LETTRE XLIV A MONSIEUR DE SAINT-AUBIN
Mars 1693.
Je vous remercie, Monsieur et très cher en Notre Seigneur, de l'ordonnance du Prélat (1) que vous m'avez envoyée pour le retranchement des fêtes. Je ne sais si les douze apôtres avaient accoutumé d'être fêtés dans le diocèse; mais l'on dit qu il en a retranché six tout d'un coup, et que c'est beaucoup pour un commencement.
Je ne m'étonne pas de ce que vous me mandez de certains désordres; mais je plains les prélats, qui ont sujet d'être fort embarrassés pour trouver les moyens d'arrêter, d'un côté, les scandales, et de pourvoir, de l'autre, aux besoins des âmes. Que nous sommes heureux, mon cher Monsieur, de n'être point dans ces embarras, et dans beaucoup d'autres qui ne sont pas moins fâcheux et qui sont inséparables de la crosse et de la mitre! Jouissez en paix de votre solilude pendant que Notre Seigneur vous en donne le temps; et si vous estimez ce bonheur autant qu'il le mérite, vous l'en remercierez comme de l'une des plus grandes grâces qu'il vous ait faites de votre vie. Je souhaite que vous y rencontriez ce que les saints autrefois y ont trouvé : Portum tranquillitatis, ab œstu seculi refrigerium, mundi perse quentis felix effugium.
Ne trouvez-vous point que M. Grandet soit bien à plaindre, ou au moins que ses amis doivent compatir à sa douleur, de se voir obligé d'occuper une place dont il se croit indigne, et pour laquelle il avoit un si grand éloignement; une place où il ne sera plus chargé du soin des dévotes; une place où il sera obligé de ne plus travailler que pour le clergé. N'y a-t-il pas là de quoi le plaindre? Je ne laisse pas néanmoins de Ten congratuler. S'il y a quelque sujet de compatir à sa douleur, c'est à Toccasion de celle que lui donne apparemment
(1) Michel Le Peletier, frère de ral)l)é de Saint-Aubin.
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lo bon accueil que Ton fail à des principaux du parti qui viennent rendre visite. Je ne doute pas que cela n*aliume son zèle. Mais il faul, pour ne rien gâter, qu*il le renferme en lui-nién)e sans dire mot : car ce n est pas à présent le temps de parler. Vos avis lui seront en plusieurs occasions nécessaires et toujours très utiles. Vous faites bien même de vous contenter d*avis généraux pour ce qui regarde le séminaire, et de vous en tenir là.
Je ne vois pas dinconvénient que vous prêchiez à la procession générale dont vous m'écrivez, pourvu qu*on vous en prie. Je suis, autant que Ton peut être, tout à vous. — L. Tronson.
LETTRE XLV
A MONSIEUR LE PELETIER
13 maors 1693.
Monseigneur,
Je vous suis très obligé de l'honneur que vous me faites de vouloir bien me communiquer le sermon de M. de Saint- Aubin. Je crois que vous aurez remarqué qu'il a du talent pour la composition, et qu'il sera en état de réussir dans la prédication quand il aura fait un bon fonds, et que Dieu l'appellera à cet emploi. Mais il me semble que ce n'en est pas présentement le temps, et je pense que lui-même en est assez persuadé. Car, comme il me témoigne toujours un grand amour pour la 'retraite et pour la vie retirée qu'il mène, je me persuade qu'il ne se sera pas produit de lui-même en
(1) Claude Le Peletier, né à Paris le 28 juin 1631, Conseiller au Parlement en 1652, président aux enquêtes en 1662, prévôt des marchands de la ville de Paris en 1668, conseiller honoraire au Parlement de Paris en 1673, conseiller d'État ordinaire en 1678, contrôleur général des Finances et ministre d'État du 6 septembre 1683 au 20 septembre 1689, conseiller d'État ordinaire et conseiller au Conseil royal des finances le même jour qu'il quitta le contrôle général, surintendant général des postes le 1" janvier 1692, quitta définitivement la Cour en 1697, et mourut à Paris le 10 aot^t 1711.
CORRESPONDANCE AVEC LE SÉMINAIRE D'aNGERS 63
celle occasion; mais qu*ii n*aura pas cru pouvoir honnêlemenl refuser la proposition que lui en aura faile Monseigneur d*Ângers. Ainsi, je ne vois pas que les suites en soient à craindre, à moins qu'il se vît engagé à quelque autre occupation qu'à ses études par la nécessité d'obéir au Prélat. Pour les deux autres imprimés que M. Clavel (i) m'a communiqués de votre part, je vous dirai que notre esprit ici est de nous soumettre aux Prélats, et non pas de juger de leur conduite. 11 est vrai que plusieurs qui n'ont pas tant de retenue et qui se donnent trop de liberté, disent que de retrancher tout d'un coup six apôtres, c'est beaucoup pour un nouvel évéque ; que quelques-unes des demandes qu'il fait à ses curés et auxquelles il demande des réponses par écrit peuvent avoir de très mauvaises suites; qu'une visite du diocèse qui auroil précédé ses ordonnances lui auroit peut-être donné d'autres lumières, etc. Mais comme toutes ces choses me passent, je dois me contenter de vous dire que je regarderai avec respect tout ce qui me viendra de votre part et de la sienne, comme étant, avec beaucoup d'estime et un attachement auquel on ne peut rien ajouter, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur. — L. Tronson.
LETTRE XLVi
A l'abbé DE SAINT-AUBIN
Ce 15 mars 1693.
Je vous remercie. Monsieur et très cher en Notre Seigneur, de la lettre circulaire de Monsieur votre Prélat que vous m'avez envoyée avec les demandes qu'il fait à Messieurs ses Curés. S*il eût crû ses meilleurs amis, je pense qu'il n'aurait pas été
(1) Claude Clavel, prêtre du diocèse de Vienne, entra au séminaire de Saint-Sulpice le 17 novembre 1687, fut reçu docteur le 22 mai 1690, alla auprès de M. Le Peletier, ministre d'État en 1692, et fut chanoine théolo<,'al d'Angers, du 13 octobre 1694 au mois de janvier 1704. Il enseignait PÉcriture-Sainte au séminaire d'Antrers en 1695, mais sans appartenir à la compagnie de Saint-Sulpice.
i'Â LIVRE PREMIER
si vile, et que ses règlements et ordonnances auraient été plus universellement approuvés, s*ii ne les eût proposés qu*après avoir fait la visite de son diocèse.
Vous faites très bien de vous servir de M. Grandet pour faire dire au Prélat les choses qu'il est bon qu'il sache ; car il est assurément bien important que vous continuiez toujours à vous ménager. Je souhaite que ce que vous avez mandé à xMonsieur votre père ait eu un bon effet.
J'ai lu votre sermon, et j'ai été bien aise de voir que vous avez du talent pour la composition ; je crois que vous n'en aurez pas moins pour la prononciation ; cependant, comme ce n'est pas là ce que Dieu demande présentement de vous, il vous doit suffire, pour ne point vous détourner de votre retraite, que l'on ait vu ce que vous pouvez faire.
M. de Flamanville m'écrivit aussitôt après son arrivée à Angers. Depuis ce temps là, je n'ai point reçu de ses lettres. Je ne sais si c'est de peur de me faire paraître sa qualité d'abbé qu'il ne m'écrit pas. Tout à vous. — L. Tronson.
LETTRE XLVii
A l'abbé de saint- AUBIN
Ce 19 mars 1693.
Quoique je vous aie écrit avant-hier, Monsieur et très cher en Notre Seigneur, je ne puis différer de le faire encore aujourd'hui pour vous témoigner la joie que j'ai de votre sermon. M. de Flamanville m'en mande des merveilles. Il a bien cru que j'y prendrais assez de part pour recevoir celte nouvelle comme la meilleure et la plus agréable qu'il me pouvait écrire. Cependant, j'en apprends une dans votre lettre qui me louche davantage, et qui me donne encore plus de joie : c'est la grâce que Dieu vous fait de conserver la pureté do votre cœur et de le tenir fermé aux louanges que l'on vous donne, dont, en sa grande miséricorde, il vous fait connaître la vanité. J'espère que la retraite vous en donnera à la fin tant de dégoût, que vous vous trouverez comme cet
CORRESPONDANCE AVEC LE SÉMINAIRE i/aNGERS tU)
bomme sage dont parle s. Chrysostome : Vir sapiens, quando laudatur in facie, ftagellaiur in corde. Je prie Notre Seigneur de vous faire trouver dans son pur amour la consommation de tous vos désirs. Je suis en lui, Monsieur et très cher, tout vôtre. — L. Tronson.
LETTRE XLViii
a l'abbé de SAINT-AUBIN
Ce 22 mars 1693.
Quand il ne s*agira que de soutenir vos intérêts. Monsieur et très cher en Notre Seigneur, je consens que vous m*accusiez d*être un peu malin, et je souscris de tout mon cœur au jugement que vous avez fait. Vous aurez pourtant vu dans ma lettre que Monseigneur votre père vous a envoyée, qu*ii n*y a rien qui ne soit conforme à vos dispositions et aux siennes. Au moins, il m*a paru que ni la vérité ni la sincérité n*y ëtoient point blessées. Quant au Prélat, outre que c'aurait été un jugement qui ne nous appartient pas, que de vouloir juger de sa conduite, j*ai supposé que, comme il en connaît le détail et qu*il peut savoir ce que l'on en dit dans le monde, il est en état d'en juger mieux que personne. La pensée que l'on a eue, que vous étiez prévenu, vous doit servir; vous avez bien fait de répandre un peu d'huile sur votre salade, afin que l'on ne vous accuse pas d'y mettre trop de vinaigre.
M. Brenier est ici en retraite, et la grande pratique que nous lui donnons est de ne plus parler de lui (1). Je ne puis vous dire. Monsieur et très cher en Notre Seigneur, combien je suis en lui tout vôtre. — L. Tronson.
(1) Manière charmante de louer Phumilité et la modestie de M. Brenier, qui ne parlait de lui-même qu'avec mépris, comme il est dit dans sa vie.
00 LIVHK PUKMIKIt
LETTRE XLix
20 avril 1693.
J'ai peine à croire, Monsieur et 1res cher en Noire Seigneur, que les emplois d'une cure puissent s*accommoder avec votre supériorité. La vigilance, les soins et Tassiduité qui sont nécessaires pour établir Tordre et maintenir chacun dans son devoir demandent un homme tout entier; et si votre séminaire se remplit, vous verrez que vous n*aurez pas trop de tout votre temps pour pourvoir à Tordre de la maison et aux besoins des particuliers. Pourvu que vous leur donniez à toute heure un libre accès pour vous parler, — qui est le plus grand bien que vous puissiez faire, — et qu*ils soient assurés qu'ils vous trouveront toujours prêt à les écouler avec plaisir, ils vous donneront assez d'occupation pour ne vous point laisser de temps de reste. Ainsi, je ne crois pas que vous puissiez vous partager sans que le séminaire en souffre; et quelque grand que soit votre zèle, je vous conseille de vous contenter de bien faire aller votre séminaire.
Nous permettons ici, Thiver, de jouer, les soirs, à colinmaillard, parce que nous avons vu que cela n'a point ici de mauvaises suites. Je ne sais pas s'il en seroil de même dans les provinces. Vous en jugerez. Tout à vous. — L. Tromson.
LETTRE
A l'abbé de SAINT-AUBIN
Ce 22 juin 1693.
Il y a deux jours, iMonsieur et très cher en Notre Seigneur, que j'ai reçu votre lettre du 17 de ce mois : je n'en avais pas reçu depuis celle du 19 avril, dans laquelle vous me parliez de l'opéra de La Flèche. Ainsi, celle que vous me mandez avoir écrite, il y a environ quinze jours, sera apparemment
CORRESPONDANCE AVEC LE SÉMINAIRE u'aNGKHS ()7
perdue, car je n'en ai eu nulle nouvelle. On m'a parlé de l'ordonnance synodale, mais je n*y ai répondu qu*à mon ordinaire, c*est-à-dire, selon votre langage, en politique.
Il faut que je vous avoue que je commence à craindre la vie sédentaire pour vous; car on dit que votre santé en souffre, et qu'elle n*est pas si bonne qu'à Paris. Si vous remarquez qu'elle s'affaiblit, vous auriez quelques précautions à prendre pour ne vous pas user inutilement dans la retraite.
M. Grandet ne me mande rien de ses peines; n'est-il pas content de ses séminaristes et de son séminaire? Regrette-t-il sa cure et ses emplois passés? Le Prélat ne l'appuie-t-il pas dans son emploi présent, et ne lui donne-t-il pas lieu d'y faire tout le bien qu'il souhaite?
Vous savez ce que j'ai répondu d'abord sur la proposition d'une seconde abbaye. Le plus grand bien de l'Église, auquel Tinlérét des particuliers doit céder est notre règle. Examinez bien sur ce pied ce que vous devez faire; vous êtes sur les lieux, vous voyez ce qui se passe, vous en pouvez mieux juger que personne.
Je ne vous mande point de nouvelles d'ici, parce que M. Bourbon se charge de vous en écrire.
Nous n'en apprenons aucune de M. de Flamanville : sa santé s'accommode-t-elle avec ses emplois, et ses bonnes tilles ne le rendent-elles pas trop sérieux?
Je salue M. Peletier dont je suis bien aise que vous soyez content. Je souhaite que la lettre que l'on a fait imprimer, en attendant l'ordonnance, ait tout le bon effet qu'on en espère.
Si peu que Monsieur votre père vous donne ouverture de venir à Paris, je vous conseille d'en profiter.
Vous verrez par cette liste que je vous envoie combien je vous souhaite parfait en toutes choses. Tout à vous. — L. Tronson.
LETTRE u
A MONSIEUR LE PBLETIBR
A Issy, ce 19 octobre 1693.
Monseigneur,
Je bénis Dieu des sentimens chrétiens qu*il vous inspire et de la disposition qu*il vous donne de ne rien désirer avec plus d*ardeur que raccomplissement de sa très sainte volonté, et de ses adorables desseins sur vous et sur votre famille. C*est ce qui m'engage. Monseigneur, de répondre avec plus de liberté à ce que vous avez eu la bonté de mo proposer dans la lettre que vous m*avez fait Thonneur de m'écrire.
La translation de Mc^' TÉvéque d'Angers à Tarchevéché de Tours, après une année seulement d'épiscopat, pourra surprendre et faire raisonner beaucoup de monde : mais au fond, il ne m'y paroit rien qui soit contraire aux Canons, pourvu que l'on y voie le bien et l'utilité de l'Eglise. Car c'est ce qu'elle suppose toujours lorsqu'elle permet ces translations, et le canon qui marque que la dispense s'en obtient plus aisément quand elles se font pour passer ad majorem ecclesiam, dit expressément que c'est oh utilitatem Ecclesiœ. De sorte que je ne vois rien en ce que vous proposez, qu'un père chrétien ne puisse faire, si cette utilité lui paroit. Comme vous pouvez être informé de l'état de ces deux diocèses, et connoître le bien que l'on fait à Angers et celui que l'on peut faire à Tours, vous jugerez mieux que moi qui ne connois ni l'un ni l'autre, si ce changement est avantageux à l'Église. J'espère que Dieu qui voit la pureté de vos intentions ne permettra pas que vous preniez d'autre parti que celui qui sera le plus pour sa gloire (1).
(1) Michel Le Peletier resta évèque d'Angers. Mathieu-Isoré d'Hervaut. nommé évêque de Condom le 8 septembre 1693, fut nommé archevêque de Tours le 1«^ novembre suivant, sacré le 25 février 1694, et mourut à Paris le 9 juillet 1710.
Uuanl à M. Tabbé de Sainl-Âubin, il me semble qu*il seroil important que vous connussiez ses dispositions et le fond de son cœur, avant que de faire aucune démarche pour l'engager. Car il a un extraordinaire éloignement de Tépiscopat ; et comme cet éloignement ne vient pas de l'appréhension du travail, ni du désir d'une vie molle et oisive, mais de la crainte des périls et du désir de son salut, peut-être jugerezvous à propos d*y avoir quelque égard. Pour moi, je pense que si Dieu Tappelle à cette dignité, ou il changera ses dispositions, ou il fera connoitre quelque marque plus précise de vocation. C'est là. Monseigneur, tout ce qui m'est venu en pensée, après avoir recommandé à Dieu ces affaires. Nous continuerons de le prier, afin qu elles réussissent à sa plus grande gloire. Je suis avec beaucoup de reconnoissancc et de respect. Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur. — L. Tronson.
LETTRE LU