous devez vous résoudre à être supérieur au défaut de M. Dollier. Je suis persuadé que c*est là votre véritable vocation. Car, quelque répugnance que vous y ayez, les personnes que j*ai consultées, soit en Canada, soit en France, demeurent d*accord que nous n'avons personne qui y soit plus propre que vous. Les emplois du Grand Vicariat et de la cure qui vous font peur vous donneront plus de crédit et d'autorité pour procurer la gloire de Dieu et maintenir l'union entre le séminaire, les communautés religieuses et tous les particuliers. Dieu, jusqu'à présent, vous avoit donné toutes les qualités pour bien obéir; j'espère qu'à l'avenir il ne vous refusera pas celles qui sont nécessaires pour bien commander. La consolation que vous aurez dans cet emploi et qui doit vous y faire travailler avec courage et avec confiance, est que, y étant engagé par pure vocation, vous y trouverez les secours particuliers pour vaincre les difficultés qui s'y rencontreront et pour y vivre en paix. Vous pouvez juger aisément qu'une personne qui n'auroit pas été quelque
CORRESPONDAMCK AVEC LB SÊMINAIKE DE MONTRÉAL 375
lemps considérable en Canada pour connoitre les hommes el les manières d*agir qui conviennent au pays, ne seroit guères propre pour remplir celle place. Ainsi, il faut vous résoudre k porter cette croix que Dieu vous impose, et quand la nature voudra s*élever el vous faire sur cela quelque peine, vous n'avez pour Tapaiser qu'a lui dire : Calicem quem dédit mihi Pater, non vis ut bibam iUiun (Joann. XVIK, 1)? Ce (jui vous doit encore bien fortifier pour porter ce joug est, que vous êtes aimé et estimé dans le pays, et que, quand j'aurois laissé la liberté à nos Messieurs de choisir un supérieur, ils n en auroient point élu d'autre que vous. Ce qui me confirme encore que Dieu vous y veut est que j'avois fait par avance ce que vous me mandez, qui est d'envoyer de bonne heure un bon sujet qui eût le loisir de se former par une longue expérience (1) ; mais Dieu n'ayant pas béni ce dessein, il faul, encore une fois, vous résoudre à boire le calice tout entier. Buvez-le surtout de bonne grâce, afin que, si vous cessez d'être badin, vous ne cessiez point d'être toujours bien gai pour accomplir parfaitement votre sacrifice : hilarem enim daiorem diligit Detis (il Cor. IX, 7) (2).
(1) Voir plus haut, page 372, la note de la lettre CXVI à M. Dollier de Cassen.
(2) Après la mort de M. Dollier en 1702, M. Leschassier confirma M. de Belmont dans la charge de supérieur de Montréal. Il lui écrivit le 17 mars de la même année : « Quelque éloignement que vous ayez de remploi dont vous êtes chargé depuis la mort de M. Dollier, vous ne devez résister ni au sentiment de votre communauté, ni au choix de M. Ti-onson, dont les vues doivent être suivies par ses enfants aussi exactement que sa personne et son mérite leur a paru respectable. Il vous avoit désigné pour succéder à M. Dollier, et quoiqu'il n'eût réglé que par provision qui devroit gouverner la maison jusqu'à ce qu'on eût reçu des nouvelles de France, néanmoins il a assez marqué par cette destination, qu'il croyoit que la volonté de Dieu vous demandoit dans cet emploi. Je ne puis avoir d'autres sentimens que les siens. J'ajoute seulement que, quand M. Tronson ne se seroit pas expliqué là dessus, je n'aurois pas fait autre chose, et j'aurois prié vos Messieurs de vous aUer chercher dans votre retraite pour vous donner la conduite (le la maison. Courage donc, mon cher Monsieur. Souvenez-vous de cette parole que M. Tronson vous a tant de fois inculquée : Vuobciliens loqxietur Victor t'as » (Prov. XXI, 28).
Nous avons appris la mort de M. Baudoin avanl l'arrivée de vos lettres. C'est une perte considérable pour le pays; car difilcilemeni trouvera-t-on un missionnaire si zélé et si accoutumé k la fatigue.
Les cas de conscience que vous lisez ne doivent point vous faire penser à une confession générale. Celle que vous avez faite autrefois vous doit suffire. Abandonnez le passé k la miséricorde de Dieu. Songez seulement k le servir en paix; et vous conflant sans réserve en sa bonté, dites-lui avec le Prophète : /n pace in idipswn doi^iiam et requiescam, quoniam tu singulariter in spe constituisti me (Psalm. IV, 9-10).
Je suis toujours, Monsieur et très cher en Notre Seigneur, très cordialement tout k vous. ^ L. Trokson.
LETTRE GXVIII
A l'ÉVÉQUE de QUÉBEC
Mars 1699.
Monseigneur,
Je ne suis pas surpris de voir dans les lettres que vous me faites Thonneur de m'écrire tantôt de bonnes nouvelles, tantôt de mauvaises, parce qu*il y a long temps que je sais que la vie des grands serviteurs de Dieu est un tissu d*événe ments fâcheux et agréables, par lesquels, comme par autant de degrés, ils montent k la perfection que sa sagesse désire d'eux. La perte de trois bons ouvriers, et surtout dans un pays où ils sont si rares, ne peut être que très sensible à un Prélat zélé; mais je ne doute pas que la douleur qu'elle vous a causée, n*ait été bien compensée par la grande joie que vous donne la mission aux Arkansas.
En vérité. Monseigneur, il n*y en a pas de mieux fondée ni de plus légitime, que celle que vous me mandez en avoir; je vous en congratule de tout mon cœur et m'en réjouis avec vous, ('elle mission est digne du zèle épiscopal, et vous avez eu raison de penser que vous ne pouviez rien faire de plus
agréable à Dieu, ni de plus avantageux à sa gloire et au salut des âmes. C*est un grand bonheur et un coup de Providence, que les ouvertures se soient présentées pour faire une telle entreprise, et que vous ayez trouvé en si peu de temps les moyens d'en venir à Texécution.
Monseigneur TÉvéque Tancien et M. de Monligny (1) qui sont d'abord entrés dans vos vues et vous v ont affermi, sont bien heureux d'y avoir contribué en la manière que vous dites, aussi bien que votre séminaire et ces autres Messieurs que vous me nommez. Nos Ecclésiastiques de Montréal vous sont bien obligés de les y avoir bien voulu associer. C'est une marque de votre bonté et de votre estime pour Saint-Sulpice. Il leur étoit difficile de s'y résoudre si promptement; je suis bien aise que vous ayez été satisfait de leurs dispositions, et bien content de leurs réponses. J'espère, Monseigneur, que vous le serez de la nôtre, quoiqu'elle ne soit pas décisive, et que vous nous donnerez quartier celle année, afin d'y faire mieux attention el de ne rien déterminer à la légère, pour ne pas faire de celte mission comme de celle de Kenté (2). Dieu nous fera connoilre, s'il lui plaît, sa sainte volonté, et nous tâcherons, moyennant sa grâce, de nous y rendre fidèles.
Il faut avouer que l'entreprise est belle, 1res sainte, très convenable à noire profession. Toutes ces qualités donnent un attrait auquel il est difficile de résister. Il ne faut point pour cela de grands discours, el je ne m'étonne pas que nos Messieurs y soient entrés d'abord; mais je ne laisse pas de craindre que, quand on viendra à l'examiner, et surtout aux moyens de l'exécuter el de la soutenir, on ne trouve des difficultés qu'on aura de la peine à lever, principalement au
(1) François de Montigny, du diocèse d'Angers, entra laïc au grand séminaire de Saint-Sulpice le 15 juiUet 1687, partit pour le Canada en 1692, et alla à la Chine en 1701, après avoir porté la parole de vérité aux sauvages de la Louisiane. Il revint ensuite à Paris, et fut directeur du Séminaire des Missions-Étrangères.
(2) On dut l'abandonner par défaut de ressources. Voir plus haut, page 223, la lettre XXXIX à M. Trouvé, du l^r juin 1681.
sujet de ia grande dépense qui y sera nécessaire, cl à cause des ouvriers qu'il y faudra fournir et employer.
Dans une mission éloignée de huit cents lieues, où il faudra apparemment porter une grande partie de ces besoins, et où on ne peut aller que par canot ou à pied, les voyages sont d*une extrême longueur; ils ne se peuvent faire sans un grand nombre d'hommes; on y court de grands risques; on y est en danger d'y faire de grosses pertes et d'essuyer les plus fâcheux accidents, même en temps de paix, à cause de la férocité et légèreté naturelle de tous les sauvages. Que peut-on conclure de toutes ces réflexions et circonstances, sinon que la dépense ne peut être que très considérable?
Vous comptez beaucoup, Monseigneur, sur la gratification de deux mille écus, et vous semblez être persuadé qu'elle est assurée pour toujours, parce qu'on ne la donne plus sur le trésor royal, et qu'elle est maintenant couchée sur l'ancien état des charges du pays; en sorte que vous assurez que nou^ ne devons plus craindre ni le retranchement, ni la suppression. Cependant, on nous dit ici que nous en avons plus de sujet que jamais, parce que la compagnie qui est chargée de ces sortes de dépenses étant en point de se rompre, il arrivera, selon toutes les apparences, quelque changement dans les gratifîcations qui y sont assignées.
Mais supposons que cette gratification soit continuée, croyez-vous, Monseigneur, que nos Messieurs qui n'ont pu s'en passer jusqu'à présent pour subsister à Montréal, puissent l'employer à cette nouvelle mission, ayant déjà sur les bras celle de Lorelle qui ne fait que commencer? Croyez- vous même, que deux mille écus soient suffisants pour la commencer et soutenir? Le premier paroit impossible, cl l'autre fort douteux; car l'entretien de six ou sept personnes qu'il faudroit pour le moins dans celle mission, avec les frais de voyage, coùteroienl assurément beaucoup. Mais nous ne sommes pas assez instruits de ces pays-là; il faut attendre ce qu'on nous en mandera cette année, et nous pourrons ensuite raisonner plus juste et sur la dépense, et sur tout ce qui regarde l'enlreprise.
Cependant, Monseigneur, je pense qu*il est bon de vous dire que, sans la gratification du roi, nous étions sur le point d'abandonner i*œuvre de Montréal après la mort de M. de Bretonviliiers, pour n*avoir pas de quoi la soutenir; et que ce fut sur cette seule raison, employée dans le placet que nous présentâmes au roi avec un mémoire de tout le revenu de Montréal, que ladite gratification nous fut accordée; en sorte que nous Tavons pu toujours regarder comme un secours que nous donnait Sa Majesté pour continuer le bien qu'on faisoit auparavant par le moyen de M. de Bretonviliiers, de M. Tabbé de Caylus, de M. Dubois et de quelques autres particuliers qui y contribuaient. Et il ne seroit pas difficile de faire voir qu'il est sorti de Saint-Sulpice, pour cette œuvre, des sommes fort considérables, et qui ont été fournies d'ailleurs que des revenus de Montréal. Enfin, Monseigneur, vous pourrez aisément savoir quel est ce revenu. Nos Messieurs vous le diront aisément et sincèrement, et vous pourrez voir avec eux, si vous le voulez, s'ils sont en état de fournir à cette nouvelle mission sans nuire à l'œuvre de Montréal, dont nous sommes chargés préférablement à toute autre, et dont nous serons responsables devant Dieu, plutôt que des Arkansas.
Je reconnois avec vous, Monseigneur, qu'il s'est fait des dépenses à Montréal qui se sont trouvées inutiles et dont on auroit pu se dispenser; mais on y a agi de bonne foi, avec les meilleures intentions du monde, et plus pour le bien public que pour le bien particulier de la maison; car il est notoire que si Ton a fait quelques murailles et bâtiments, soit à Saint-Gabriel, soit à la Montagne, la plus grande partie a été faite pour mettre à couvert Villemarie des approches et surprises des Iroquois : de quoi on s'est fort bien trouvé dans celte dernière guerre; outre que M. de Belmont et quelques autres n'ont pas peu contribué à la dépense; en sorte que je ne crois pas qu'il y ait aucune juste raison de soupçonner nos Messieurs d'avoir employé la gratification du Roi autrement que dans ses inlenlions, puisqu'on a toujours pris grand soin, à la Montagne, des enfants des sauvages
aussi bien que des personnes plus avancées en âge, qu'on a secourues et qu*on secourt encore tous les jours dans leurs besoins spirituels et corporels.
J'ai cru, Monseigneur, vous devoir rendre compte de ce détail, en suite de ce que vous m'écrivez de la gratificalion du Roi, et de l'usage qu'ont fait jusqu'à présent nos Messieurs de leurs revenus.
Quant à la difficulté de trouver des sujets, qui n'est guère moindre que celle de trouver un fonds suffisant pour l'entretien de la mission, vous ne devez pas douter. Monseigneur, que nous ne fassions de grand cœur tout notre possible pour vous en procurer, aussi bien qu'au séminaire de Montréal, selon l'attrait et les dispositions que nous connoitrons en eux. La bonne volonté, s'il plait à Dieu, ne nous manquera pas. Nous cultiverons et arroserons; mais qui peut répondre du succès? Apollo rigavit , Deus autem incremenium dédit (i Cor. III, 6). Et c'est ce qui n'est pas du ressort de l'industrie humaine, et qui est un pur effet de la grâce el de la mi* séricorde divine. Une expérience de plusieurs années nous fait voir combien est petit le nombre des personnes qui ont cette vocation, ou bien qui y sont fidèles. De 130 ou 140 ecclésiastiques que nous sommes ici, je n'en sache aucun qui pense à aller en Canada. N'y a-l-il pas lieu de craindre de manquer de sujets ; et peut-on prudemment, sans en avoir en main, entreprendre une mission si éloignée ?
Vous me direz sans doute. Monseigneur, que nous en avons à l'heure qu'il est, à Montréal, qui ne demandent pas mieux que de se dévouer à la mission des Arkansas, et qui vous en ont témoigné un grand désir; tout prêts à partir si j'y consens et le leur conseille; mais le puis-je faire, si l'oeuvre de Montréal demande qu'ils y demeurent, et qu'ils ne puissent la quitter sans lui nuire beaucoup; ou sans surcharger ceux qui y resteront, dont quelques-uns sont bien âgés, et sans les faire succomber sous le poids du travail? M. Dollier m'écrit qu'ils auroicnt besoin encore de quelqu'un; qu'elle apparence de lui en ôter dans le temps qu'il en demande?
D'ailleurs, n'est-il pas bien à propos de donner loisir à ceux
qui témoignent désirer d*aller à celte mission, d*y penser et de s'éprouver? Vous avez Irop d'expérience, Monseigneur, pour ne savoir pas qu'il y a des moments de ferveur où les choses les plus difficiles ne coûtent rien, et que certains esprits s'engagent facilement et se dégagent de même. Ainsi, pour bien lever cette difficulté, aussi bien que la précédente, je crois qu'il seroit bon d*atlendre à Tannée qui vient à se déterminer. Ce n'est pas trop pour une affaire de cette conséquence.
Nous avions appris la mort de M. Baudoin avant que vous ne l'eussiez écrit; nous n'avons pas manqué de prier pour lui, et il a eu bonne part à la grande messe annuelle qu'on chanta, il y a quelques jours ici, pour ceux qui sont morts en Canada. C'étoit un bon ouvrier dont la mort est sans doute affligeante, mais qui porte avec elle sa consolation, puisqu'elle lui est arrivée, les armes à la main, en servant son bon Maître.
Je reçois avec bien du respect. Monseigneur, la demande que vous me faites encore pour quelque temps de M. Geoffroy. J'y consens volontiers, quoiqu'il n'ait voulu retourner en Canada, qu'à condition qu'il seroit tout entier à Montréal, et qu'il ne travailleroit qu'à cette œuvre; ce que je lui avois promis. Cet exemple pourroit bien faire peut-être quelque peine à ceux que nous envoyons à Montréal, dans la crainte qu'il ne leur en arrivât autant. Je vous supplie, Monseigneur, d'avoir la bonté d'y faire quelque réflexion.
J'ai une véritable et très sensible joie de ce que vous me mandez. Monseigneur, que vous continuez à vivre dans une paix et union capables de nous charmer, si nous en étions témoins. Dieu veuille avoir égard au désir que vous avez de la voir rétablie entre nos grands Prélats (i). Elle ne paroît guère plus avancée qu'elle étoit il y a un an, car on écrit toujours beaucoup de part et d'autre. On espère cependant de la voir bientôt, avec la décision du Pape, que l'on croit devoir ar-
(1) Fénelon et Bossuet, alors dans la chaleur de la controverse touchant le Quiêtisme.
river aux premiers jours, et à laquelle on aura une soumission parfaite. C'est après quoi tous les gens de bien soupirent, gémissant de voir une telle division durer si long temps.
Je finis cette lettre par vous remercier de tout mon cœur, Monseigneur, de votre affection et bonne volonté pour tous nos Messieurs, dont vous voulez bien leur donner des marques dans toutes les occasions qui se présentent. C*est une grâce qu'ils ne sauroient trop reconnoitre. J*espëre qu*ils n'oublieront rien de ce qui la leur pourra faire mériter. Ce ne m'est pas un petit sujet de joie d'apprendre que vous avez trouvé auprès d'eux, durant deux mois de séjour que vous avez fait à Montréal, toute la consolation que vous pouviez désirer. Je souhaite que leur conduite soit telle, qu'elle puisse toujours produire cet effet. Pour ce qui est de moi, Monseigneur, vous pouvez compter sur un dévouement parfait et sur un très grand désir de vous témoigner, en tout ce qui dépendra de nous, avec combien de reconnoissance et de respect je suis. Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur. — L. Tronson.
Depuis que cette lettre est écrite, l'affaire des Prélats a été décidée à Rome. On a reçu le bref du Pape qui condamne le livre (i) avec 23 propositions qui y sont marquées. Le Prélat a fait son mandement conforme à ce bref, et y fait paroître une soumission entière et tout à fait édifiante. Ce qui fait croire que c'est une affaire finie.
LETTRE CXIX