XI.VIII
A M. EUGÈNE VEUILLOT
Paris, 24 avril 1842,
Est-ce que je te dis que mes occupations m'empêchent de te donner de mes nouvelles, frérot? Je te dis simplement que je suis occupé au delà de toute imagination; quejesuisexcédé, ahuri; que j'oublied'écrire, que je remets, que le temps passe et s'envole : voilà tout. Je ne m'excuse pas, mais je ne puis m'accuser; fais ton examen de conscience, et réponds si tu l'oses. C'est qu'en vérité tu prends des airs!... C'est égal, va, je t'embrasse, et il fait bien beau temps, et j'ai acheté aujourd'hui quatre bouquins précieux, que je veux bien que le loup me croque si jamais j'en lis un seul mot.
On annonce Rome et Lorette pour dans quinze jours sans faute. Tu n'en crois rien?... Eh bien! moi non plus !
Tout en corrigeant les épreuves des Annales de t Arckiconfrérie j)our le P. Desgenettes (desquelles chaque feuille me prend un bonjour); tout en \qÏabriquantàneuf /fo///é?e/ /.OA'6/fe; tout en satisfaisant à peu près à une correspondance qui commence à devenir énorme, j'ai enfin fini, ou peu s'en faut, IciS'w^^MM///, dont je livre aujourd'hui le premier volume à Gustave. La première édition sera tirée à 1 500, sur papier collé ; elle me sera payée 1200 fr, : le premier payement, de 550 en argent, dans trois mois; le second, de 650
en un billet à six mois. En partageant le bénéfice, comme Gustave me l'offrait^ il fallait attendre que tout fût vendu: j'ai mieux aimé traiter de cette façon, et. comme je suis en avance sur la seconde de Rome et Lorette,']e n'ai pas voulu le presser; mais je lui ai dit que Debécourt m'avait offert moitié comptant sur la remise du manuscrit, le reste à deux mois de la mise en vente, et que je voulais en arriver là. 11 m'a dit que j'avais bien raison. Je ne toucherai pas à ces I200 fr., non plus qu'à ce qui me reste dû sur Rome et Loretle: cela ne fait pas loin de 2000. D'ici à six mois, j'aurai encore 3ooo pour la première de l'Algérie: je ne la cède pas à moins. 2 et 3 font 5, n'est-ce pas? Je demande 1000 à maman : égalent 6. Alors, je vends pour un temps déterminé l'exploitation du 6'm^ rwMA/z, de C Afrique et de Rome et Lorette, de façon à réaliser 4000. — Et qu'est-ce que tu fais de ces 10 000 fr., mon frère? — Je te fais un neveu ou une nièce, petit animal. La chose est entendue avec ***, à qui j'en ai parlé l'autre jour, et qui m'a sauté au cou. Le brave garçon y avait toujours pensé; mais, ne pouvant se marier pour rien, et nous sachant pauvres, il n'osail garder ces pensées-là, encore moins leur donner jour. Il ne songeait pas au Subluum. Toi, prépare quelque billet de 5oo pour donner des chemises et des bas: il faut l'habiller, cette femme. I^e plaisant, c'est qu'il faudra, cette grande affaire terminée, recommencer pour l'autre comme si de rien n'était. Nous sommes certainement heureux d'avoir deux sœurs, et certainement heureux de n'en pas avoir trois. Diable ! si nous en avions trois!!
Ibk CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT.
Je suis alK' jeudi à Corlieil. Annetle est mal portante, et l'on m'avait épouvanté. Elle a beaucoup maigri. Cependant cène sera rien : ne t'inquiète pas. Pour Elise, c'est une rose double et triple, un cliéne, un bœuf, une grosse caisse, une femme superbe et une charmante enfant.
J'ai été ce matin de cérémonie avec Emile P. Tu sais pourquoi. Je suis bien aise de pouvoir te dire ici que la position matérielle de notre vieil ami s'améliore sensiblement : il fait en masse des portraits, et gagne jusqu'à 4ooet5oo francs par mois; même il parle de payer son tailleur.
J'ai fait enfin dimanche dernier une visite à Poissy. J'ai vu l'imprimerie, les presses et les améliorations de la propriété. Le tout est calculé avec intelligence pour donner un excellent rapport. Si Gustave sait se tenir où il est, l'aiguille sur laquelle il a bâti deviendra une colonne. Il loge ses ouvriers chez lui. L'ouvrage est peu payé, mais les logements sont chers, et lorsqu'il aura tout loué, comme il le peut faire, cette maison de 40 000 francs en vaudra 4000 tous les ans. Le jardin, où fort admire nombre d'allées en construction, a été planté d'arbres tout faits, qui j)araissent ne pas mal réussir. On y admire aussi deux rochers et un pont rustique. Cependant tout cela garde encore une physionomie postiche et provisoire, qui produit l'effet le plus singulier. On dirait que c'est une maison dont les meui)leh viennent d'être enlevés par les huissiers et remplacés vaille que vaille comme on a pu. Du reste, on s'y porte bien : la femme, encore enceinte, parait satisfaite ; les enfants sont gais et bien portants,
et Je cher (iustave, par l'heureuse faculté qu'il a de rehausser en lui-même ce qui lui appartient, habile un Alhambra meublé par les fées.
Adieu^ petit fi*ère. Ta visite au Bon Pasteur m'a réjoui et intéressé. Retournes-y ; remercie ces dames de s'intéresser à moi, et recommande le pèlerin à leurs prières. J'ai regret de n'avoir pas le nom de la sœur qui a été élevée aux Oiseaux : j'aurais parlé d'elleà nos mères, et cela leur aurait fait plaisir. Dis à cette bonne sœur que tu lui feras lire le Sub tuum^ et que ce livre lui plaira immensément. Tout à toi en Notre-Seigneur.
Louis Veuillot.
Mme Gabourd me demande assidûment de tes nouvelles, et toute laGabourdie se rappelle à ton souvenir. Ce sont des gens vraiment vertueux et bien éprouvés. Hier encore, ils étaient tous trois au lit. Ils vont mieux. Gabourd a fini son Histoire de Napoléon. Bonjour à M. et Mme Cosnier. Je te répète que Mme Cosnier a la mine d'une parfaite et excellente femme.
A M. L'ABBÉ MORISSEAU
26 avril 1842.
Merci de votre lettre, mon cher ami. Je ne suis ni bien portant ni malade; je trahie et je travaille : voilà tout le mystère du trop long silence que j'ai gardé.
Quand je soullVo, je n'aime plus à écrire; je me distrais par le travail; quand je vais bien ou à peu près bien, j'en j)ro(ito pour travailler. J'ai refait toute une moitié de Rome cl Tjyretle, dont on va publier ces jours-ci une nouvelle édition en un volume, et je vais mettre sous presse deux volumes nouveaux, intitulés : Sub tuum prœsidiuniconfugimus, ou. Mémoires de sœur Louise de la Rédemption. C'est la peinture d'une maison d'éducation religieuse. Si j'avais été près de vous, vos chères ursulines auraient pu me fournir des chapitres intéressants. Vous leur ferez lire ce livre, et je profiterai plus tard de vos observations: car, quoiqu'il n'ait pas grande valeur, je crois que ce sera encore un ouvrage à réimprimer.
Je n'ai pas reçu le livre que vous m'annoncez ; dites-le, s'il vous plaît, à votre ami, et assurez-le que son ouvrage sera bientôt lu et bientôt annoncé dans la Rci'ue de Saint-Paul.
Priez pour ma sœur aînée, qui est souffrante, non pas dangereusement sans doute, mais assez pour m'inquiéter, car je suis bien prompt à l'inquiétude. J'irai la voir demain, et je lui dirai qu'on la recommande au bon Dieu dans le beau pays de Touraine. Hélas ! que je voudrais le voir, ce beau pays, et que je voudrais encore plus voir et embrasser mon cher abbé Morisseau ! Mais je suis ici bien à l'attache. On ne veut pas que \c me délivre de ce ministère, qui me pèse horriblement : on me parle de l'avenir, de la nécessité d'avoir un asile, quelque chose de positif, etc. En attendant, je perds positivement le bonheur de courir le monde et d'embrasser ceux que j'aime, et
de travailler tout mon content pour la religion. Ne suis-je pas buse au dernier point, pour une espèce de bel-esprit dont on me fait la réputation ?
Écrivez-moi, très cher ami. Votre lettre est tout au plus la seconde de l'année, et nous voici tout à l'heure au cinquième mois. Adieu. Je vous embrasse de tout mon cœur.
A M. EUGÈNE VEUILLOT
2 mai 1842.
Cher enfant, je pense que tu as reçu ma dernière et que je n'ai plus à te tranquilliser. Le passe-port de M. Fourré est prêt ; il le trouvera lors de son passage, et j'espère bien qu'il me trouvera aussi pour le lui remettre. Quant à une lettre de M. Guizot, je ne fréquente plus M. Guizot. Je suis resté si longtemps sans y paraître, à cause de r Univers, que je n'ose plus montrer mon museau par là. On me demanderait si je reviens d'Afrique. Je n'en suis pas fâché. Autant vaut plus tôt que plus tard.
Une seconde visite de Meynadier*, à qui j'ai déjà donné cent francs il y a deux mois, m'a déterminé à aller m'enquérir de tes appointements. J'ai donc pris mon courage à deux mains, et je me suis rendu au bout de la cour; Sainton^ m'a conduit à M. Parmen-