XIV PRÉFACE
donne le texte de Tauteur qu'il édite, et non un texte corrigé et modernisé. Assurément, ni Bossuet ni Fénelon n'écriraient aujourd'hui comme ils écrivaient au XVII'' siècle : ce n'est pas une raison pour leur faire parler la langue du xix*^ ou du xx*. On peut, ce nous semble, en dire autant de M. Tronson, leur contemporain, dont le style d'ailleurs offre très peu d'archaïsmes.
Pour l'orthographe assez variée de M. Tronson, — ou de son secrétaire, — nous avons été moins scrupuleux; et considérant que l'assujettissement à s'y conformer d'une manière servile était, d'une part, sans grande importance, et d'autre part d'une exécution fort pénible durant l'espace de 1,500 pages, soit dans la copie du manuscrit, soit aussi, vu nos habitudes typographiques, dans la correction des épreuves de l'imprimé, nous avons adopté et généralement suivi l'orthographe moderne — non toutefois celle de ses derniers réformateurs, laquelle s'éloigne par trop de celle même de M. Tronson.
Et maintenant, il resterait à apprécier le mérite et l'intérêt multiple de cette correspondance. Nous laissons ce soin, ou ce plaisir, à de plus compétents que nous, à nos lecteurs eux-mêmes. Nous croyons cependant pouvoir leur promettre qu'ils trouveront, parfois, non sans quelque surprise, dans l'auteur de ces Lettres, un esprit judicieux, sage, prudent, sagace, large, quelquefois spirituellement enjoué, et même, le cas échéant, maniant l'ironie avec esprit et une douce finesse; un esprit d'un savoir étendu, ouvert et s'intéressant à toutes les questions agitées de son temps, même à celles d'astronomie; un cœur bon, délicat, compatissant, affectueux jusqu'à la
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tendresse; un théologien habile et savant, profondément versé dans la connaissance de TÉcriture et des Saints Pères, dont il cite souvent des passages, et toujours avec une grande exactitude; un casuiste exact, également éloigné du laxisme et du rigorisme, dont chaque décision est marquée au coin de la sagesse et de la science; un écrivain au style facile, simple quoique non dépourvu d'une certaine élégance, abondant sans être diffus, concis sans être obscur, disant tout ce qu'il veut dire et comme il le veut dire, et ne disant que ce qu'il veut dire; en un mot, un écrivain digne d'occuper un rang honorable parmi les bons épistoliers du xvu^ siècle.
Ce que l'on verra par-dessus tout, ce qu'on admirera davantage en M. Tronson, particulièrement dans sa correspondance avec les séminaires, ce sera le supérieur de communauté accompli; ne voulant, ne cherchant que la volonté de Dieu en toutes choses; attendant qu'elle se manifeste par les voies ordinaires de la Providence, soit pour accepter la direction d'un séminaire, soit pour admettre dans la Compagnie un sujet qui se présente, soit pour le laisser libre de se retirer quand il croit prudemment que Dieu l'appelle ailleurs, soit même pour l'engager positivement à rester lorsqu'il croit que le sujet tenté de sortir est dans sa vocation; un supérieur ne dédaignant pas de donner, môme aux plus humbles directeurs qui travaillent dans les séminaires, ces témoignages d'estime et de satisfaction, ces encouragements qui font tant de bien à l'âme, soutiennent ou relèvent son courage, sont si appréciés de ceux qui les reçoivent, et plus encore de ceux qui, malgré leurs efforts et leurs petits succès,
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n'en rcooivent jamais; un père sensible jusqu'à se dire (( choqué » et se plaindre amèrement de ce qu'une rôtie de sucre conseillée par un médecin à un directeur malade lui a été refusée; généreux jusqu'à prendre dans sa bourse pour donner à un autre le moyen de faire pendant les vacances quelque voyage afm de se délasser des travaux de l'année; un homme de gouvernement, qui ne se détermine à parler et à agir, qu après avoir été bien éclairé sur ce qu'il doit faire, et, comme il le dit souvent, éclairai; habile dans l'art de conduire une affaire et de ménager les esprits; modeste et presque timide dans l'exposé de ses décisions et de ses résolutions les plus réfléchies et les mieux concertées, paraissant consulter plutôt que décider, n'imposant pas ses volontés, mais proposant « ses petites vues », si bien motivées toutefois et présentées d'une manière si persuasive, qu'il serait déraisonnable de n'y acquiescer pas; un supérieur sachant donner, ou faire entendre un avis ou même un reproche, sans froisser la susceptibilité; patient quelquefois, très patient à tolérer des abus, mais non moins ferme à les faire cesser dès que la chose est prudemment possible; ferme surtout, et nullement temporisateur, lorsqu'il s'agit d'écarter de la Compagnie le venin, ou le danger, ou môme le simple soupçon de jansénisme, ainsi que de la morale otttrée, point sur lequel il revient souvent dans ses lettres; enfin, un supérieur constamment fidèle à garder les traditions de ses prédécesseurs, s'autorisant de leurs paroles et de leurs exemples, toutes les fois qu'il s'agit de rappeler ou de retenir dans le devoir un supérieur ou un directeur tenté ou sollicité de s'en écarter en acceptant une fonction hors
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(lu séminaire, un ministère extérieur, comme celui de frrand vicaire, de prédicateur, de confesseur des séculiers; tous emplois, qu'il dit, après M. Olier, n'être pas de la vocation de Saint-Sulpice. Nihil innovetur praeter id quod iraditum est : c'est sa grande raison, c'est sa chère devise qu'il répète souvent, à laquelle il veut être fidèle jusquïi la mort. Ce n'est pas ici le lieu d'en citer les nombreux et péremptoires témoignages : on les lira en lisant les lettres; et l'on verra combien ceux-là sont éloignés de la vérité historique, qui, sans aucun fondement, accusent M. Tronson d'avoir rétréci les bases sur lesquelles M. Olier avait établi sa compagnie, et d'avoir, contrairement a la pensée et aux intentions de son fondateur, restreint ù l'enseignement et à la direction exclusive des séminaristes et du clergé, le zèle et les fonctions des directeurs de séminaire, en les confinant dans l'étroite enceinte de leurs murailles.
Enfiu — car il faut finir — les lettres de M. Tronson révéleront en lui un directeur de conscience expérimenté dans la connaissance des voies de Dieu sur les âmes; compatissant à toutes leurs faiblesses, sachant toutes leurs maladies et les remèdes qu'il faut leur appliquer; les animant, les rappelant sans cesse à l'abandon entre les bras de la divine Providence, à la soumission humble et amoureuse à ses volontés, toujours adorables et aimables; extrêmement réservé et défiant à l'égard de tout ce qui est extraordinaire et singulier en matière de spiritualité; digne, par son grand sens et la connaissance qu'il avait des auteurs spirituels, d'être associé aux plus doctes prélats dans l'examen des états d'àme et des écrits de la
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trop célèbre mystique du wii*" siècle. Les nombreuses lettres de spiritualité et de direction que nous avons recueillies avec soin et qui sont éparses dans nos trois volumes, — elles sont indiquées au mot Lettres spirituelles de la Table des matières, — pourraient, à elles seules, en former un qui, assurément, ne ferait pas trop mauvaise figure dans la collection des Directeurs de conscience , après les Rancé, les Fénelon, les Bossuet.
Je ne terminerai pas cette préface et ce dernier adieu au public sans remercier Dieu dont la bonté m'a donné assez de courage et de force pour mener à terme cet intéressant travail qui semble bien avoir été voulu de lui; et qui par là a daigné rendre encore un peu utile une existence que la vieillesse et des infirmités toujours plus nombreuses font chaque jour de plus en plus triste et pénible. Le secrétaire de M. Tronson fut admis à l'honneur de ses confidences et chargé de transcrire ses lettres pour son usage personnel, et pour l'édification des très rares privilégiés auxquels il serait donné plus tard de les lire. Par une faveur spéciale de la Providence, j'ai été admis au même honneur et chargé de transcrire, à mon tour, une partie considérable de cet ample et précieuse correspondance : mais, plus heureux que M. Bourbon, c'a été pour en faire profiter le public, et faire mieux connaître M. Tronson et l'œuvre de M. Olier, qui fut aussi la sienne.
Bordeavx, eu la Fête de la Pvrifîcaiion de la Bienhevrevse Vierge Marie, deuxième jour du mois de février, année mil neuf cent quatre.
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M. LOUIS TRONSON
TnOISI1^:ME SUPÉRIEUR DE LA COMPAGNIE DE 8AINT-SULPICE