A MONSIEUR DE SAINT-AUBIN
Ce 13 Janvier 1694.
J*ai reçu avec joie et comme une bonne étrenne la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire le 6 de ce mois : car je n'ai pu voir, qu'avec une consolation particulière ce que vous me mandez des entretiens que vous avez faits, et de la facilité que Dieu vous a donnée, et que vous regardez comme une grande grâce et une nouvelle marque de votre vocation. J'avoue, mon très cher, que vous ne pouviez me rien mander de plus agréable, ni rien qui fût plus conforme à mes désirs. Je ne doute pas, qu'en continuant à faire des entretiens, vous n'acquerriez une grande facilité de parler; mais il faut tâcher à vous préparer toujours, afin de ne pas battre la campagne et de vous accoutumer à parler juste. Un temps viendra que, la moisson étant plus grande, vous reconnoitrez le& bontés de Notre Seigneur de vous donner le temps de
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vous remplir ainsi dans la retraite, et de vous former peu à peu pour ce qu*il demandera un jour de vous.
La manière dont vous vous préparez à vos entreliens ne peut <iue vous être utile. Vous faites très bien de prendre ainsi du temps pour lire quelques traités des Pères et d'en faire des collections par ordre alphabétique. Les traités qui sont dans le Septem Tubœ{l)soni propres à votre dessein et vous fourniront beaucoup pour les matières ecclésiastiques. S. Augustin sur les Psaumes m*a toujours paru admirable; non pas pour le sens littéral, mais pour les maximes et la morale chrétienne que Ton y trouve toute entière. Il est fort diffus et fait très souvent de longues digressions ou parenthèses ; mais c*est bien souvent ce qu il a de plus beau. Si Dieu vous donne attrait pour cette lecture, je crois que vous n\ perdrez pas votre temps. Je vous conseille aussi, pour vous délasser, de lire quelquefois des livres sur la langue françoise, et de commencer par les Remarques de Vaugelas (2) et du P. Bouhours (3), où vous trouverez de bonnes règles.
Je connois M^*' Rousseau (4) : j*estime sa piété, et je souhaiterois fort contribuer au bien de sa communauté : mais quelque raison qu^elle ait de vous désirer pour supérieur, quelque pressans motifs que puisse avoir M^' d*Angers de vous en solliciter, je crois que vous en avez encore de plus forts pour le refuser. Car je suis très per-
(1) Septem Tubœ sacerdotales, sive selecti septem SS. Patrum tractatus : Jo. Chrysostomi, Hieronymi, Prosperi, Gregorii, Pétri Damiani, Bernardi et Pétri Blesensis, quibus prœlati, sacerdotes, etc. ad vitde sanctimoniam, et ecclesiasticse disciplinae observantiam excitantur; opus primûm à Jo. Merlone Horstio collectum; Parisiis, G. Soly, 1663, in-4o. Une seconde édition, augmentée de traités empruntés à Salvien et à Vincent de Lérins, avec des notes d'Etienne Baluze, parut à Lyon en 1693, in-4».
(2) Remarques sur (a langue françoise ; Paris, 1647, in-4».
(3) Remarques nouvelles sur la langue françoise ; et suite des Remarques nouvelles sur la langue françoise, par le P. Bouhours: plusieurs fois imprimées. Voir Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, dernière édition, 1. 1, col. 1901.
(4) Voir, plus loin, la note de la lettre du 3 août 1695.
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suadé que cela ne VOUS convient nullement; que ce n*est point votre vocation, et que quelque grand bien que, selon les apparences, vous y puissiez faire, cen'est point là le bien que Dieu demande de vous : ad majora natus es. Ainsi, vous avez très bien fait de refuser, et vous ne sauriez mieux faire dans la suite que de persévérer constamment dans votre refus. Vous n'en verrez pas présentement si bien Timportance (jue vous la connoitrez un jour. Vous voyez comme je vous tiens parole en vous parlant, et d'une manière décisive. Mais quand ma promesse ne m'y obligeroit pas, votre désir m'y engageroit assez ; outre la manière sincère et cordiale avec laquelle vous me parlez, je ne pourrois pas m'empôcher de répondre à une confiance et une ouverture de cœur aussi entière que la vôtre. Je prie Notre Seigneur d'être par son amour, et pour le temps et pour Téternité, Tunique lien de nos cœurs. Je suis en lui tout vôtre. — L. Tronson.
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