‹ Correspondance de Louis Tronson (volume 2)Chapitre 6 sur 41 · A MONSIEUR GAILLARD · texte numérisé non relu

A MONSIEUR GAILLARD

26 mars 1G84.

J'ai reçu. Monsieur et très cher en Notre Seigneur, vos papiers que vous aviez laissés à M. de Lantages pour me les envoyer. J'ai reçu aussi vos lettres, tant celle que vous m*écriviez du Puy, que les deux que vous m'avez écrites de Saumur. Je ne vous ai point répondu jusqu'à présent, parce que j'ai cru que je ne le devais faire qu'après avoir pris du temps pour penser devant Dieu à toutes les choses que vous me marquiez, et lui demander sa lumière pour connoitre ce qui vous seroit le plus utile dans l'état où sa providence vous mettoit.

Je le bénis de tout mon cœur du zèle ardent qu'il vous donne de procurer sa gloire. Ce zèle ne sauroit être trop grand dans le fond de votre cœur. Mais il le faut modérer au dehors. Le monde n'est pas capable d'en porter les effets, et Dieu demande de vous que vous le reteniez au dedans. 11 le fera éclater quand il lui plaira, mais ce n*est pas encore le temps. Vous connoitrez toujours sa volonté par vos directeurs. Vous en avez besoin d'un à Saumur. Choisissez-le bien; découvrez-lui toutes vos dispositions et votre état, et ne

COllRKSPONDANCE AVEC LE SEMINAIIIË OU PU Y ZJ

faites rien sans son avis. Car vous savez que c'est là la voie sùrc de Tobéissance, et que sans cela il vous dira assurément, lorsqu'il vous connoitra à fond, que vous devez être extrêmement réservé pour. les mortifications corporelles; que les veilles, les abstinences, les longues oraisons mentales ne conviennent point à votre état présent; et que vous devez conserver votre corps, afin qu'il puisse servir à votre esprit. «Test ce que je suis persuadé que Notre Seigneur demande de vous, et ce qui me paroit présentement vous être plus nécessaire. C*est aussi par là que je commence à vous écrire, remettant dans la suite à vous donner des avis plus spirituels, si vous le désirez. Pvimum quod animale, deinde quod spiritale (l Cor. XV, 46).

Prenez donc sans scrupule le repos et les soulagements qui vous sont nécessaires. II ne faut trop engraisser le corps, ni le flatter de délices, de peur de le rendre insolent; mais il ne faut pas aussi Taffolblir trop, de peur qu'il ne succombe. Dieu demande que nous en ayons soin par les moyens communs, et Notre Seigneur même s'en est voulu servir pour notre exemple. 11 vaut mieux le traiter doucement par obéissance, que le mortifier par propre volonté. Uuc feriez- vous si vous aviez une chapelle qui s'en iroit en ruine, et que vous seriez obligé de réparer? Votre corps est le temple du Saint-Esprit qui vous est mis en garde; vous le (levez conserver autant qu'il le désire. C'est un membre de Jésus-Christ; ayez-en donc soin comme si Notre Seigneur se (Icvoit plaindre du traitement indiscret que vous lui feriez.

Je ne vous mande ceci que parce que ce sont les mêmes choses que feu notre très honoré Père M. Olier mandoit à une personne qui en avoit besoin comme vous, et je me sers même de ses termes afin que vous y ayez plus d'égard (1). Jo suis tout à vous. — L. Tronson.

(l) Lettres de M. Olier; nouvelle édition; Paris, 1885, t. II, p. 4%. Cette lettre adressée « A une dame qu'il dirijreait » est la XVII» dans réilition de 1672.

LETTRE XXlll

A MOl^SIEUR GAILLARD

Ce 11 août 1684.

C'est une grande consolation, Monsieur et très cher en Notre Seigneur, d'avoir à faire à un bon père qui unit le cœur de ses enfans, qui veille sur leurs besoins et qui sail les secourir in tempore opportuno. J'admire sa conduite sur vous, et je le bénis de vous avoir retiré de l'état où vous étiez. L'infirmité qui vous en reste ne doit servir qu'à vous faire connoître ce qu'est l'homme laissé à lui-même. Elle ne vous empêchera pas d'être à Dieu sans réserve; mais vous devez éviter toute sorte de forte application. Vous reconnoissant foible, vous devez attendre de lui toute force, et s'il veut que vous demeuriez inutile toute votre vie, il faut le vouloir avec lui. L'inutilité qui vient de sa conduite sur nous l'honore plus que tout ce que nous pourrions faire de nous-mêmes, et il y a tant de sacrifices à offrir à Dieu dans cet état humiliant, que je ne vois rien de plus sanctifiant que d'y demeurer en paix, abandonné aux ordres adorables de sa Providence. Vous ne devez point surtout faire aucun effort d'imagination. Plus elle est foible, plus elle est susceptible des impressions des objets qui se présentent : e! ce ne sera pas en vous efforçant de les repousser, mais en les négligeant, que vous vous guérirez du trouble et de l'agitation qu'elle vous cause. Toutes sortes d'efforts sont à craindre pour vous, et il vous suffit de vous retourner doucement vers Dieu par de doux et tendres mouvemens de votre cœur.

11 me semble que vous auriez grand besoin, dans cet état, d'une personne prudente et éclairée qui pût régler vos petits exercices, soit intérieurs, soit extérieurs. Car je crains que vous n'en fassiez trop, ou du moins que vous n'agissiez avec trop de contention. N'avez-vous pas quelqu'un sur les lieux en qui vous ayez confiance, et qui pût vous donner de temps

en temps de bons avis (1)? Pour moi, je serai toujours ravi de vous témoigner par les services que je pourrai vous rendre, que je suis autant que jamais, tout à vous. — L. Tronsoîî.

LETTRE XXIV

A MONSIEUR LE FEUGUEULX (2)

Ce 30 mars 1685.

Je bénis Dieu, Monsieur et très cher en Notre Seigneur, des grandes grâces qu*il vous fait et de ses miséricordes intinies sur vous. Que vous êtes heureux d'être content de votre vocation, et de ne vouloir point d'autre établissement sur la lerre ! C'est le moyen de vivre en paix sous les ordres de sa Providence, et de faire sa très aimable volonté sans être exposé à prendre le change. Je ne doute pas que le refus que vous avez fait du bénéfice que l'on vous offroit ne vous attire de nouvelles bénédictions, et ne vous affermisse dans la disposition de ne vouloir que Dieu pour possession en ce monde. Vous faites bien cependant de ménager doucement Messieurs vos parents, et de faire ce que vous pouvez pour ne les pas mécontenter. J'espère que le Souverain Mailre à qui vous voulez être uniquement bénira votre conduite. Je le prie de vous consommer dans son amour. Je suis en lui très cordialement tout vôtre. — L. Tronson.

A MONSIEUR DE FONS (3

Ce 5 octobre 1685.

J'ai toujours fait beaucoup de forid a sur vous. Monsieur et

(1) Voir, dans le volume précédent (p. '28), la lettre de M. Tronson à M. Grandet, du 28 août 1684.

(2) Etienne Le Feugiieulx, né à Paris, entré au séminaire de Saint- Sttlpice en 1662, enseigna d'abord la théologie dogmatique au Puy, puis y fut curé de la paroisse Saint-Georges. 11 mourut le 10 décembre 1704. V. sa notice dans la Vie de M. de Laniages, p. 452-455.

(3) François de Fons naquit à Aubenas, au diocèse de Viviei'S, en

1res cher en Noire Seigneur, el j'espère que je ne serai pas trompé dans mon attente. C'est ce qui m'a donné la pensée de vous charger des fonctions de la cure dont M. Le Breton ne se peut plus acquitter. Vous y trouverez de quoi exercer votre zèle. Je suis persuadé que vous vous en acquitterez avec toute la fidélité que demande un emploi de cette importance, et avec toute la subordination et la dépendance nécessaire pour conserver l'ordre de la maison. Vous devez pour cela agir toujours de concert avec M. de Lantages, et vous conduire par ses avis, afin que l'obéissance assure toutes vos démarches, et attire la bénédiction de Dieu sur toute votre conduite. Tout vôtre. — L. Tronson.

LETTRE XXVI

A MONSIEUR DE FONS

Ce 7 janvier 1686.

Melîus est modicum jusio super divitias peccatorum militas (Psalm. XXXVl, 16). C'est, Monsieur el très cher en Notre Seigneur, ce qui vous doit consoler dans votre pauvreté. Je vois par vos comptes qu'elle est réelle et bien effective. Mais il me semble que, si la maison est dépourvue des biens du monde, elle est bien riche en grâces et en bénédictions du Ciel. J'espère que l'abandon et le détachement des sujets qui la composent la rendront plus utile à la gloire de Dieu et au service de son Église, que tous les trésors de la lerre. Quœrite primum regnum Dei, et hœc omnia adjicientur vobis (Luc. Xll, 31). C'est un séminaire dédié particulièrement à la Très Sainte Vierge et qui est sous sa protection : elle en aura soin, tant qu'on aura soin d'y faire régner son Fils. Si elle change l'esprit du Prélat et qu'il vous fasse

165(). 11 était prêtre quand il arriva au séminaire de Saint-Sulpice le "ih octobre 1683. Il fit aussitôt Pannée de Solitude, et au mois de novembre 1G84, il fut envoyé au Puy en qualité d'économe; puis, vers la lin de Pannée 1G87, au séminaire de (lermont, où il mourut le 23 juillet

\(^, âgé de 33 ans.

bàlir, ce sera un coup de grâce. Il faul toul attendre de la bonté d^une si bonne mère.

J*ai bien cru que votre conduite dans la cure ne troubleroit pas Tunion et la paix, et je vois que je ne me suis pas trompé clans mon attente. Vous ne le serez pas dans la vôtre, quand vous attendrez de moi tout ce que vous avez droit d'attendre (l*une personne qui est tout à vous. — L. Tronson.

LETTRE XXVIl

A MONSIEUR L*ABBË D*URFK (i)

Ce 17 avril 1686.

Monsieur,

Vous avez trop de part à la bonne disposition où se trouve maintenant M^** du Puy, pour ne vous pas témoigner combien nous vous en sommes redevables. Il m*a fait Thonneur de m'écrire pour me solliciter de contribuer au bâtiment du séminaire, et il me marque que vous avez infiniment contribué à lever les obstacles qui éloient presque invincibles. Le moyen de ne vous en pas rendre de très humbles actions de grâces, et de ne pas travailler, de notre part, à une entreprise à laquelle vous travaillez, de la vôtre, avec autant de zèle et d'affection! J'espère que Dieu veut présentement que Ton travaille tout de bon à cet œuvre, puisque tous les esprits étant si bien disposés, il n'y a plus de raison de différer, surtout si Ton peut obtenir du roi les murailles de la ville.

Pour les petites mortifications que vous avez reçues et que vous me marquez, elles ne me surprennent pas. C'est à quoi il faut s'attendre quand on se donne à Dieu. Il est vrai qu'elles me paroitroient extraordinaires si je n'en avois vu une infinité d'exemples; mais une longue expérience me fait conclure qu'on ne peut répondre de posséder en paix que ce que l'on

i 1 ) Enunanuel d'Urfé, frère de Tôvèque de Limoges, était depuis ranné( 1685, doyen du chapitre cathédral de Notre-Dame du Puy, par la résignation de son autre frère François d'Urfé, lequel était de nouveau retourné au Canada.

possède indépendamment de la famille. Je ne doute pas cependant que vous ne fassiez un bon usage de cette croix, qui ne peut être, au fond, que très sensible à la nature; mais qui doit servir à vous faire connoitre, par le peu de solidité qu*il y a dans toutes les amitiés du monde, le bonheur des âmes qui ne s*attachent qu'à Dieu, et qui mettent en lui seul toute leur confiance. C'est ce que vous souhaite celui qui osl très cordialement tout à vous. — L. Tuoxson.

LETTRE XXVm

A MONSIEUR DE LANTAGES

Ce \\) novembre 1687.

Si vous pouviez trouver quelqu'un qui voulût se charger de composer les Conférences du diocèse, et qui fût capable de s'en bien acquitter. Monsieur et très cher en Noire Seigneur, je crois que vous feriez très bien de vous en décharger. Votre temps seroit, à mon avis, plus utilement employé k des sujets d'oraison et à l'ouvrage dont vous parlez à M. Simon (1^; et votre travail seroit d'un fruit plus étendu. 11 y a long temps que l'on souhaite que vous puissiez vous y appliquer. Car l'on est persuadé que vous avez pour cela un talent particulier, et que vous donnez un tour et un air de dévotion à vos sujets d'oraison que Ton ne trouve pas dans les autres. Ce seroit un grand secours pour ceux qui viendront après nous, de trouver des matériaux tout préparés. Comme il pourra y avoir un jour des supérieurs ou directeurs qui n'auront pas peut-être une si grande facilité de parler, il seroit beaucoup à craindre que l'on ne se contentât dans la suite de lire des sujets d'oraison, si l'on n*avoit pas dans la maison des matières disposées d*une manière que ceux que l'on mettroit dans l'emploi s'en pussent servir aisément. C'est ce qui a fait souhaiter à ceux qui voient par expérience combien il est

(1) Les Instructions ecclésiastiques, dont le 1" volume parut en 1(J9*J, et le second en 1G94, peu de mois aprC»s la mort de l'auteur.

uvanlageux de donner les sujets de vive voix, d'en avoir ici pour loule l'année, et d'en avoir trois ou quatre cours : l'un, sur les maximes chrétiennes et les vérités de l'Évangile; Taulre, sur les vices et les vertus; le troisième, sur les matières ecclésiastiques, et le quatrième, sur toutes les actions de la vie. Ce seroit un ouvrage bien étendu; mais je ne crois pas qu'on en pût faire de plus utile pour la maison. C^v on y verroit le premier esprit du séminaire, et par ce moyen on le conserveroit aisément, en observant toujours la même conduite et en y enseignant les mêmes maximes. Je prie Notre Seigneur de vous en faire connoître l'importance, et de vous donner attrait pour y contribuer de votre part (1).

J'ai bien de la joie d'apprendre que vos petites courses des vacances aient contribué à votre santé, et que vous ayez trouvé dans la conduite réglée de plusieurs bons chrétiens et fort bons ecclésiastiques de quoi vous édifier et consoler.

J'espère que l'union cordiale qui est entre vous et tous nos Messieurs attirera la bénédiction du ciel pour la perfection de l'ouvrage qu'il vous confie. La tempête a été trop violente pour être apaisée tout d'un coup.

Vous n'êtes pas en état de faire votre retraite, et ce n'est pas ce que Notre Seigneur demande de vous. Pourvu que vous ayez soin que nos Messieurs ne manquent point à la faire, et que vous leur en donniez le temps, vous devez demeurer en paix. Comme il est bon de la faire tous les ans, et que d'autres occupations en peuvent quelquefois détourner sans qu'on y pense, vous devez en dire un mot si quelqu'un en a besoin. Je suis, aussi cordialement qu'on le peut être, tout à vous. — L. Tronson.

(1) Les sujets d'oraison composés par M. de Lantages n'ont pas été imprimés. On croit qu'il en existe deux copies, dont Pune est conservée au séminaire de Viviers. Voir Bibliotht^qxie sulpicienne, t. I, p. 101.102.

3i LIVRE SEPTIÈME

LETTRE XXIX

A MONSIEUR L*ABBÉ n*URFé

Ce 2C mars 1688.

Je ne m*étonne pas, Monsieur, de la bonne réception que vous a faile M. Maillard (1). Vous connoissez son bon cœur, cl je ne doute pas qu*il ne se soit fait un grand plaisir de vous donner des marques de son estime. Le principal est que vous en soyez content.

Je vous plains dans Tétat où vous êtes. Cependant, quelques croix que vous y ayez, j'aurois peine à vous conseiller de quitter votre poste, si vous croyiez qu*il y ait quelque bien à faire, ou quelque mal à empêcher. C'est ce qui ne peut être bien connu que par les personnes qui sont sur les lieux. Comme M. de Lantages ne vous conseille point de vous décharger de la croix, et que d'ailleurs les personnes qui vous disent le contraire me sont inconnues, je ne puis vous rien dire sur cela de bien positif. Je sais bien que Tair d*un pays incompatible avec la santé, ou les obstacles que Ton y trouve pour y faire du bien, sont des raisons que les canons même ont jugées suffisantes pour faire croire que Dieu appelle une personne ailleurs. Mais comme il y a toujours à craindre, lorsque Ton quitte un lieu où il y a beaucoup à souffrir, que la nature n'ait plus de part que la grâce k la démarche que Ton fait, je ne vois pas d'autre conseil à vous donner, que de bien examiner ce que vous voudriez avoir fait k l'heure de la mort : car c'est le moven de connoitre ce qu'il demande de vous présentement. Si je n'étois point intéressé dans cette affaire, je vous dirois que le sentiment de M. de Lantages qui voit les choses comme elles se passent, et les conseils de ceux qui vous exhortent k persévérer voyant le mal que vous empêchez, méritent d'être pesés. Mais comme la considération que je dois avoir pour

(I) Supérieur du séminaire Saint-Irénée à Lyon.

CORRESPONDANCE AVEC LE SÉMINAIRE DU PUY li^)

le séminaire el pour le bien du diocèse me feroit peut-être pencher plus d'un côté que d*autre, j*aime mieux ne rien dire, dans la persuasion où je suis que vous ne ferez rien qu*après mûre délibération. Cependant nous demanderons à Dieu que, s*i) ne vous décharge pas de vos croix, il vous fasse la grâce de vous y bien sanctifier. Je souhaite que I*air de Clermont puisse rétablir votre santé. M. Bardon vous y fera assurément un bon accueil (1).

Je suis de cœur tout à vous. — L. Tronson.

A MONSIEUR BAYLE

Ce 7 mai 1691.

Nous avons vu, Monsieur et très cher en Notre Seigneur,

par rétat de votre bâtiment et de vos comptes que vous avez

envoyé, les marques de votre vigilance et do vos soins. C*est

beaucoup, dans le temps où nous sommes, d'avoir mis le

couvert et de ne plus craindre les injures du temps. Je ne

m'étonne pas qu'il vous reste peu de fonds; mais je m'étonne

que vous en ayez eu assez pour avancer si fort cet ouvrage,

que je regarde comme l'ouvrage de votre zèle et de votre

charité. J'espère que Notre Seigneur vous en récompensera,

et vous donnera bonne part à tous les biens qui se feront

dans cette maison. C'est à lui à soutenir un établissement

qui n'a été entrepris que pour sa gloire et sous les auspices

de sa Très Sainte Mère, et à défendre ceux que l'on ne persé-

cuteroil que parce qu'ils travaillent avec désintéressement à

un si saint œuvre. Nous prions tous pour la santé de M. de

Lantages, dont la conservation nous paroit de la dernière

importance pour votre séminaire. Assurez-le que je suis à lui

avec plus d'estime et plus de tendresse que je ne puis dire.

Je suis de cœur tout vôtre. — L. Tronson.

1 » M. Bardon était alors supérieur du séminaire de Clermont.

LETTRE XXXI

A MONSIEUR DE LANTAGES

Ce 3 novembre 1691.

Je crois, Monsieur et très cher en Notre Seigneur, devoir vous dire une pensée qui m'est venue souvent, et vous prier de me mander simplement les réflexions que vous y aurez faites, après l'avoir examinée devant Dieu.

U me semble qu il est temps que nous songions à nous former des successeurs qui puissent soutenir i*œuvre dont Notre Seigneur nous a chargés, et continuer le bien qui se fait dans les séminaires. M. Guyton (i) m*a paru bien propre pour le vôtre; et Ton croit qu'après qu'il auroit pris votre manière de parier avec onction et vos expressions dévotes, vous en pourriez faire un digne successeur. Il a de l'esprit, du talent, de la capacité et encore plus de piété; et il pourroit continuer, en marchant sur vos traces, tous les biens que vous avez faits au Puy. Il pourroit même aider nos Messieurs, et vous soulager dans le temps de vos incommodités. Voyez, Monsieur et très cher en Noire Seigneur, ce que vous en jugez : car, de ma part, vous me trouverez toujours disposé à suivre vos vues, comme étant, de cœur, entièrement à vous. — L. Tronson.

LETTRE XXXII

A MONSIEUR DE LANTAGES

Ce 11 janvier 1692.

Je suis bien aise que M. Guyton soit arrivé au Puy en bonne santé. Ce vous sera un moyen de vous soulager, cl d'avoir plus de liberté et de temps pour travailler à l'ouvrage que vous avez commencé (â). Gomme vous pourrez bien lui

(1) Voir, plus loin, la note de la lettre du 20 février 1692.

(2) Les Inafrucfwns ercfésmstiyjues.

COHBBSPONDANGE AVEC LE SÉMINAIUE DU PUY 3/

faire enseigner les Cas de conscience, je crois vous devoir dire que quelques personnes Tout soupçonné d'avoir une morale un peu Irop sévère. Mais je ne crains pas le trop, étant auprès de vous; car votre charité prudente saura bien radoucir. 11 croit que Ton ne peut suivre Topinion la moins probable quand elle n*est pas en même temps la plus sùrc. C*est ce qu*on n*avoit pas cru communément ici, quoique quelques-uns donnent dans ce sentiment depuis que les novateurs de ce temps ont entrepris de réformer la morale. Ce que je lui conseille est de n'enseigner sur cette question, non plus que sur toutes les autres, que ce que vous avez enseigné : car les changemens et les innovations ne font point ordinairement un bon effet.

C est pour moi une consolation fort grande de savoir que, nonobstant le petit nombre de vos séminaristes, les exercices vont toujours leur train, et que les règlemens sont aussi bien observés que si la maison étoit remplie. Souvent on se relâche quand on n'a pas du monde : et il me semble que c*est une marque bien grande de la pureté d'intention de ceux qui travaillent et de leur fidélité à Dieu, que de travailler toujours avec le même cœur. Qu'il soit béni à tout jamais de toutes les grâces qu'il vous fait sous les auspices de la Très Sainte Vierge. Je vous en souhaite de tout mon cœur la continuation. Je suis. Monsieur et très cher en Notre Seigneur, entièrement à vous et de tout le cœur. — L. TnoxsoN.

LETTRE XXXIIl

A MONSIEUR GUYTON (,1

Ce 20 février 1692.

Il seroit fâcheux que vous demeurassiez au Puy sans y rien

(1) François Guyton, né à Beaune, diocèse d'Autun, le 2 février 1655, entré au séminaire Saintlrénée de Lyon le 19 octobre 1672, puis admis au séminaire de Saint-Sulpice le 19 octobre 1675, y fut employé en 1679 comme répétiteur de théologie jusqu'en décembre 1680. Il fut

38 LIVRE SEPTIÈUE

faire. Je ne m'élonnc pas que vous y ayez trouvé d*abortl peu (remploi; mais ce commencemcnl ne vous doit pas effrayer. Vous y en aurez avec le temps. Les sermons, les prônes, le confessionnal dans la paroisse, ne vous conviennent pas; et je bénis Dieu de ce que vos talens ne sont que pour travailler dans le séminaire. Que si Ton ne se plaît pas à entendre parler de vigilance sur les séminaristes, d'exactitude au règlement, d'ouverture pour le directeur, vous ne laisserez pas d'y être très utile en insinuant ces pratiques par votre exemple, et en faisant connoitre à ceux que vous conduirez de quelle importance il est de s'y rendre fidèle. C'est une erreur de croire que cela est bon pour Paris, mais non pas dans les provinces. Car nous avons vu par expérience que des personnes qui le croyoient de la sorte, ont été détrompés quand ils ont voulu prendre tout le soin, et donner tout le temps et toute Tapplication nécessaire pour faire goûter et rendre celte pratique aisée aux pénitens. Quoiqu'on en dise, soyez persuadé que c'est là le plus grand bien que vous puissiez faire à ceux que vous conduirez ; et un bien qui pourra être utile à beaucoup d'autres. Prenez garde seulement à votre santé. Je suis tout vôtre. — L. Tronson.

J'espère que vous serez du nombre de ceux qui in cot*de bono et optimo fructum afferuut in palientià (Luc. Vlll, 15).

LETTRE XXXIV

A MONSIEUR GUY TON

9 octobre 1692.

Vous devez songer à ménager votre poitrine. Vous savez qu'elle n'est pas forte, et cependant elle est nécessaire pour travailler. Les prônes sont bien utiles; mais il seroit fort

alors envoyé au séminaire de Lyon, et onze ans aprts, en 1691, au séminaire du Puy, dont il devint supérieur en 1694. Rappelé à Paris â cause de ses intlrmités vers Tan 1712, il devint supérieur de la solitude, et en 1717 premier directeur du séuiinairc de Saint-Sulpice. Il y mourut le 20 janvier 1724, à|rê de G9 ans.

à souhaiter que le curé les fit, car c'est une des principales fonctions des pasteurs; et comme ce n'est pas un emploi nécessaire du séminaire, vous ne devez point vous en chargera l'avenir, si peu que cela vous incommode.

Je ne vois nul inconvénient à la résolution que Ton a prise pour fortifier les études, de faire des répétitions les fêtes et dimanches.

Pour la proposition que Ton a faile de dicter Tannée prochaine, je ne sais si ce seroient des cahiers de scolastique ou de morale. Pour ces derniers, il y auroit plus de difficulté. Car nous sommes dans un temps où l'on critique tellement sur la morale et où il y en a si peu qui se tiennent dans la médiocrité, que je craindrois que Ton ne s exposât à la censure de bien des gens. Car, par exemple, je ne conseillerois pas d'enseigner que les péchés commis, les jours de fêtes, ont une double malice que l'on doit déclarer à confesse; qu'il y a péché mortel d'entendre la messe sans désir de sortir de l'état du péché mortel; que l'ignorance n'excuse point quand on a dû savoir ses obligations ou celles de son élat, quoique Ton n'aye jamais eu la première pensée que Ton dût s'en instruire; que, pour petit que soit le revenu d'un bénéfice, le bénéficier est obligé de réciter le Bréviaire toute l'année; qu'il est constant que les péchés extérieurs, commis dans l'église, sont des sacrilèges; qu'il y a péché mortel de changer notablement en carême l'heure du dîner, par exemple, en dînant à sept heures ou huit heures du matin; que le confesseur a droit d'obliger un pénitent de se conduire selon l'opinion plus probable au confesseur, quoiqu'une autre opinion véritablement probable fût plus convenable au salut du pénitent; qu'il est constant que Ton est obligé au jeûne, lorsque, dans un temps de disette, l'Église permet de manger de la viande en carême (1), etc. Je doute aussi qu'il fût à propos de citer dans des cahiers des auteurs

(1) Depuis les bulles lu siip renia (ann, 1741), et Libentissimi) fanu, 1745) de Benoit XIV, il est aujourd'hui « constant que l'on est obligé au jeûne, lorsque l'Kglise permet de manger de la viande en carême ».

qui ne seroient plus anciens que M. de Sainte-Beuve (1). Oit ne croit point que ces sortes de propositions dites dans des cahiers fassent un bon effet. Si M. de Lantagcs juge à propos que vous dictiez, déterminez-vous à suivre les opinions cornmunes, et à vous observer pour vous tenir toujours dans une juste médiocrité.

Les Répétitions, les fêtes et les dimanches, que vous avez résolu dans vos assemblées, seront avantageuses à vos séminaristes. Je ne sais sur qui on jette la vue pour les faire. Ne prenez pas surtout plus d'emploi que votre santé ne le peut permettre. Je suis bien aise que vous soyez content au Puv, et que vous ayez un attrait particulier pour Toraison et pour la lecture spirituelle. Une heure d*oraison, Taprès dinée, est beaucoup; une demie heure, pour Tordinaire, suffiroii : quoique, de temps en temps, vous pourriez, lorsque vous auriez plus de loisir et moins d*occupation, y mettre Theure entière. Je bénis Dieu de Tattrait qu'il vous donne pour cet exercice qui attire bénédiction sur tous les autres. Vous devez pourtant vous ménager là dessus et suivre Tavis de M. de Lantages, pour ne rien faire de votre tète, et afin que toute votre conduite soit réglée par l'obéissance. Je suis tout vôtre. — L. Tronson.

{{) Jacques de Sainte-Beuve, né à l^aris le 2u avril 1613, docteur de la maison et société de sorbonne en 1638, enseigna la théologie pendant onze ans ; mais en 1658 il aima mieux perdre sa chaire que de souscrire à la condamnation du docteur Arnauld. Néanmoins, il souscrivit le Formulaire d'Alexandre VII. il mourut le 15 décembre 1677. Après sa mort, son frère fit imprimer ses Résolutions de plusieurs Cas de conscience touchant la Morale et la Discipline de l'Eglise» 3 vol. in-40. Le premier parut en 1689, le second en 1692, le troisième en 1704. Cfr. Journal des Havans, t. XVII, p. 353-362; Mémoires de Trévoux, 1705, t. I, p. 5&-69. lîenoit XIV appelle Sainte- Beuve prcTc/a rus srriptor dans un bref adressé en 1746 à Pévêque d'Huesca, ad Oscensem antistitem. Voir aussi Journal de Sainte- Beuve, docteur de Sorbonnc et professeur royal ; Étude d'histoire jjrivéc, contenant des détails inconnus sur le premier jansénisme; Paris, 1805, in-8^

COKRESPONDANXfi AVEC LE SÉMINAIHE DU PU Y 4i

LETTRE XXXV

A MONSIEUR GUYTON

Ce 2 décembre 1692.

Je suis Irop édifié de voire dernière leltre, Monsieur et très cher en Notre Seigneur, pour ne vous pas témoigner la satisfaction qu*elie m*a donnée. J*en ai été d'autant plus édifié que je vois, d'une part, qu'une pareille docilité dans le temps où nous sommes est fort rare; et, de l'autre, que des sentimens trop sévères, qui ne sont capables dans Saint-Sulpice que de partager les esprits et diviser les cœurs, y auroienl rendu les talents que Dieu vous a donnés très inutiles. Ce qui me rend encore votre soumission plus remarquable, esl le sentiment d'humilité qui l'accompagne. Car, ce ne peut être que l'effet d'une grâce particulière, la proposition que vous me faites, d'une satisfaction publique. C'est une 1res bonne disposition que Dieu vous donne; mais je ne crois pas qu'il en demande présentement l'exécution. Il suffira que vous enseigniez le contraire des sentimens trop sévères que vous auriez avancés. Ce sera un bon lénitif pour guérir les plaies que votre trop grande sévérité auroit pu faire. Vous jugerez assez par la manière dont je vous écris cette lettre combien, du fond du cœur, je suis k vous. — L. Tronson.

LETTRE XXXVI

A MONSIEUR DE LANTAGES

Ce 13 janvier 1693.

Je suis bien obligé k votre charité, Monsieur et très cher en Notre Seigneur, et k celle de tous nos Messieurs pour tous vos bons souhaits et pour Tintérét que vous prenez k ma santé. Elle est beaucoup meilleure qu'elle n'a été depuis huit mois, et il n'y a plus qu'un reste de goutte au bout du pied,

42 LIVRE SEPTIÈUE

dont j*espère pouvoir être guéri par la continuation de vos prières.

Le changement des dispositions du Prélat envers son séminaire m*a donné de la joie. Car il y a apparence que cela vous attirera plus d'ecclésiastiques, et que vous aurez plus de matière à exercer votre zèle. Cependant, il seroit à souhaiter, ou que le nombre n*en augmentât pas trop, tant que les denrées seront si chères; ou que Ton put augmenter les pensions. Car si la disette continue et que vous soyez obligés de payer les droits que vous me marquez, vous seriez contraints d'avoir recours à de grands emprunts. Je vois bien que vous ne pourrez pas vous dispenser d^n faire quelques-uns; mais il faut prendre garde de ne pas trop charger le séminaire.

Je viens de recevoir quatre exemplaires de votre livre clérical (1).

J*ai lu avec beaucoup de satisfaction une partie de vos cahiers (2); car ils sont si instructifs et vous y expliquez si bien les principales obligations des prêtres, et en particulier la doctrine du très saint sacrifice de Tautel et les dispositions pour le bien offrir, qu^il n*y a personne qui n*y puisse trouver de quoi s'instruire.

J'y ai remarqué trois ou quatre choses qui ont fait peine à quelques-uns, et auxquelles vous pourrez faire réflexion pour en juger vous-même.

La première est aux pages où vous dites la manière dont vous faites oraison, dont vous vous appliquez à la sainte messe et à votre action de grâces. Vous verrez s'il ne seroit point plus à propos de parler en tierce personne, pour ôter la pensée que vous voulez vous proposer vous-même pour exemple. C'est ce qu'ont cru ici quelques-uns qui ont vu cetle réponse (3).

(1) Instructions ecclésiastiques, où l'on tâche de faire connoitre l'essence, la dignité et la sainteté du clergé, par un Prêtre du clergé; premier tome; Au Puy, 1692, in-S».

(2) Us contenaient le texte qui devait former le « tome second, où il est traité de TOrdre de prêtrise, de la dignité du Sacerdoce et de la sainteté des Prêtres de Jésus-Christ » : il ne parut qu'en 16d4.

(3) Pour prévenir cette impression fâcheuse et conserver néan-

On penseroit aussi qu*il seroit à propos de retrancher les (rois exemples que vous rapportez pour prouver combien la pureté des confesseurs est exposée, et combien il est nécessaire qu*ils soient extrêmement chastes. Car ces exemples ne paroissent point assez nécessaires pour s*exposer à faire peine aux âmes chastes par les idées fâcheuses que ces exemples donnent (1).

L'explication que vous donnez aux paroles de S. Pierre, lorsqu*en parlant aux pasteurs il leur dit, vos âmes, que vous expliquez des âmes de leurs paroissiens, est une explication qui paroit un peu forcée et extraordinaire, et je ne sais si elle seroit bien reçue, à moins que d'être autorisée de quelque Père qu41 faudroit citer, au moins à la marge, si vous en avez quelqu'un (2).

Il y a aussi quelques personnes qui trouvent que vos réponses sont trop longues, surtout en quelques endroits, où Ton pourroit ajouter aisément quelque demande.

Je suis. Monsieur et très cher en Notre Seigneur, entièrement et très cordialement à vous. — L. Tronson.

LETTRE XXXVIl

A MONSIEUR LE FEUUUKULX

Ce 26 janvier 1693.

J'ai reçu vos conférences, Monsieur et très cher en Notre Seigneur; nous les ferons lire au plus tôt afin de vous les envoyer dans peu de temps.

Votre incommodité de vue vous doit obliger à vous mé-

moins la forme de sa première rédaction, M. de Lantages imagina un expédient : il rapporta une « conversation » qu'il avait eue « quelque temps » auparavant « avec un vrai prêtre, qui » riionorait « de son amitié et de sa confiance », et il mit dans sa bouche ce que, primitivement, il disait comme étant de lui-même. Voir les pages 2G4-272 du tome II des Instructions ecclésiastiques, édition de 1604.

(1; Us ont disparu du texte imprimé.

r2) Cet endroit a été également supprimé.

ïï LIVRE SEPTIÈME

nager. Un habile oculiste m*a dit autrefois que le meilleur remède étoit de n*y en point faire; maisqu*il falloit cesser la lecture aussitôt que les yeux commencent à cuire. Vous ferez très bien de ne lire ou écrire que peu ou point du tout a la chandelle, et jamais au soleil.

On peut continuer d*expliquer la Morale dans Abelly (1), en attendant que l'on ait des cahiers bien corrects et bien sûrs que Ton puisse dicter. Car, comme les uns ont des opinions trop sévères, et les autres en ont de trop relâchées, il est bon de ne pas laisser la liberté à chacun d'enseigner ce qui lui plairoit davantage, mais d'avoir une règle sûre que les uns et les autres puissent suivre; ce qui est plus Important en ce temps ici qu'en aucun autre.

Je salue M. de Lantages et tous nos autres Messieurs. Je leur souhaite à tous mille bénédictions, et à vous en particulier qui m'êtes et me serez toujours très cher en Notre Seigneur. — L. Tronson.

LETTRE XXXVIII

A MONSIEUR DE LANTAOES

9 mars 1693.

Je suis ravi, Monsieur et très cher en Notre Seigneur, d'apprendre que votre nouveau bâtiment, la bonté des sujets, les soins de M. Guyton et surtout les vôtres dont vous ne dites mot dans votre lettre, font aller le spirituel de votre séminaire mieux que jamais. Un supérieur de séminaire qui est tout le jour dans sa chambre, toujours prêt à écouter et à répondre à ceux qui viennent, et toujours fidèle à faire ce qu'il peut selon l'état où Dieu le met, donne toujours un assez bon exemple. Si votre toux n'a point de plus mauvaises suites que de vous empêcher de faire le carême, d'aller le matin à l'oraison, et de vous obliger de garder la clôture,

(1) MeduUa théologien ex sacris Scripturis, Conciliorum Pon- (ipcumque et sanctorum Patrum ac Doctorum placitis empressa : Parisiis, 1687, 2 vol. in-12.

nous nous en consolerons. Car, ni l'inobservance du carême, ni votre absence de Toraison du matin n*empécheront le fruit de vos paroles, assez soutenues d'ailleurs par vos exemples. Et quant à Tobligation de demeurer toujours dans votre chambre, je crois que c'est une des choses qui peut faire le plus de bien à la communauté. Cependant ne négligez rien de tout ce que vous croirez vous pouvoir soulager, quand ce ne seroit que pour l'amour que vous avez pour le séminaire de la Sainte Vierge, auquel vous voyez que votre présence est encore nécessaire.

La résolution de M. Jannon de vous donner 1400 livres par avance sur les 10,000 livres qu'il vous lègue par son testament, est une marque que la Providence veille sur vos besoins. Il y a tout sujet de bénir Dieu de ce secours qu'il vous envoie dans votre nécessité.

La peine où vous êtes touchant ce que feu M. de Poussé a avancé pour votre procès (1) ne vous doit plus embarrasser. On a examiné l'afTaire à fond, et l'on ne trouve pas la moindre apparence que vous soyez obligé à quoi que ce soit. Ainsi, demeurez sur cela en paix, et à la vie et à la mort ; et ne regardez que comme des tentations ou des amusemens inutiles tous les doutes qui pourroient désormais vous venir sur cette affaire.

Je suis, mille fois plus que je ne puis vous dire, tout à vous. — L. Tronson,

LETTRE XXXIX

A MONSIEUR LE FBUGUEULX

Ce 25 Juin 1693.

Enfin, Monsieur et très cher en Notre Seigneur, tout le monde jette les yeux sur vous pour vous charger de la cure. J'ai été très édifié de ce que vous m'avez mandé sur cela, et

(1) Procès dans lequel M. de Lantages avait été engagé pour affaire personnelle.

4() LIVRE SEPTrÊUE

les senlimens que vous témoignez dans votre lettre répondent très bien à l*idée que j*ai toujours eue de votre piété et de votre abandon à Dieu pour faire sa très sainte volonté, qui vous seroit manifestée par l'obéissance. Ainsi, quoique cet emploi soit plus pénible que celui que vous aviez dans le séminaire où vous enseigniez les Cas de conscience, je crois que vous l'accepterez de bon cœur, puisque la Providence vous y engage; et que vous n'y aurez pas moins de bénédiction que vous n'en avez eu dans vos travaux passés. Comme on ne voit personne plus digne que vous pour occuper cette place, étant déjà connu dans le lieu, y étant aimé et estimé, et pouvant mieux que personne ménager les esprits, je ne puis douter que Dieu ne vous y appelle, qu'il ne vous y soutienne, et qu'il ne vous donne le courage et les forces nécessaires pour y procurer avantageusement sa gloire.

Je sais la grande étendue de votre paroisse, et combien elle est pénible et difficile à bien servir. Je craindrois pour vous beaucoup cet emploi, si vous n'aviez pas M. de Lantages pour vous régler et pour vous empêcher de travailler au dessus de vos forces. Comme la pauvreté et les misères du temps, qui augmentent les besoins, multiplient aussi le travail, et que même on ne peut pas quelquefois suffire à tout, vous ne croiriez pas peut-être vous devoir modérer; et, en suivant l'ardeur de voire zèle, vous pourriez en peu de jours vous mettre hors d'état de travailler le reste de votre vie. Mais comme vous êtes un enfant d'obéissance, les règles et les avis de M. de Lantages vous feront éviter cet inconvénient : car il ne vous en donnera que de prudents et de bien sûrs. Au reste, les misères et les besoins sont si grands partout, qu'il n'y a que la confiance en Dieu et l'abandon à la Providence qui puissent donner la paix à ceux qui sont dans les emplois. C'est sur quoi je vois avec bien de la joie que vous vous appuyez, et ce qui vous attirera beaucoup de grâces.

Je suis. Monsieur et très cher en Notre Seigneur, tout à vous. — L. Tronson.

A MONSIEUR 6U YTON

Ce 12 septembre 1693.

Il y a sujet de bénir Dieu de la disposition de votre Prélat. C*e$t un effet de la protection de la Très Sainte Vierge sur votre séminaire. Vous aviez raison de craindre les suites de ce long silence : mais enfin vous voilà en repos; et puisqu'il a agréé M. Le Feugueulx pour curé, vous pouvez maintenant travaillertous en paix.

La malignité des bruits qui courent dans la ville n'empêchera pas que Tœuvre de Dieu ne se fasse et qu'il ne soit glorifié dans le séminaire. Pourvu que Ton s'applique à y conserver l'ordre et à maintenir chacun dans son devoir, il n'v a qu'à laisser crier le monde et demeurer en paix. La Sainte Vierge conservera son ouvrage.

Je ne vois point d'inconvénient à la proposition que vous me faites de dicter, l'année prochaine, les Attributs, la Trinité, la Grâce, et Y Incarnation; car je crois qu'il est important de mettre vos séminaristes en état, quand ils ont à parler des mystères devant le monde, de ne point faire d'hérésie. Voyez cependant avec M. deLantages ce qu'il croira leur devoir être plus utile. Pour la Morale, si on dicte des écrits, on pourroit dicter ceux de Limoges, en changeant certaines propositions que l'on a cru ici devoir réformer dans leurs Traités, et dont nous vous enverrons la liste.

Je bénis Dieu de vous avoir guéri de la démangeaison des nouvelles, qui ne servent qu'à dessécher le cœur, donner de continuelles distractions et à faire perdre beaucoup de temps.

Les articles que vous me marquez dans votre lettre sont très importants pour le bon ordre de la maison. Vous avez très bien fait de me les mander; car cela servira en temps et lieu. Je ne vois pas quelle autre difficulté on peut faire que celle de la nouveauté. C'est ce qui fait voir la difficulté

(le changer les vieilles coutumes, et la nécessité de n'en prendre que de bonnes. Vous ferez bien de ne point insister» pour ne vous point rendre suspect. Avec la prière et la patience on remédiera à tout; et j'espère que Dieu en donnera les ouvertures, il faut les attendre de sa Providence. Quand on veut les prévenir, on gâte tout. Ainsi, exspecta Dominum, viriliter âge, confortelur cor tuum, et susiine Dominum (Psalm. XXVi, 14). Je suis bien aise de voir dans votre lettre que c'est là votre disposition.

Tout à vous. — L. Tronson.

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