‹ Correspondance de Louis Veuillot (volume 2)Chapitre 54 sur 132 · A SOEUR MARIE-LUCE · texte numérisé non relu

A SOEUR MARIE-LUCE

Arcachon, 3o décembre 1876.

Ma très honorée dame et très chère fille, ta diligente petite letlie m'a ravi. J'approuve que tu t'appauvrissesde tout, et j'en loue Dieu; mais j'aime bien que tu gardes un petit coin de ton cœur à ton pauvre vieux père. Laisse-le loujouis là. Il considère que c'est sa place à l'Eglise et à la messe. Il s'y tient bien avec la déférence, le respect et l'esprit de pauvreté et

d'humilité qui conviennent à la petitesse, mais aussi à la dignité de son état. Je t'assure qu'il est bon et doux de penser qu'on est le père d'une religieuse. Cela rabaisse et relève en même temps. Quelle grande dame est devenue ce chifïbn de Lulu ! quelle splendeur ! quelle majesté ! Elle sera dans le cortège spécial de l'Agneau ; elle chantera ses louanges éternellement ; il entendra sa voix distinctement^ il en sera charmé, et en même temps elle est ma fille et j'ai fourni quelque chose de ses parures immenses et immortelles ! Elle est Marie-Luce, mais elle a été Luce Veuillot et elle s'en souviendra aussi longtemps que le roi du Ciel se souviendra d'avoir été Jésus de INazareth. Voilà sur quelles échasses Louis Veuillot est perché pour de perpétuelles éternités. Je pense à tout cela en écoutant le grand bruit de la mer, et cela rehausse fameusement ma situation actuelle de grain de sable.

Je suis bien ici, j'aime à me dire que ma petite T^uce y a vécu. Ce souvenir me rendra tout ce qu'il me faut de force et de joie ; je me promène dans ma grandeur. Notre chalet très magnifique est situé près de l'endroit où fut le vôtre. Nos chambres donnent, les mies sur la mer, les autres sur les pins. On voit le clocher; s'il y avait une J'isltation, presque rien ne nous manquerait. Mais la Visitation est si vivante dans nos cœurs que nos yeux la voient toujours et partout. Je me promène, je dors, j'écris comme tu vois ; on pourrait écrire mieux, mais pourvu que tu puisses lire, cela suffit, et la sainte pauvreté est contente.

Les Grangeneuve sont des modèles de chrétiens et

d'amis. C'est une famille excellente et charmante. La petite mère Joséphine est morte il y a un an en odeur de sainteté comme sa sœur Louise. Leur mère, Madame INLilIac ', leur a fermé les yeux ; leur sœur, Madame de Grangeneuve, est digne d'elles et de leur frère, le PèreMallac. C'est une autre Lu ce plus vieille et elle a une fdle nommée Agnès, âgée de treize ans, qui est une autre Agnès, pour sa grâce et son aimahie esprit.

Adieu, mon enfant. Prie Dieu de me donner plus d'amour pour lui. Pour toi, j'ai ce qu'il faut. Plus, tu ne voudrais pas.

Ton père,

Louis Veuillot.

A MADAME EUGÈNE VEUILLOT

25 octobre i858.

Ma sœur Louise, puisque vous m'avez pris mon frère, il est bien juste que je hii écrive dans vos mains. Dites-lui, s'il vous plaît, que je l'aime toujours et que si je ne le savais pas si content d'être auprès de vous, je l'aurais beaucoup désiré auprès de nous à cause du beau temps et durien-faire qu'on trouve en ce pays. Mais il se soucie bien de cela ! A présent, il aime mieux montrer Paris que de regarder lui-

I. IJelIc-sœur d'Éloi Mallac. lille ciait eiiln-e au Sacre-Cœur avec deux de ses lilles après avoir marié la troisième.

même la campagne. Je l'ai connu ayant d'autres goûts. Non seulement vous m'avez pris mon frère : vous me l'avez changé. Ne le changez pas trop, Louisette, vous y perdriez.... Quand vous l'aurez fréquenté un peu plus, vous verrez que Paris n'est pas ce qu'il a de plus beau et de plus riche à vous faire connaître, et que son cœur est d'une richesse et d'une beauté infiniment supérieures à tout cela. Je suis sûr que vous vous en doutez ; mais croyez-moi, vous ne savez encore rien.

Par lui, ma chère sœur, jugez d'avance de nous. Comme nous l'aimons tendrement et qu'il nous aime tendrement, il s'ensuivra que nous vous aimerons tendrement. Fiez-vous à cette parole, et entrez d'un cœur joyeux dans vos devoirs, que la bonne volonté de part et d'autre, rendra faciles et doux. Il ne faut pas vous inquiéter de certains mouvements auxquels vous n'êtes pas accoutumée. Vous savez que la vie est un voyage. C'est un voyage qui se fait sur l'eau, et cette eau est la grande mer. Or, la grande mer est toujours agitée, même lorsqu'elle est tranquille, et il le faut ainsi, par des raisons que l'on vous, dira, si vous aimez à causer philosophie. Eh bien, Louiselte, jusqu'ici vous n'aviez pas quitté la terre ferme, quoique vous soyez venue d'Amérique; mais, le 5 octobre, vous vous êtes embarquée, vous avez mis le pied sur le bateau. Maintenant vous allez sentir le mouvement de la mer, vous allez voir autour de vous les visages quelquefois rudes des passagers, les vistiges encore plus rudes des matelots. N'ayez pas peur : cette mer agitée vous porte au but que Dieu veut, sur le navire

qu'il a choisi pour vous, et ces matelots sont vos amis, disposés à s'emplover rudement et à ne pas ménager leurs jjeines pour que vous fassiez heureusement le voyage. Comptez surtout sur votre capitaine : il a l'œil prompt, le cœur courageux, la main hahile, et il a lui-même demandé à Dieu d'être chargé de vous conduire. Je puis en rendre bon compte, moi qui ai été son capitaine à lui-même un bon bout de temps. A présent, je suis un vieux loup de mer à son service pour tout ce qui vous regarde. Je vous donnerai la main pour vous aider à marcher pendant le roulis, jusqu'à ce que vous ayez le pied marin, et je vous conterai des histoires pour vous amuser pendant le beau temps. Je vous parle pour tous les autres de la famille. Avec la plus grande diversité dans les caractères, nous ne faisons qu'un cœur.

Adieu, ma chère Louise. A jeudi : vous savez que nous aurons, quelques jours plus tôt que nous ne pensions, la joie de vous embrasser. C'est ce qui me décide à vous écrire, pour que votre timidité n'ait pas le souci de penser à me répondre. Je ne m'inquiète pas de cette timidité-là : nous saurons bien vous la faire mettre de côté. Faites, je vous prie, mes très humbles compliments à madame votre mère.

Votre frère bien dévoué,

Louis Veuillot.

A MADAME LOUISE VEUILLOT

Août 1867,

Soeur Louise très aimée.

Auriez- vous le cœur de me donner à dîner aujourd'hui? Auriez-vous le courage de demander cela à Eugène? Auriez-vous la bonté de me répondre par Maria, qui s'en ira tout de suite m'acheter quelque nourriture, si vous me rejetez ?

Est-ce que Pierre et Marguerite ne seront pas contents de me voir? Moi, j'en crève. Est-ce que Pierre me pardonnera de ne lui avoir pas écrit? J'en crève encore. Est-ce que vous ne pourriez pas me dire à l'oreille ce que je pourrais mettre dans ma poche qui fût agréable à un monsieur couronné pour géographie ?

Est-ce que vous ne voyez pas que je prends le propre style de Pierre pour mieux: gagner mon dîner?

Est-ce que vous ne savez pas que je vous aime ?

Vendredi matin.

Frère Louis.

A MADAME EUGÈNE VEUILLOT

Tréport, 3 juillet 1868.

Ma Louison, si vous n'étiez pas une belle-sœur parfaite, je serais un beau-frère perdu. Je vous

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devais, en mettanl les choses an plus bas, une visite d'aflectiou et une visite de digestion. Je suis parti sans payer. Vous ne voulez pas dire que c'est mal, parce que je suis un vieux pour qui vous avez des égards; je ne poux pas le dire non plus, parce que je sais qu'il y a de l'innocence dans mon fait: mais disons tous les deux que c'est triste. Véritablement, ma bonne chère sœur, j'en ai eu et j'en ai du chagrin. Je voulais bien aller vous embrasser; la besogne s'y est opposée. Je n'ai fait qu'une seule visite de congé, la plus indispensable de toutes, rue de Rennes, ci-devant Cassette. Tout le reste de mon tem|)s a été donné au journal; j'ai écrit jusqu'à la dernière minute, jusque sur le marchepied de la voiture. Si Eugène ne vous a pas dit tout cela, il nous a trahis. Trahir son frère et sa femme! Enfin, ma chérie, pardonnez-moi, aimez-moi : voilà l'essentiel.

J'ai fait bon voyage, je suis arrivé en bonne santé et en belle humeur. J'ai trouvé la mer pleine, le ciel gris, l'air frais, tout le monde content. Votre maison est charmante. Vous aurez la mer dans les oreilles, vous la verrez de votre lit. Tout de suite, en arrivant, je me suis précipité à l'attaque d'une barbue qui aurait pu servir de table; elle a été ravagée. Ensuite est venu un poisson rôti nommé tombe; il a été tombé. Après cela, des fraises grosses comme des têtes d'épingles, mais en quantité. Bref, on mange bien, et Bernard ne dépérira |)as. L'ennui est de ne pouvoir gober ensemble toutes ces bonnes choses. Poussez vite Pierre et Bernard dans la littérature, afin ([ue Veuillot frères permettent à Veuillot frères et

sœurs d'user de compagnie ce qui j)ourra leur rester de jambes et de temps. Je vous laisse sur cette perspective, et je vous emiirasse avec la vraie tendresse d'un vrai frère.

Louis.

A MADAME EUGÈNE VEUILLOT

Aicachon, janvier 1877.

Moi aussi, puisque j'ai retrouvé une sorte d'écriture, chère sœur, je veux vous dire les bonnes banalités du jour de l'an. Ce ne sera pas long, mais il y a un vieux mot qui suffit à tout. Je vous aime : tout tient là-dedans, et je sens que tout y est. Que pourrais-je ajoutera tout? Vous êtes la femme de mon frère, la mère de mes neveux et nièces; voilà tout à l'heure vingt ans que vous travaillez très bien à nous refaire ce que le bon Dieu, par amour pour nous, n'a pas voulu nous laisser. A la place de mes chères petites mortes, vous avez mis des neveux vivants. J'ai gardé mes neveux, et je sais bien à présent que je n'ai pas perdu mes filles. A la place de mes morts, j'ai des vivants. Je vous le dois: comment ne vous aimerais-je pas ? J'abrège donc la forme. Vous savez qu'il faut que mon encrier coule un peu pour tout le monde. Dans quelques jours, j'essayerai de vous écrire par le journal. Aujourd'hui, je me borne au mot souverain : Je vous aime. Voilà qui est dit pour le moment et pour toujours.

Adieu, Louise-Uranie ; adieu, Louisette ; adieu, Louison ; adieu Loulou. Quand je verrai Lranie dans la voûte l)leue, je lui enverrai des baisers eu soupirant après le moment où je retrouverai Louise à table. A votre plaee, j'aurais i;ardé le pâté de Rodez. Nous vous aurions criblée de brocards qui vous auraient fait rire, et j'aurais répondu : Vous riez, mais je mange ! Et lout le monde se serait écrié : Cette Louise, elle a de l'esprit ! Je le dis tout de même.

Louis Yeuillot.

A M. PIERRE VEUILLOT ET A M"« MARGUERITE VEUILLOT. Plombières, le i8 juillet 1866.

Bonjour, mon cher petit Pierre. Bonjour aussi, ma chère grosse Marguerite. C'est à Pierre que j'écris, parce que c'est Pierre qui m'a écrit ; mais je parle à vous deux, parce que je vous aime tous les deux. Quand Marguerite m'écrira, je lui écrirai*. Pourquoi Marguerite ne m'écrit-elle pas? Elle dit qu'elle est trop petite; mais quand Pierre n'avait que l'âge de Marguerite, il m'écrivait. Marguerite pourrait écrire, si elle voulait travailler. Alors je lui répondrais. Elle recevrait des lettres sur lesquelles il y aurait : « A Mademoiselle Marguerite Veuillot, rue du Regard, n° 5.»

I . Pierre n'avait pas encore sept ans, et Marguerite n'en avait pas encore six.

Elle portier dirait : Voilà une demoiselle que l'on traite comme un garçon. Ce n'est pas tout. Je donnerais à Marguerite tout ce qu'elle me demanderait par écrit : des livres à images, du papier blanc, des crayons, des poupées à ressort. Mais elle n'écrit pas.

Toi, Pierre, mon cher neveu, tu écris, et tes lettre? me font beaucoup de plaisir ; mais elles me feraien bien plus de plaisir encore, si tu t'appliquais davantage à mettre bien l'orthographe. Fais attention à cela. L'homme doit se distinguer par la correction. Je désire aussi que tu écrives plus gros.

Il y a une autre chose que je désire bien plus, mon neveu et ma nièce : c'est que vous soyez sages. Il paraît que ça ne va pas très bien depuis quelques jours. Vous vous battez, vous criez, vous n'obéissez pas à votre maman. Ni le bon Dieu, ni papa, ni moi, ni tante Elise, ni personne ne peut être content de cette conduite. Mes petits-enfants, faites plaisir au bon Dieu et à tous ceux qui vous aiment, soyez sages et obéissants. C'est par ce moyen que Marguerite apprendra à écrire, et que Pierre mettra bien l'orthographe et écrira gros, et deviendra un fameux homme. En attendant, je vous embrasse. Embrassez pour moi votre maman. Je vous rapporterai quelque chose quand nous reviendrons. Priez le bon Dieu pour votre oncle, qui vous aime de tout son cœur.

A M. PIEllRK VEUILLOT.

Le jour de l'Assomption 1870.

Mon cher Pierre, il est vrai que je suis bien occupé. Je veux néanmoins répondre à ta lettre. Elle est fort gentille et elle m'a fait grand plaisir. Je la lirai tout à l'heure à ton papa que j'attends à dîner. Oui, mon enfant, M. Roussel et M. Loth sont partis pour la garde mobile. On ne sait pas encore où ils seront envoyés. Ce que nous savons bien, c'est qu'ils feront leur devoir. Ils donneront, s'il le faut, leur vie pour la France, parce qu'ils sont bons Français et bons chrétiens. Nous ne recevons rien pour nous seuls, pas plus la vie qu'autre chose, et nous devons sacrifier la vie comme autre chose pour le salut de tout le monde. Mets-toi bien cela dans l'esprit, crois-le de tout ton cœur, et tu seras agréable à Dieu, parce que tu te sentiras toujours prêt à foire la volonté du bon Dieu.

Nous avons bien peur que M. Schnaiter ne soit mort, mais il nous reste encore un peu d'espérance'. Peut-être qu'il n'est que prisonnier. Les Prussiens ne laissent passer aucune nouvelle. Prie le bon Dieu pour lui.

I. M. Ernesl Sclinaiter, lieutenant d'état-major, démissionnaire, était parti à la suite de l'armée comme correspondant de CUnivers. Il disparut après la bataille de Forhacli, et l'on crut qu'il avait été tué. Il était à Sarreguemincs. que les Prussiens occujiaient et où il devait se caclier, crainte d'ôtrc pris pour un espion et fusillé. Il put enfin s'échapper et rentrer dans l'armée. Il est aujourd'hui chef d'escadron.

Ton papa voudrait bien aller vous voir, et je voudrais bien l'accompagner, au risque d'être piqué par les cousins. Mais il faut faire la besogne, et elle repose presque tout entière sur ton père. Il travaille du matin au soir pour que vous puissiez vous amuser.

Travaille aussi^ mon Pierre, tout en t'amusant, afin d'être plus vite un homme.

J'embrasse bien ta maman, et Marguerite et Bernard et François et Germaine'. Je vous embrasse tous. Il faut parler de moi à ce gros Bernard, afin qu'il me fasse bonne mine quand il me verra.

Je vois avec plaisir que tu prends une bonne grosse écriture bien lisible. C'est une excellente chose d'écrire lisiblement et de parler distinctement.

Adieu, cher Pierre. Ton oncle et parrain,

Louis Veuillot.

A M. PIERRE VEUILL0T2.

Versailles, le 14 mal 187X.

Mon cher Pierre, j'ai reçu la lettre, où tu me dis que tu m'aimes bien. Moi aussi, je t'aime bien, et

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