‹ Correspondance de Louis Veuillot (volume 2)Chapitre 40 sur 132 · I . Le collège · texte numérisé non relu

I . Le collège

va bien; rassurez-vous sur ma prison. J'y entrerai selon toute apparence jeudi prochain, jour delà Fête- Dieu, après avoir assisté à l'angélique procession des Oiseaux. Sortant de là, j'irai prendre Barrier, et nous nous dirigerons vers Sainte-Pélagie, un jeu de dominos dans notre poche, la joie au cœur : Ibant gaudentes, et nous verrons comment les punaises du gouvernement s'arrangent de la peau des chrétiens.

Notre amende se fait tout doucettement. Nous y arriverons, il n'y aura [rien) de trop, mais j'espère aussi qu'il n'y manquera rien, et que V Univers ne se trouvera pas dans la nécessité de sortir un sou de sa pauvre caisse. Savez-vous que le tout ne montera pas à moins de 8000 francs, sans rien donner aux avocats. Nous payerons aussi cher notre logement à Sainte-Pélagie que dans le meilleur hôtel du plus beau quartier ^

Mes sœurs sont toujours excellentes, et même elles gagnent. Mon frère est parfait. Il faut avouer que cette petite maison est bien douce, et que le bon Dieu me traite en malade. Je ne connaîtrais point de plus heureuse vie que la mienne si j'étais sage dans mon cœur. Mais là sont des plaies et des abîmes. Mon esprit est pleinement soumis, mon cœur est enchaîné et rugit dans ses chaînes. Ah ! je ne suis pas encore chrétien !

Ourliac va bien; il est content. Je l'admire. Il nous prépare un grandissime feuilleton. Mais ce paresseux d'Aubineau que fait-il donc d'Eustelle?

I, \J Univers n'eut rien à donner; les collecteurs purent même faire hommage «l'un modeste souvenir à mon frère et aux avocats.

CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT. 2'-il

Voilà une sainte qui n'attend que lui pour être canonisée, et il n'en finit pas.

Mes très respectueux et très tendres compliments à ces bonnes dames. Dites à Mlle Henriette qu'on me trouve doux comme un agneau, et qu'elle ne s'inquiète pas. En prison, je méditerai sur la charité tous les jours; je sortirai converti et incorrigible.

Bien à vous en Notre-Seigneur, très cher et trois fois très cher ami.

P. -S. — Je loue Aubineau de ses récoltes ; je l'engage à récolter toujours. Quand nous aurons reçu un second envoi, je le remercierai de ma plus belle écriture, et nous déclarerons que la ville de Tours s'est bien comportée.

A M. L'ABBÉ MORISSEAU.

GLOIRE AUX SACRÉS-CœURS DE JESUS ET DE MARIE.

A la Conciergerie, ii juin i844-

Très cher abbé, louons Dieu, bénissons -le, que chaque instant de notre vie soit employé à le bénir, que chaque battement de notre cœur soit une fervente action de grâce! Me voici en prison. J'y suis bien, trop bien, ceci ne ressemble pas du tout au martyre. Avec un peu plus d'air et un peu moins de puces, ma prison resseml)lerait à un lieu de plai-

sauce. J'y suis au frais et à l'ombre, j'y suis seul, j'y lis, j'y écris, j'y prie : ce matin j'y ai commencé le mois du Sacré-Cœur, que je n'aurais jamais eu le temps de célél)rer dans le monde. Le soir, quand les voleurs sont enfermés, on me permet d'entrer dans la cour où ils prennent leurs ébats, et je puis m'y promener pendant une heure et demie environ. Par malheur c'est là que je ramasse des puces en abondance, mais il n'y a point de roses sans épines. Les geôliers ont soin de moi ; je leur suis recommandé par M. le général des galères, vulgairement nommé préfet de police. Pour me rendre la vie plus douce, ils avaient formé mon lit d'une telle pile de matelas que je n'ai pu y monter qu'avec le secours d'une chaise, et comme les matelas sont très étroits, j'ai passé une partie de la nuit à chercher des moyens de me tenir en équilibre : figurez-vous un homme couché sur la crête d'un mur chancelant, et menacé de se réveiller à six pieds plus bas, sur un édredon de dalles. Mais cela ne venait que d'un excès de tendresse de ces bons geôliers.

Je me recommande à vos prières, et à celles de MmeLavalette et à celles de Mlle Henriette. N'oubliez d'intéresser à mon sort, ni vos bonnes carmélites, ni vos bonnes ursulines, ni Mme C***, ni le vénérable Aubineau. Il ne s'agit pas du corps qui est trop bien, mais de l'âme; il faut qu'elle profite de tout ceci, et que je sorte plus fort, mieux armé, avec une nouvelle ardeur pour le grand et saint combat qui m'a conduit ici. Pardonnez-moi la préface des Nattes^,

1. Cette prélace était adressée à M. l'abbé Morisseau. Les nouvelles

et aimez-moi bien, et occupez- vous de faire signer l'adresse à O'Connell, dès que vous en aurez la copie, ce qui ne peut tarder.

Bien à vous en Notre-Seigneur.

AU T. R. P. DOM GARDEREAU.

Prison de la Conciergerie, ii juin i844'

Très cher Père, j'attendais avec impatience d'être ici pour vous répondre, car j'étais pris par mille affaires pressées, et je n'écrivais que pour les imprimeurs. A présent je suis libre. Et d'abord tranquillisez-vous, je ne suis point devenu gallican. Fi, mon père ! M'accuser d'apostasie parce qu'on n'a pas annoncé ce bon curé de Rennes ou d'ailleurs. Est-ce que j'en savais rien? Qui lui a dit qu'on lui ait refusé son annonce? On ne l'a pas insérée, c'est possible, mais l'a-t-on vue? Est-il bien sûr de l'avoir envoyée? J'espère bien que ce bon curé est beaucoup plus fort que cela sur la liturgie. Je le renvoie au Père Le Bannier.

Que vous dirai-je de ma maison d'été d'où je vous écris? J'y suis au frais et à l'ombre; du reste, je m'y trouve bien, fort bien, trop bien; des punaises, mais modestement, des puces, mais pas plus qu'à Solesmes, seulement il y a de moins le Père Le Bannier. Je n'ai pas non plus trop d'air; c'est que l'air circule mal

et récits qui formaient les Nattes font partie du volume ; Historiettes et fantaisies ,

entre les verrous et les barreaux. Jamais par exemple, mon révérend père, vous n'avez vu de verrous comme ceux-là. Figurez-vous des essieux. O clôture de Solesmes représentée par de belles lettres noires au-dessus d'une porte qui n'existe pas, quelle figure vous feriez ici. ]\Ion père, j'aurais de l'autre côté du mur les plus beaux noisetiers du monde qu'il ne me serait pas possible d'en accroclier la moindre cbose. Heureusement qu'il n'y a point de noisetiers. Il n'y a de l'autre côté du mur que la liberté, mais la liberté des chiens sans maîtres que je regarde comme une gourgandine. Quant à la liberté de l'âme et de la prière, jamais je ne l'eus plus entière qu'ici, non pas, même à Solesmes, où, seulement, je la possédais plus joyeuse. Dieu est bon et sait parfaitement ce qu'il fait. Tous les jours, j'en acquiers quelque preuve nouvelle, farcie de miséricorde. Dieu pour moi met sa bonté sur sa puissance comme à Solesmes je mettais du beurre sur mon pain. Ces bons jurés m'ont procuré une retraite qui m'était nécessaire et dont je n'aurais pu jouir sans eux. Tenez, ce sont de braves gens qui ont pris un moyen détourné pour me faire plaisir. Je les aime beaucoup. Que le bon Dieu les bénisse et leur permette de savoir le bien qu'ils me font.

Je viens de voir M. Ourliac qui va chrétiennement de mieux en mieux. Quant à ses autres aflaires, elles font mine de s'arranger peu à peu. Il y a bien à redire: il s'en console en pensant que si le paquet était tombé sur un autre, l'autre aurait bien pu laisser tomber le paquet par terre et dans la boue. N'est-ce

pas admirable. ? Il fricasse en ce moment un grandissime feuilleton^ qui va paraître dans \ Univers.

Mon frère vous fait ses tendres amitiés. Je fais les miennes, moi, à tout le monde sans en excepter personne. Daignez présenter mes respects au très révérend père abbé. Je demande à la communauté de se souvenir de moi dans ses prières, afin que je sorte d'ici bien muni, bien fort, bien incorrigible. Hélas ! mon père, si je me corrigeais des défauts que me reproche le jury, que me resterait-il? Ce serait le cas de me croire Gallican. Bénissez-moi, mon Père.

Louis Veuillot.

A M. L'ABBÉ ROBIN, CURÉ DE MONCONTOUR (COTES-DU-NORD) Prison delà Conciergerie, 12 juin i844«

Monsieur le Curé,

C'est ici que j'ai recula lettre et'l'aumône que vous avez bien voulu m'adresser tant en votre nom qu'au nom de vos dignes collègues les prêtres du canton de Moncontour. Déjà, quoique ma prison soit douce, je me trouvais heureux d'y être pour la sainte cause de Jésus-Christ. En lisant l'honorable témoignage de vos sympathies, je n'ai pu retenir des larmes de reconnaissance. Dieu m'est témoin que je ne me reconnais pas digne de l'honneur que vous me faites, mais il m'impose et j'accepte le devoir de le mériter. Priez

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