‹ Correspondance de Louis TronsonChapitre 29 sur 42 · A MONSIEUR DE MA6UEL0NNB · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE MA6UEL0NNB

2 mars 1680.

Soyez fidèle à bien aimer toujours Notre Seigneur et à ne chercher qu'à lui plaire. I/amour et le désir de votre cœur répareront les défauts de votre oraison. Pourvu que vos distractions ne soient pas volontaires, tout ira bien. Vous voulez Dieu pardessus tout; Taccomplissement de sa volonté fait votre joie, et son bon plaisir est, au fond, tout ce que vous désirez. Contentez-vous de vous renouveler dans ces dispositions quand vous êtes distrait. Vous savez ce que dit S. Augustin, que, sine inteimiissione orat, qui sine intermisslone desiderat : continuum desiderium continua vox tua est (1). C'est l'étal où je m'imagine voir votre cœur, et où je

(1) s. Aug'ustin a dit : Desiderium semper orat, etsi tiugua tarcai. Si semper (f es i fieras, semper or as. Serai. LXXX, n. 7; Oprr. t. V, p. 431 éd. Rened.

ne doute point qu*il ne s'affermisse tous les jours. Tenez-le seulement vide de tout, et Notre Seigneur ne laissera pas de faire son œuvre en vous, dans le temps même que vous n'y penserez pas.

Je ne vous dis rien de vos tentations, parce que vous savez combien vous les devez mépriser, et demeurer en paix, de quelque manière quelles vous tourmentent. Elles ne vous nuiront pas tant que vous vous tiendrez bien uni à Notre Seigneur, et que vous aurez autant de désir d*étre uniquement à lui, que vous en avez ressenti jusqu'à celte heure. Soyez-lui Kdèle, et dites-lui, dans une confiance filiale, ce que lui disoit autrefois le Prophète : Juxtà est qui justtficat me : aiemua nimul : et quis est adversarius meusf Ecce Dominus auxi- Itator meus : quis coniradicet mihi (Isai. L, 8)? Vous avez besoin de cette confiance pour ne point donner lieu à ces craintes et à ces scrupules qui vous inquiètent quelquefois. Ils ne doivent point vous empêcher de dire la sainte messe, et vous faites bien de la célébrer nonobstant tous vos troubles. Agissez avec liberté, et ne laissez point resserrer votre cœur qui doit être dilaté par Tamour. Vous voyez bien, dans le fond, que vous ne voulez que Notre Seigneur. Renouvelezvous simplement dans ce désir, et sans faire tant de réflexions sur vous-même, abandonnez-vous en confiance à son divir. Esprit pour faire sa sainte volonté. On ne court point de risque <i s*oublier un peu soi-même pour penser davantage à lui. Rien ne vous fera marcher avec plus de sûreté, de pureté et de liberté, que cet abandon d*enfant dans le sein de son bon père.

Ne vous amusez point à réfléchir sur le voyage de la Chine : ce ne peut être là qu'un sujet d'inquiétude et de trouble pour vous. Dieu ne vous y appelle point, et il vous doit être fort indifférent que les pensées vous en viennent, ou ne vous en viennent pas. Je vous Tai déjà dit et vous le dis encore, afin que vous agissiez sur ce principe et que rien ne puisse sur cela troubler voire paix.

Vous avez raison de dire que notre vocation n*est point de nous distinguer par rien de singulier, mais de prendre des

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chapeaux et des habits suivant la règle de TÊgiise : Qualeê boni viri ecclesiastici nostri iempovis gestare soient.

Je crois que la lecture de S. Ëphrem vous sera bien utile. Vous verrez néanmoins, par Tallrait que vous y aurez et par le fruii que vous en retirerez, si vous le devez lire tout entier.

C'est une miséricorde très grande que Dieu vous fait de vous donner de Téloignement des conversations du inonde et de vous faire aimer la retraite. Peut-être néanmoins seroit-il bon de l'interrompre durant les vacances. Si vous avez besoin de vous divertir un peu plus que Ton ne fait ordinairement durant ce temps-là au séminaire, vous pouvez nous proposer sur cela vos vues, et avec d'autant plus de liberté que vous savez combien je suis cordialement à vous. — L. Tronson.

LETTRE xiii

A MONSIEUR (SAYR

13juinet 1680.

Je suis persuadé qu'il y a plus de bien à faire à Chalons qu'à Cahors. Ainsi, je ne puis qu'avoir bien de la joie de ta translation du digne prélat votre ami (i). Je ne m*étonne pas que l'on s'afflige de ce qu*il quitte; car on perd toujours beaucoup lorsqu'on perd un évêque de ce zèle et de cette piété; mais on croit que l'Église y trouvera son avantage; car il y a des maux dans le territoire qu'on lui donne auxquels il seroit diflicile qu'un autre apportât d'aussi bons remèdes qu'il le peut faire.

Si M^*^ de Limoges vous proposoit encore d'aller avec lui en visite (2), je crois que vous devriez examiner, avant que

(1) Ce prélat, « bon ami » de M. Gaye, était Louis-Antoine de Noailles, le futur cardinal archevêque de Paris, né le 27 mal 1651. Sacré évêque de Cahors en juin 1679, il fut nommé évêque de Chalons au mois d*août 1680, et enfin archevêque de Paris en 1695.

(2) Pendant la maladie de M. Michel Bourdon, vicaire général de

(le lui répondre, si votre sanlévous le permeltroit. Car vous avez besoin, durant les vacances, de prendre du repos; et il vous est bien dû, après le travail de toute Tannée. Ainsi, ne faites nulle difficulté si vous voyez que cela vous peut incommoder, de lui témoigner que votre santé ne vous le permet pas.

Je recommanderai de bon cœur à mon frère le procès des chanoines réguliers de Gahors, aussi bien que toutes les affaires où je saurai que vous prenez quelque pari; car je suis très sincèrement tout à vous. — L. Tronson.

LETTRE XIV

3 août 1680.

Nous avons su avec quelle bonté vous avez bien voulu donner à M. de Poussé (1) les dernières marques de voire amitié, dans le service que vous avez fail pontiHcalement pour lui. Je ne doute point qu'il n*en ait bien de la reconnoissance devant Dieu, et qu*il ne s'applique à vous obtenir dans le ciel par ses prières ce que vous avez tâché de lui procurer par les vôtres.

Pour moi, ce que je suis porlé à demander beaucoup à Notre Seigneur pour vous, est que vous viviez comme si chaque jour devoit élre le dernier de votre vie : sic vive quasi quotidiè moriturus : en sorte que, à chaque action^ surtout à celles où Télévalion, le désir de paroitre, l'impétuosité du naturel vous portent, vous vous disiez à vousmême : Si modo moriturus esses, hoc vel illud faceres, tali ac tali modof J'espère que vous voudrez bien, à la pareille, demander à Dieu pour moi cette même grâce, dont je vous assure que j*ai mille fois plus de besoin.

M. d'Urfé, M. Gaye avait souvent accompagné le prélat dans ses visites pastorales.

(1) Ancien curé de la paroisse Saint-Sulpico, mort le 8 juillet précé^ (lent.

•i8i LIVRE CrNOUIÈUE

Ce sera un grand avantage au séminaire, que la chapellt^ que vous lui procurez; et vous ne sauriez lui faire un présent qui doive lui être plus cher et lui attirer plus de grâce, que de lui donner le Très Saint-Sacrement pour y reposer toujours.

On fera demain en Sorbonne le sacre de M. le Coadjuteur de Rouen (1), qui sera sacré par son métropolitain. Le Père Furcy y fera merveille (2).

Les affaires de la Régale s*adoucissent du côté de Rome. Ainsi, il n*y a pas d'apparence que Ton envoie dans les provinces la lettre des Messieurs de TAssemblée au Roi, pour la faire signer aux autres prélats. Je ne crois pas même que l'on ait jamais eu celle pensée. Je suis tout à vous. — L. Tronsox.

LETTRE XV

A i/kVÊQUK de LIMOGES

Ce 24 août 1680.

Ne craignez pas que nous arrêtions ici M. Masson, ni même que nous formions aucun dessein sur lui sans vous lavoir proposé auparavant et en avoir eu votre approbation. Il est

(1) Jacques-Nicolas Colbert, second flls du célèbre ministre, fut en etfet sacré le lendemain 4 août, sous le titre d'archevêque de Carthage, par son métropolitain, François Rouxel de Médavy, archevêque de Rouen depuis 1671, mort au château de Grancey le 27 janvier

(2) « Le Père de Missy que, de son nom de baptême, on nomma toujours dans POratoire, selon l'ancien usage de nos premiers pères, le Père Fursy tout court, était natif de Péronne, fut re^u dans la Congrégation en la maison de Saint-Magloire le 6 octobre 1630, et y mourut le 30 mars 1693, après plus de 40 ans de séjour. 11 y fut toute sa vie d'un grand secours par les qualités qu'il avait du plus parfait rubriquaire (jui fût à Paris de son temps. 11 possédait â fond le cérémonial ecclésiastique dans la théorie et dans la pratique, l'ancien comme le moderne, l'ordinaire et l'extraordinaire. Aussi était-il consulté comme un oracle sur ces matières, et il se faisait peu de sacres où il ne fût appelé » (Batterel, Mémoires domestiques pour servir à l'histoire de f 'Oratoire; Paris, 1904, t. III, p. 438). C'est sans doute en cette qualité de savant rubriquaire, que le P. Fursy devait faire « merveille » au sacre du coadjntenr de l'archevêque de Rouen.

vrai qu'il nous seroit ici d'un grand secours, ot que dans le peu de santé qu*a M.Bardon, ce me seroit en mon particulier un grand soulagement de l'avoir ici durant quelque temps avec nous. Car vous jugerez bien que nos affaires ne diminuent pas, et que la mort de M. de Poussé pourra bien nous donner encore de nouvelles occupations. Cependant j*aimerois mieux ne me point procurer ce soulagement, que de vous en priver si vous en avez besoin. Car je vous assure que votre satisfaction me sera toujours plus chère que la mienne. Peut-être que M. de Champflour vous contenteroit autant que lui. Il s'est extrêmement formé durant celle année, et il me semble que c'est un sujet tel qu'il vous le faudroit, et qui s'accommoderoit à merveille avec ceux qui travaillent dans votre séminaire. Il y a un an qu'il dirige ici dans la maison, qu'il donne les sujets d'oraison, et qu'il travaille avec onction et d'une manière qui contente. Vous connoissez son humeur et la docilité de son esprit, et il seroit inutile de vous en dire jilus de délail. Voyez ce que vous jugerez plus à propos de nous dire sur cette pensée que je vous expose, et qui m'est venue en esprit depuis la perle que nous avons faite. J'ai vu la belle inscription que vous avez fait mettre sur la première pierre de la chapelle que vous voulez bien donner au séminaire (1). Ce bâtiment mettra la maison dans la

(1) Voici le texte de cette inscription qui fut, dit-on, gravée sur une plaque de cuivre, laquelle Ait enchâssée dans la première pierre de la chapelle :

LuDOVicus DE Lascaris d'Urké

Episcopus Lemovigensis

In hoc sacbllo seminarii ordinandouim

In honorbm Pr^esentationis B. M. V

Extruendo

LaPIDRM HrNC A SE RITIBUS EcCLIil^ BRNKDlCTt'M

Primo posuit NONIS AuG. mdclxxx

Le même jour. Tévèque de Limoges écrivait sur une feuille do

3St) LtVKK CINQUIÈME

perfection, el c'est, ce me semble, la seule chose que ron y pouvoit désirer. Nous ne saurions que vous en rendre tous nos très humbles actions de grâces; et pour moi, j*en suis touché d'une manière d'autant plus sensible que je vois en cela une marque toute particulière du zèle que vous avez pour le séminaire, et de la bonté que Notre Seigneur vous donne pour nos Messieurs.

Je souhaite que les sentimens exprimés dans le papier que vous m'avez envoyé fructifient au centuple. Je suis, plus que je no vous puis dire, tout vAtre. — L. Tronson.

LETTRE XVI

A i/kvêqijk de LlUOr.KS

r.i octobre 1680.

Votre dernière lettre ne pouvoit demeurer en meilleur endroit qu'aux pieds de la très sainte Vierge. Je vois bien aussi que votre cœur y éloit entièrement, et que cette sainte

papier une autre inscription dont voici le texte : — « A Limoges, ce jour (le lundi, cinquième août mil six cent quatre-vingt; Très Sainte Vierge, ma bonne mère et maîtresse, me voici prosterné aux pieds de Monseigneur Jésus-Christ votre flls, où je me reconnois et avoue i)0ur une chétive créature, un chrétien infidèle, un prêtre très éloigné de la sainteté de son caractère, un évéque indigne de son ministère. Je fais en ce jour amende honorable de ma vie passée; je vous supplie, Très Sainte Vierge, de m'en obtenir le pardon et la grâce d'être plus Adèle à l'avenir. J'offre, dans cette résolution, et en pénitence et satisfaction de mes péchés, cette église, ou chapelle de ce séminaire, que j'espère, si je vis assez, faire bâtir pour y conserver et honorer, jusques à la consommation des siècles, le Très Saint-Sacrement du Corps et du Sang précieux de Notre Seigneur Jésus-Christ, par les ecclésiastiques qui y Seront élevés pour son service. Je désire d'y contribuer de tout mon possible, d'y employer ma vie et mes biens, afin que ce lieu soit à jamais une source de grâce pour tout ce grand diocèse, que je mets, avec son indigne pasteur, son clergé et tout ce qui lui appartient, sous votre protection, à l'honneur et sous le titre de votre Présentation au Temple; à quoi cette chapelle sera dédiée par celui qui met cette première pierre; désirant aussi être enterré dans ce

C0RRES1•U^DA^CE AVEC LE SÉMLNAlllE DE LIMOGES «)87

indifférence où ii esl établi est une suite des grâces que vous avez puisées dans celle divine source. J'espère que la déférence que votre charité vous donne pour nos besoins vous on attirera de nouvelles, et que ce que voire séminaire pourroit perdre dans Téloignement de M. Masson (1), sera abondamment récompensé par la bénédiction que Dieu donnera à votre détachement. Vous trouverez assurément dans la personne de M. de Champflour qui occupera sa place, des dispositions qui vous contenteront. Car il a beaucoup de modestie, il est très exact, il a une humeur fort réglée et Tesprit docile. Il y a un an quMl dirige ici et quMl donne des sujets d*oraison, dont on est très satisfait. Quand il sera formé au style du pays, et que vous le verrez en fonction, vous jugerez que nous ne nous sommes pas mépris dans notre choix.

Je désirois vous écrire plus amplement aujourd'hui; mais le commencement de nos exercices m*a donné plus d'occupation que je ne pensois; et il ne. me reste de temps que pour vous dire qu'on ne peut être plus véritablement, plus

même lieu, allu que je sois pour toujoui^s, à la vie et à la mort, entre les bras de Jésus et de Marie, et que je puisse espérer d'avoir part à la vie étemelle. Ainsi soit-il. — Louis Durfé, Évêque de Limoges; de mon âge le 44*, et de mon épiscopat le quatrième ». Bibliothèque du séminaire de Saint-Sulpice ; Cabinet des Manuscrits. C'est là sans doute le « papier » dont M. Tronson parle à la tin de sa lettre.

(1) Pierre Masson, originalité du diocèse de Lyon, était déjà clerc quand, en 1665 ou 1666, il entra au séminaire de Saint-Irénée, à Lyon. Sur le bon témoignage qui fut rendu de lui, M. de Bretonvilliers radmit dans la Compagnie, et sans le retenir pendant quelque temps à Paris, il l'envoya immédiatement à Limoges, où M. Masson arriva en décembre 1670. En 1680, M. Tronson l'appela au séminaire de Saint- Sulpice, à Paris, et le chargea de la conduite du règlement, c'est-à-dire de la communauté des séminaristes. M. Masson mourut le 12 mai 1684, n'étant âgé que de quarante-cinq ans. Quelques jours après (£9 mai 1684), M. Tronson écrivait à la sœur du défunt : « La mort de M. votre frère nous a fort touchés, parce que nous perdons en sa personne un grand serviteur de Dieu, et qui faisait de grands biens dans son Église; mais nous avons de quoi nous y consoler, le voyant mourir de la mort dont meurent les saints ».

t)88 LIVRE GINQUIÈlfE

cordialement ni plus sincèrement à vous que j\ suis cl y serai toute ma vie. — L. Tronson.

LETTRE XVII

A MONSIEUR DE MAGUELONNB

9 février 1681.

J*admire votre écriture, et je ne puis que je vous en loue. Je lirois plutôt maintenant quatre de vos lettres, que je n*en aurois lu une, il y a quelque temps.

G*est une bonne chose, que vos Pënitens emportent une bonne partie de votre temps. Vous ne sauriez le mieux employer; et il faut se résoudre à leur en donner beaucoup, si Ton veut leur être utile. Rien, ce me semble, ne leur ouvre tant le cœur et ne leur fait tant paroître qu'on a de la charité pour eux. Ainsi, no regrettez point le temps que vous emploierez à les entendre; et quand une grande partie de ce qu'ils vous diroient ne seroit que des bagatelles, ne témoignez point que vous avez d'autres affaires; ne faites point paroitre d'impatience ni de dégoût; écoutez-les jusques au bout. C'est par là que l'on gagne le cœur, et que l'on prend confiance. Tout ce que je souhailerois est que vous pussiez avoir une heure ou une demi-heure par jour pour Télude des Cas. Vous verrez si cela se peut faire sans que vos pénitents en souffrent. C'est une étude qui vous seroit d'une grande utilité, et peut-être, de votre vie, n'aurez-vous tant de temps à y donner que vous en avez maintenant. Car, tous les jours, les emplois augmentent, et plus on travaille, plus on se trouve chargé d'occupations. Cependant il faut dépendre de la Providence et suivre ses ordres, qui vous sont marqués par l'obéissance et par les conjonctures où elle nous met. Je suis en son amour tout à vous. — L. Tronson.

COnnESPONDAKCE AVEC LE SÉMINAIRE DE LIMOGES 389

LKTTRE xvm

A MONSIEUR DE CHAMPFLOUR (1)

16 août 1681.

J'ai été bien aise d'apprendre par voire lettre votre heureuse arrivée à Limoges et le bon accueil qu*on vous y a Tait. Je crois que vous serez content de M. Bourdon; que, de sa part, il sera satisfait de vous; et que vous vous accommoderez fort bien ensemble. Vous verrez dans quelque temps combien le changement que nous avons fait était nécessaire. 11 est difficile qu il ne soit sensible à la nature dans les commencemens, et je ne m*élonne pas de ces petits mouvemens de tendresse qui vous feroient quelquefois envie de pleurer, puisque je les ai moi-même ressentis dans la violence qu*il a fallu faire à mes inclinations, pour obéir à Dieu. L'avantage que Ton trouve en ces rencontres est que les cœurs qu'il unit se sentent liés bien plus purement et plus étroitement, quand ce n est que pour lui qu'on se sépare. Je réprouve, ce me semble, visiblement; et jamais ce que vous savez que Notre Seigneur m'a donné pour vous ne m'a été plus présent, que depuis que je pense à votre départ. J'espère que cette soumission à ses ordres, et de votre part et de la mienne, achèvera de consommer en un nos cœurs dans son amour. Soyez persuadé que jamais je n'ai été plus à vous. — L. Tronson.

(1) Né à Clermont en 1646, entré au séminaire de saint-Sulpice à Paris le 8 octobre 1664, associé à la Compagnie en 1672, licencié de Sorbonne en 1674, associé à M. Dubois dans la direction de la Solitude en 1676, directeur au séminaire de Limoges en Juillet 1681, tranféré à celui de Clermont en 1686, presque aussitôt vicaire capitulaire, puis vicaire titulaire du diocèse de Clermont, Etienne de Champflour fut enfin, le 31 décembre 1702, nommé au siège épiscopal de La Rochelle, qu'il illustra par ses vertus, principalement par soii zèle contre le jansénisme. Il mourut le 26 novembre 1724. V. Bibliothèque siifpicf€7ine, t. III, p. 92-137.

390 LfVRK CINQUIEME

LETTRE XIX

A MONSIEUR DE MAGUELON^E

Ce 29 novembi^ 1681,

La prédiction du capucin dont vous me parlez dans votre lettre m'a autant surpris que le jeune au pain et à Teau de M^*^ de Limoges. C'est de quoi je n'avois point ouï parler, et il faut que cette prophétie vienne de bien loin d'ici, ou qu'elle ail été faite bien en secret, ou que Ton en ail tenu bien peu de compte pour être si peu connue en cette ville, où presque personne ne sait ce que c'est. Cependant ce jeûne au pain et à leau peut servir contre la peste aussi bien que contre d'autres maux; mais c'est un remède dont peu de gens se serviront sur la prédiction de ce bon père. Je me fierois plus à un bon jeune de la propre volonté et à une abstinence des propres désirs et de toutes les passions; et je suis sûr aussi que vous y trouverez mieux votre compte. Hoc enim est jejunium magnum abnlinere à vitiis, à cunctis illecebris abstinere carnalibus, imo ab omnibus vitiorum se continere passionibus. Rien n'est meilleur pour nous préserver de la peste que nous avons le plus à craindre.

Je ne vous conseille point d'ajouter la haire à vos autres pénitences. Si les mortifications du corps que vous faites ne vous paroissent point assez grandes, vous pourrez aisément y suppléer par celles de l'esprit et de votre propre jugement. Votre curiosité et tous vos empressemens vous en fourniront assez d'occasions.

Je serois bien aise de savoir ce que vous avez enseigné de la probabilité, surtout touchant les opinions moins probables.

Il ne me paroit pas que le haut d'une croix soit la place d'une girouette.

Je crois que la facilité que vous avez à faire les choses que je vous marque est une grâce dont Dieu récompense votre ouverture de rœnr. Continuez, mon cher Monsieur, à n'avoir

point de réserve pour celui qui n*en veut point avoir pour vous. Je suis toujours tout à vous, toujours très persuadé de votre entière soumission, et toujours disposé à vous parler avec une parfaite conRance et une ouverture de cœur et une liberté toute entière. — L. Tronson.

LETTHK XX

A L*ÉVKgt'E DK LIMOGES

Ce 1" janvier 1682.

Je crois, Monseigneur, ne pouvoir vous donner de meilleures élrennes que de vous envoyer M. Marlot (1). Il a beaucoup d'ouverture, de capacité et de piété. Nous avions bien fait sur lui d*aulres projets; mais je puis vous assurer que c*esl de grand cœur que je fais céder toutes mes vues à la demande que vous m'en avez faite. Quand il aura respiré Tair de Limoges, que vous l'aurez vu travailler quelque temps et que vous aurez reconnu son mérite, vous verrez que vous ne vous êtes pas trompé dans votre choix.

Je souhaiterois pouvoir trouver aussi bien un grand vicaire qui fût k votre goût; car j'apprends que le vôtre ne sauroit plus tout faire, et qu'il faut qu'il succombe si vous ne lui donnez du secours. Mais je ne vois personne de deçà qui soit

(1) Rigobert Marlot, né en 1652 dans le diocèse de Heiuis, entra au séminaire de Saint-Sulpice le 15 mars 1673, se fit recevoir licencié et docteur, et aUa, au séminaire de Limoges, enseigner le dogme dont il composa des traités. En 160D, M. Tronson consentit à ce qu'il acceptât de M. de Canisy, évèque de Limoges, les fonctions de vicaire îTénéral. Mais le successeur de ce prélat, Antoine Cliarpin de Gennctines, ayant dés le début de son épiscopat, conçu, nous ne savons lK)urqnoi, une grande aversion pour M. Marlot, M. Leschassier crut devoir le retirer du séminaire de Limoges. Il l'envoya comme premier <Hrecteur à celui d'Angers (2 novembre 1707), dont M. Marlot fut fait supérieur l'année suivante (1708); charge dont il se démit en 1712 lK)ur rester simple directeur. Il mourut à Angers le 28 avril 172o. Ctr. Histoire du séminaire d'Angers depuis son union arec Sainf- Sulpice en 7695 jusqiCà nos jours, par M. Letoumeau; Anjrors, 1S95, in-8», p. 73-75. Bibfiot/iAf/vo svfpiviennv, t. L p. 20î)-211.

392 LIVnB CINQUIEME

tel qu*il faudroit pour remplir tous vos désirs el les nôtres. J^avois pensée de vous mander un petit mot de vos abstinences; mais je craindrois que la disposition où je suis aujourd'hui ne me fit trop entrer dans vos vues. J*aimo mieux me contenter de vous dire qu on ne peut être ni plus sincèrement, ni plus cordialement, ni plus entièrement à vous que je le suis. — L. Tronson.

LETTRE \xi

A MONSIKLK DK CHAMPFLOtil

Ce 9 janvier 1682.

Ce que Notre Seigneur m'a donné pour vous, mon (rès cher, n*est pas seulement pour le temps, mais j^espère que ce sera pour Télernité. Ainsi, je vous assure que ni la distance des lieux, ni la succession dos années n*y apportera point de changement ni d'altération. II me semble que je suis toujours le même à votre égard, et que mon cœur est toujours touché de la même manière toutes les fois que je pense à vous devant Notre Seigneur. Tâchons de nous tenir en lui bien unis pour Taccomplissement de ses desseins; el, hormis sa volonté qui doit être tout notre attrait, soyons toujours fort indifférents pour toutes choses. C est la disposition où je sais qu'il vous a établi depuis long temps, et où j'ai lâché toujours de vous entretenir, parce qu'il m'a paru que c'éloit là ce qu'il dcmandoit le plus de vous; ce qui vous devoil attirer le plus de grâce, et ce qui vous meltroit le plus en état de travailler utilement dans l'Église. Maintenant, mon cher Monsieur, ce ne me peut être qu'une grande consolation de voir la bénédiction qu'il vous donne, et celles que vous êtes en état de recevoir lorsque vous serez appelé à de plus grands emplois. Soyons tout à ce divin Maître qui nous fait tant de grâces, el oublions nous nous-mêmes pour nous abandonner entièrement k lui. Disons-lui souvent, comme faisoit S. Bonaventure : Domine, non possiun intendere mihi et tibi : intenrfp ergo mihi r( mevc fniserirT, et ego intendam tibi ettux

bonitati. Tout à vous. — L. Tronson. — Vos mortificalions ordinaires vous suffisent, et M. Bourdon a bien fait de ne vous en permettre pas davantage.

LETTRE XXII

A L*KVÉQUB DE LIMOGES

14 février 1082.

11 y a trois semaines que je diffère à vous répondre, et j'ai cru que ce que votre dernière lettre contenoit demandoit bien ce temps-là pour consulter Notre Seigneur, et pour ne vous rien dire que de juste.

1/emploi que vous auriez quelque pensée de donner k M. (lave est une marque de votre confiance et de votre bonlé pour lui, qu'il ne sauroit trop reconnoitre. Mais je crois que vous voudrez bien que je vous expose les sujets que j'aurois de craindre, s'il acceptoit vos provisions. Comme il ne s'est appliqué toute sa vie qu'aux séminaires; qu'il en a pris, ce me semble, et la grâce et l'esprit; qu'il n'a point travaillé à se former pour d'autres fonctions; que Dieu même ne lui donne pour cela nul attrait, il scroit ditlicile qu'il pùl y avoir tout le succès qu'on s'en promettroii. Je craindrois même qu'en le changeant de poste on ne lui fit perdre sa vocation, qui m'a toujours paru n'être que pour les séminaires, et qui me paroit encore être la même par ses dispositions présentes : outre que l'impossibilité de soutenir les séminaires autrement que par la nécessité que s'imposent ceux qui y travaillent, de ne point prendre d'autres charges, ni d'autres emplois qui les détournent de leur résidence et de Tassiduilé il leurs emplois, nous feroit exlraordinairement redouter un exemple dont les suites ne pourroient être que très dangereuses. M. Olier, notre Très Honoré Père et Fondateur, et dont vous conviendrez que je ne puis mieux faire que de suivre les exemples, étoit si ferme sur ce point, qu'il fit dire |>ar feu M. de Brelonvilliers à M^*" Tévêque du Puy qui voulait donner le grand vicariat k M. de Lanlages, que s'il con-

'M'k LIVRE CINQUIÈME

tinuoit dans ce dessein, on seroit obligé de le rappeler à Paris et de le retirer de son diocèse. Nous ne serons pas assurément dans cette peine dans le vôtre, parce que vous connoissez de quelle importance il est à une communauté do conserver son premier esprit; et vous savez que je ne vous ferois pas difficulté sur une chose que nous pourrions accorder. Ainsi, je crois que nos raisons vous satisferont, et que vous consentirez que nihil innovetur prœter id quod iraditum est.

Je suis ravi des règles que vous marquez vous être enfin prescrites pour vos pénitences. 11 y avoit un peu d'excès Tannée passée, qui avoit besoin d*étre modéré; et c'est une bonne chose, que la résolution que vous avez prise de faire (?n sorte que le tout se passe entre Dieu et vous, sans que le monde y ail la moindre part.

Comme je sais combien de charité vous avez pour nous, je crois que vous ne refuserez pas de l'exercer pour un défunt q ui nous touchoit de près. C'est pour mon frère le consei 1 1er (1 ) qui mourut hier au soir, et pour qui nous prenons la liberté de vous demander des prières.

Je suis à vous autant que vous savez, et plus que je ne puis dire. — L. Tronson.

LETTRE xxili

A MONSIEUR DE CHAMPFLOUR

Doyen du Chapitre de la cathédrale de Clermont (2).

Du séminaire Saint-Sulpice, ce 24 février 16ifô.

Je ne sais point encore quels seront les sentimens de M. votre frère sur son élection. Le choix qu'en ont fait vos

(1) Celui qu'on appelait M, de Chenevières.

(2) C'était un frère d'Etienne. Leur oncle, François de Champflour, qui était abbé et chanoine du chapitre épiscopal de Clermont, ayant, peu de jours avant sa mort, au commencement de Tannée 1682, résigné ses deux bénéfices en faveur d'Etienne son neveu, le chapitre avait confirmé ce choix et char^yé son doyen d'en écrire à M. rie (' harapflour pour le presser d'accepter. — Déjà, en 1679, celui-ci s'était

COltUESPONUANCE AVEC LE SÊMl^AIUE DE LIMOGES 31)o

Messieurs doit le loucher; mais je ne puis dire s*il pourra se résoudre à quitter un emploi pour lequel il a beaucoup d'ouverture, et où Dieu lui donne une très grande bénédiction. Je crois que sa résolution dépendra uniquement des vues et des dispositions que Notre Seigneur lui donnera lorsqu'il faudra

trouvé dans une conjonclure absolument semblable; et par un acte passé le 2 août au séminaire de Saint-Sulpice, avait déclaré ne vouloir < accepter la nomination susdite, consentant que lesdits chanoines en disposent en faveur de qui ils aviseront ». Les motifs de son refus, allégués par lui dans deux lettres qu'il écrivit alors à son frère le doj'en, font trop d'honneur à sa vertu et à la Compagnie de Saint-Sulpice, pour que nous n'en donnions pas quelques extraits.

'( De Paris, ce SS"*" juillet 79; Monsieur mon frère; J'ai été surpris extraordinairement de la nouvelle que mon frère le conseiller m'a apprise par sa dernière lettre, et je me suis senti tout troublé, voyant, d'un côté» un établissement considérable qu'on me présente, qui assurément est au-dessus de tout ce que je pouvais espérer; et de l'autie, l'obligation où jeserois, en l'acceptant, de quitter le séjour du séminaire, où je trouve tant d'avantages, tant de douceur et tant de consolations, ïl faut que je vous avoue que cette pensée m'a entièrement détourné de prendre l'abbaye et le canonicat de mon oncle: et quoique les intérêts de la famille et les plaintes de mes parents me ïlssent quelque impression, elles n'ont pas pu l'emporter, et je n'ai su m'y résoudre. Je ne sais si on ne dira pas que ce (lue j'en fais, c'est à la persuasion de quelques personnes intéressées, qui sont bien aises de me retenir auprès d'elles, et que je me laisse mener comme un enfant. En pense le monde tout ce qu'il voudra : Dieu m'est à témoin que ce que j'en fais, c'est après l'avoir examiné mûrement devant lui. 11 est vrai que j'ai beaucoup d'amour et de respect pour M. Tronson et les autres Messieurs du séminaire; mais le respect et l'amour que j'ai pour eux n'est pas fondé sur des caresses que l'on pourr*oit faire à un enfant. J'ai d'autres motifs plus puissants pour les aimer; et le premier de tous, c'est leur grand désintéressement, qu'ils font paroître tous les jours, tant à l'égard des biens de la fortune, qu'à l'égard des i)ersonnes qui demeurent avec eux. Combien de personnes considérables par leur mérite, et qui avoient de grands talents, n'auroient-ils pas pu retenir s'ils avoient voulu seulement ouvrir la bouche! Mais ils savent se taire quand il n'est question que de leur intérêt. Je crois que vous en savez assez pour en être pei suadé. C'est pourquoi je m'adresse à vous comme n'étant pas capable d'être prévenu de ces faux préjugés. Je vous en fais le juge, si la raison que j'ai de me corn- i

lK)rIer de la sorte n'est pas )»ien légitime: et si mon inclination n'est !

qu'il se détermine. Car^ comme il ne cherche depuis long temps qu'à faire sa très sainte et très adorable volonté, ce sera assurément le seul fondement sur lequel il se déterminera en celle occasion. Vous en apprendrez apparemment des nouvelles plus tôt que nous. Cependant je demanderai à

pas bien raisonnable, que de vouloir passer ma vie parmi des personnes également pieuses et savantes, et de vouloir demeurer dans un lieu où je trouve plus de plaisir et plus d'avantages, que je ne pourrois trouver partout ailleurs, et cela sans que Dieu y soit offensé t Car enfin, quoique je n'aie pas ici ce grand revenu que j'auroîs à Clermont, il me semble que j'ai ici plusieurs avantages qui peuvent bien recompenser celui d'un plus grand revenu. A regarder même les choses selon le monde, demeurer à Paris, dans une maison considérable comme celle-ci, en qualité de Directeur, ayant sous ma conduite plusieurs bons ecclésiastiques de toute la France, même de qualité, et qui entln sont prêts à me rendre tous les bons offices imaginables, tout cela n'est-il rien, à regarder les choses, même selon le monde? Mais si on les regarde selon Dieu, comme un chrétien doit les regarder et comme on les regardera à l'heure de la mort, quel avantage n'ai-je point dans cette maison, soit pour procurer la gloire de Dieu, soit pour y faire mon salut î

» Ajoutez à cela que jusqu'à présent j'avois toujours cru que Dieu m'avoit appelé dans cet emploi, dont on m'a honoré dans le séminaire. Je m'étois confirmé dans ce sentiment-là pendant plusieurs années, [.'expérience que j'ai depuis quinze ans de cette sorte de vie, la douceur que j'y trouve, les bénédictions et les grâces que Dieu verse tous les jours sur son pauvre petit serviteur, tout indigne qu'il en est, m'avoient entièrement déterminé à ne point changer d'état de vie. Faut-il, à présent, qu'un Bénéfice me fasse abandonner la vocation de Dieu ; que, pour un peu de biens et d'homieur dans le temps, je mette en hasard mon éternité, en quittant le lieu où Dieu me fait connoître qu'il me demande, par tant de marques T Après cela, pourra-t-on blâmer ma conduite, et ne seriez-vous pas le premier à m'affermir dans ma résolution, si vous me voyiez tant soi peu balancer? C'est ce qui me fait espérer que vous prendrez ma cause en main, et que vous empè cherez par votre prudence une partie des plaintes qu'on pourroit faire contre moi; surtout sachant que vous n'avez autre chose à cœur que les intérêts de Dieu. Je me confie que vous ne refuserez d'ajouter cette grâce à tant d'autres obligations que vous a celui qui est avec bien du respect et de l'amour. Monsieur mon frère, votre très humble et très obéissant serviteur et frère. — E. Champflour ».

Cinq jours après, le 2 août, réponse à de nouvelles instances faites

Dieu de tout mon cœur que ses adorables desseins soient accomplis sur lui et sur toute sa famille, dont je souhaite la satisfaction dans un entier abandon en sa Providence. Je suis en lui, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. — L. Thomson.

par le doyen, et nouveaux motifs de refus, a Vous me prenez par tout ce que J'ai de plus cher au monde; je veux dire, par les intérêts de Dieu et par les intérêts de notre très chère famiUe. Le moyen de résister plus long temps aune demande qui paroît si légitime? Non, non, mon frère, quelque opiniâtre que Je sois, Je vous aurois tout cédé il y a long temps, s'il ne s'agissoit que de quelque intérêt temporel; mais comme il s'agit ici de mon salut, Je suis bien aise de ne pas me tromper moi-même... Vous me dites que je serai en état de faire de grand bien dans le diocèse par mes talents. Il faudroit avoir des talents, pour cela. Non, non, mon fï*ère, ne pensez pas que j'aie les talents de M. Baudrand et de M. Cbarles, et qu'ainsi je sois en état de fiiire de grands biens dans le diocèse. X ne vous rien déguiser, j'ai un esprit extrêmement limité et d'aiUeurs très timide, et incapable de rien entreprendre par moi-même. Si je fais quelque chose dans le séminaire, c'est la bonté, c'est l'exemple, c'est la sollicitation de tous ces Messieurs qui m'y engagent. Dans une communauté, on est forcé, IK)ur ainsi dire, de faire valoir tout le peu de talent que Ton a. Si J'étois en un autre lieu. Je ne ferois rien du tout; et c'est là un grand motif qui m'oblige d'y demeurer. D'ailleurs, tout ce que j'ai étudié, tout ce que j'ai fait jusqu'à présent, je l'ai fait par l'apport à l'emploi où je suis. Si vous me tirez hors de cet emploi, me voilà hors des gonds; je ne sais plus où j'en suis, et il est impossible que je puisse soutenir la réputation que l'on m'a donnée. Ce seroit un sujet continuel de confusion, et pour vous et pour moi, me voyant obligé de confesser mon ignorance en miUe choses dont la plupart des persîonnes d'une science commune se débaiTasseroient sans aucune difflculté. Enïln, ajoutez à tout cela les marques de ma vocation que Je vous ai apportée§ dans ma dernière lettre : la continuation du dessein de travailler à l'emploi où je suis pendant des douze et quinze années; la bénédiction que Dieu m'y donne, tout incapable que j'en suis. Hé, mon Dieu, quelles autres marques plus assurées puis-je souhaiter pour connoître les desseins de votre volonté sur moi? Après cela, ne serois-Je pas bien aveugle de quitter cet emploi, pour en prendre un autre pour lequel je n'ai Jamais eu la moindre pensée»? (Lettres communiquées par M. le Comte dq Champ floxir.)

398 LI\fRE CINOriKME

LETTRE XXIV

A MONSlRUn DR CHAMpFLOUn

28 février 168*^.

L'on m'avoit fort sollicité, Monsieur et 1res cher en Noire Seigneur, pour vous écrire sur votre élection et pour vous faire accepter les deux bénéfices de feu M. voire oncle. Mais j*ai cru que, dans les dispositions où vous ôlcs, il falloit laisser agir la grâce puremenl en vous et abandonner le tout à la Providence. On ne manque point dans ces occasions, quand on connoitque Notre Seigneur règne dans les âmes cl qu*il est absolument le maître du cœur, de les laisser à leur attrait. Le vôtre, qui vous porte au refus, vient d*aulant plus sûrement de lui, que la nature y a moins de part, qu*il est fondé sur les grands principes du christianisme et sur les premières maximes de l'Évangile, et qu'il est tout à fait conforme à votre vocation. Au reste, il ne se peut rien de plus prudent que le conseil que vous a donné M. Bourdon, rien de plus juste que votre lettre à M. votre frère, que Ton a envoyée (i). Peul-ôlre ne laissera-l-on pas, avec tout cela, de

(1) Voici cette lettre : « Limoges, 20 février t€82; Monsieur et très cher frère; si, pour eonnoître la vocation d'une personne, il ne faUoit c|ue des raisons générales, je vous avoue que celles que vous m'apportez dans votre lettre, étant jointes à raffeclion et à l'estime toute particulière que j'ai pour vous, me convaincroient entièrement. Mais coAime il ne faut pas s'arrêter à ces raisons générales seulement, mais qu'il laut que chacun se consulte soi-même; qu'il voie quel est son génie et ses inclinations, quels sont ses talens, quelles sont les impressions de grâce que Notre Seigneur fait dans son cœur, il ne faut pas vous étonner si, après tant de belles raisons et nonobstant tous les sentimens de la nature, je suis obligé de vous dire que je ne crois point que Dieu me demande dans ces bénéfices ; et qu'ainsi, je suis résolu absolument de ne les point prendre. Qu'on crie et qu'on se plaigne tant qu'on voudra : Dieu est par dessus tout, il faut qu'il soit obéi. Et je suis sûr que vous seriez le premier à vous déclarer hautement pour mon parti, si je pou vois vous faire eonnoître les grands londemens que j*ai pour me déterminer de la sorte. Souffrez donc que Je m'en

CORRRSPONDANCR AVRC LR SkMINAIRR DR LIMOGRS 1)99

se servir de votre procuration et de prendre possession. Si cela arrivoit, vous pourriez nous en écrire le détail. Mais après tout, Notre Seigneur triomphera toujours en vous de la chair et du sang; et ses desseins, quoiqu'il arrive, seron^ pleinement accomplis en vous. Je suis toul à vous. — L. Tronson.

LETTRE XXV

A MONSIRUR GAYR

7 mars 1682.

Ne soyez point en peine de la lettre où vous m'expliquez vos sentimens sur le grand vicariat qu'on vous a proposé. Je Tai reçue avant que de répondre à M»*^ de Limoges, et elle m'a fort servi à me déterminer. Je ne l'ai point vu se soumettre d'une meilleure manière qu'il se soumet, aux raisons que je lui ai diles. Il me témoigne que, puisque c'est notre usage de ne prendre point de ces sortes d'emplois, il n'a garde de désirer qu'on en use autrement; qu'il est plus prêt d'entrer dans l'esprit et dans les maximes de nos pères, que de s'arrêler à ses propres vues; et que, dans tout ce qu'il pourra jamais me proposer, il n'entendra jamais se départir d'une si sainte conduite. Toute sa lettre est de ce stvie; ainsi je crois que c'est une affaire à laquelle on ne pensera plus.

M. Marlot est jeune, mais quand vos séminaristes auront connu son mérite et sa capacité, ils seront bien dégoûtés s1ls ne s'en accommodent aussi bien que de M. Ghampflour.

tienne là inébranlablement, et que je vous prie instamment de ménager l'esprit de ma mère, et de la disposer à la volonté du Grand Maître. J'espère que vous ne me refuserez pas cette grâce, et que vous vous emploierez avec autant d'ardeur pour pacifier toutes choses, et faire en sorte que toute la famille consente que je renonce à ces bénéfices, que vous avez témoigné d'aflfection et d'empressement pour m'obliger à les prendre. C'est ce qu'attend de vous celui qui est, avec toute sorte de respect, Monsieur et très cher frère, votre très humble et très obéissant frère. — E. Champflouh ». (Lettre conununiqw^e par >/. (e Comte de Champflour,)

MH LIVRE CINQUIÈME

lumières du caractère. Je suis si persuadé que Dieu en donne de particulières k ceux qui ne cherchent qu'à lui plaire, que je ne vois rien à vous dire sur cela, sinon que l'on est heureux en cette vie quand on peut connoftre la volonté de Notre Sei- $;neur et la bien faire : Cœtera vanitas et afflictio sptrtttis.

M. Tabbé de Saint-Just (1) m'a raconté le détail du bâtiment et de la belle chapelle que vous faites faire dans le séminaire, que nous regardons comme un effet de vos libéralités et de vos bontés pour lui, et à laquelle vous pouvez croire que nous prenons toute la part que nous devons. Je crois qu'un regard (2) du Christ de M. Le Brun (3), avec Tlntérieur de la Sainte-Vierge, feroit un bel effet sur l'autel : mais je craindrois que le petit Christ mis en grand n'eût plus la môme beauté; et difficilement un peintre pourroit-il y réussir et y garder les mêmes traits, à moins que de faire la copie de la même grandeur que l'original. J'en ai vu une où le copiste n'ayant pas voulu s'assujettir si fort à l'original, a gâté et rendu difforme son ouvrage. Je crois que vous aurez vu autrefois dans ma chambre la copie que j'en ai, qui est une des mieux faites. Si elle se trouve d'une grandeur convenable pour faire un regard avec la petite Vierge que vous avez, je la donnerai à M. Masson pour vous l'envoyer. J'en prendrai la mesure aussitôt que je serai à Paris.

Je suis ravi que nos docteurs (4) vous contentent. Je suis mille fois plus que je ne vous puis dire tout à vous. — L. Tronson.

il) Frère de Févèque de Limoges.

(2) « Terme de peinture. Deux portraits peints de telle manière que les deux tlgures se regardent l'une l'autre. Il a dans son cabinet un regard d'un Christ et d'une Vierge ». (Littré, Dictionnaire de la langue française^ vo Regard,)

(3) C'est celui qui est connu sous le nom de \'ie intérieure de Notice Seigneur.

(4) MM. Marlot et de Maguelonne.

CORBESPONDANGE AVEC LE SÊyiNAIRE DE LIMOtiKS W^

LETTRE XXVUI

A MONSIEUR DE IIAGVELONNE

15 janvier 1683.

Soyez bien persuadé qu*il n'y a que la volonté de Dieu toute seule qui vous peut mettre en paix. Vous faites très bien de ne vous point appuyer sur tout le reste. Rien de tout ce qui contente les sens ne peut remplir le cœur : les personnes plaisent, les lieux agréent, les emplois satisfont : mais tout cela passe ou change avec le temps. II n'y a que Dieu qui ne change point, et Ton trouve sa volonté partout quand on lui est fidèle. C'est à ce centre que doivent aboutir tous nos desseins, et que se doivent terminer toutes nos vues. Car, après tout, il n'y a que vanité dans tout le reste, et hors de là, quelque belles idées que l'on se forme pour l'avenir, quelque grandes espérances qu'on en conçoive, il faut avouer qu'on n'y trouvera rien de solide : multœ cogitationea in corde viri, dit le prophète; voluntas autem Domini permanebit (Prov. XIX, 21). C'est à cette adorable, divine et très aimable volonté qu'il faut rappeler toutes nos pensées et assujettir toutes nos affections; et je vois que c'est l'état où l'amour que vous avez toujours eu pour l'obéissance vous fait entrer, et où vous vous trouverez enfin parfaitement établi si vous continuez d'être fidèle à cette grâce. J'avoue que ce que vous me dites sur cela de votre disposition dans les trois dernières lignes de votre dernière lettre m'a donné une extrême joie. Tout ce que je vous puis dire, est que vous n'avez qu'à continuer : car il me paroit que tout va bien, et que Notre Seigneur se mêle de vos affaires. Si toutes les bénédictions que je vous souhaite tombent sur vous, je vous assure que vous en serez comblé cette année : car c'est du meilleur du cœur que je demande à Notre Seigneur que mensuram bonam, et confertam, et coagitatam det in ainum vestrum, ut impleamini in omnem plenitudinem Del et Christi (Luc. VI, 38; Ephes. lïl, I9>.

40i LIVRE CINQUIÈME

Je serois bien aise que vous m'envoyassiez une lisle des propositions que MM. de Champflour el Marlot trouvent trop relâchées dans les écrits de M. Masson, et qu'ils ont changées dans ceux qu'ils donnent. Car il y a à craindre que^ sous prétexte d'éviter le relâchement, ils ne se portent à l'autre extrémité, et n'avancent des sentiments d'une sévérité qui ne seroit pas ici approuvée. Je m'étonne môme qu'ils l'aient fait sans nous en rien mander. S'ils étoient aussi exacts que vous à nous écrire le détail de ce qui se passe, ils en feroient beaucoup mieux.

Ce que l'on dit des DD. (docteurs) de S^-S. (Saint-Sulpice) dans la dernière affaire (1), est la même chose que ce que Ton dit de tous les autres. Chacun parle prout affectus est. Une partie du monde les loue, l'autre partie les blâme. Les plus sages, à mon avis, sont ceux qui, ne sachant pas leurs raisons, suspendent leur jugement. Mais on est dans un siècle où, sans examen et sans connoissance de cause, presque tout le monde veut juger et croit avoir droit de condamner, soit par un excès de zèle, soit par un feu de parti qui ne redoute plus la médisance. Dieu veuille que nous n'ayons point d'affaire qui nous fasse plus grand tort que celle-là!

Je vous conseille de dire la messe à votre heure ordinaire, quoique vous n'ayez pas pu dire auparavant matines el laudes.

Je ne crois pas que vous deviez parler ni des soutanelles, ni des soutanes retroussées, ni des bâtons qu'on porte aux promenades. Puisque l'usage en est introduit, et que les supérieurs le voient et l'approuvent, vous vous exposeriez à passer pour un critique; ce qui pourroil vous rendre suspect pour d'autres choses où vous pouvez être utile. Pour vous, je vous conseille de ne rien changer à votre extérieur et de suivre toujours ce que vous avez vu pratiquer ici. C'est ce

(1) L'absence des sulpiciens docteurs de Sorbonne à rassemblée de la Faculté de théologie convoquée pour recevoir et enregistrer la Déclaration de l'Assemblée du clergé de 1682. Voir plus baut la note (1) de la page 17.

CORRESPONDANCE AVEC LE SÉMINAIRE DE LIMOGES Wii

qui VOUS doit toujours servir de règle : ut quemadmodvm hic didiciati et accepistt, et audisti, et vtdisti, sic et anu bules.

Continuez, mon cher Monsieur, dans votre ouverture de cœur envers celui qui est du fond du cœur tout à vous. — L. Tronson.

LETTRE XXIX

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